ENQUETE FRANCEINFO. "C'est exactement comme dans l'Eglise" : malgré des efforts, le sport français peine à parler des violences sexuelles

Des sportifs et des dirigeants racontent à franceinfo le long chemin qu\'il reste à parcourir avant de briser l\'omerta sur les violences sexuelles.
Des sportifs et des dirigeants racontent à franceinfo le long chemin qu'il reste à parcourir avant de briser l'omerta sur les violences sexuelles. (JESSICA KOMGUEN / BAPTISTE BOYER / FRANCEINFO)

Les révélations qui ébranlent le patinage artistique, treize ans après une affaire qui a déjà secoué le tennis, n'ont pas encore provoqué de révolution #MeToo dans le sport français. La faute à un système qui cadenasse la parole d'athlètes isolés et fragiles.

Même elle. Même la Fédération française de wakeboard et de ski nautique a fini par ouvrir une cellule d'écoute pour les victimes de violences sexuelles. Bien lui en a pris : selon nos informations, un signalement est arrivé dès le lendemain de sa mise en place, début février. L'histoire d'une ancienne membre de l'équipe de France qui révèle avoir été abusée par son coach il y a une quinzaine d'années, quelque part dans le sud de la France. "Ça a été un immense choc, lâche, démuni, Grégory Saint-Genies, le directeur technique national. Bêtement, on pensait être épargnés, on s'est trompés."

Il n'est pas le seul : beaucoup de sportifs sont tombés de l'armoire en prenant connaissance des cas de violences sexuelles qui éclaboussent le sport français ces dernières semaines. "Ça a été comme une explosion atomique", nous souffle Surya Bonaly depuis le Minnesota (Etats-Unis) où l'ancienne patineuse entraîne désormais.

Quand elle a entendu toutes les histoires, ma mère m'a appelée pour me dire : 'Ça va ma chérie ?'La gymnaste Isabelle Severinoà franceinfo

C'était "comme si ma mère pensait que je lui avais caché des choses", poursuit la championne d'Europe au sol en 2005, touchée par ce coup de fil. C'est aussi de "ça", des récentes révélations, qu'elle parlera quelques jours plus tard autour d'un déjeuner avec Emilie Le Pennec, championne olympique aux barres asymétriques aux JO d'Athènes. "On en a discuté pendant le repas, on était révoltées !" N'avaient-elles rien vu ? Ou ne pouvaient-elles pas voir ? "On découvre la lune là, s'agacerait presque Latifa Bennari, la présidente de L'Ange bleu, association qui vient en aide aux victimes de pédophilie. Pourquoi le sport serait mieux que les autres ? Non, le sport ne fait pas mieux. Je reçois régulièrement des témoignages de victimes, mais ça ne va pas plus loin que notre structure." 

Scandale dans le tennis sans suite

De là à dire que la prise de conscience a tardé ? "Il y a cinq ans, je n'étais pas aussi engagée, pas aussi mature, j'étais sur une qualification individuelle pour les Jeux", reconnaît Astrid Guyart. "Alors qu'aujourd'hui, j'ai 20 ans de carrière derrière moi", embraie l'escrimeuse, co-auteure de la fameuse tribune sur franceinfo pour exiger "la fin de l'omerta dans le monde du sport". C'est aussi que, au plus haut niveau, on n'a pas vraiment donné l'exemple : les ministres et secrétaires d'Etat passés par la case des Sports n'ont pas toujours semblé voir le problème. "Il n'y a pas d'omerta dans le sport", clamait ainsi Laura Flessel en 2017. "Personnellement, je n'ai jamais été sollicité pour ce genre de cas", assure de son côté Thierry Braillard, qui occupera pourtant le poste pendant trois ans sous François Hollande.

Comme si le courage d'Isabelle Demongeot n'avait servi à rien. En 2007, l'ex-numéro deux du tennis français raconte dans un livre de 260 pages les neuf années de calvaire pendant lesquelles elle dit avoir été violée par son entraîneur, Régis de Camaret, condamné depuis à huit ans de prison ferme pour viols et tentatives de viols. A l'époque, Roselyne Bachelot promet d'attaquer de front le sujet des violences sexuelles. Sans grand succès. "Cela paraissait comme un malheur individuel, analyse rétrospectivement l'ex-ministre de la Santé, de la Jeunesse et des Sports. Tout ça ne mettait pas en cause un système. Et je n'ai pas senti le monde du sport très réactif. On a été poli avec moi parce qu'on m'appréciait, mais bon..."

L\'entraîneur de tennis Régis de Camaret, condamné pour viol et tentatives de viol sur deux de ses anciennes élèves, sortant du tribunal de Lyon, le 15 novembre 2012.
L'entraîneur de tennis Régis de Camaret, condamné pour viol et tentatives de viol sur deux de ses anciennes élèves, sortant du tribunal de Lyon, le 15 novembre 2012. (JEFF PACHOUD / AFP)

Treize ans plus tard, le ministère ne semble toujours pas davantage armé pour faire front. "On marche sur la tête, s'agace Philippe Baylac, du Syndicat de l'encadrement de la jeunesse et des sports. D'un côté, on nous demande de contrôler chaque personne qui approche de près ou de loin une structure sportive. De l'autre, on nous enlève des postes." Neuf départements n'ont tout simplement plus d'inspecteur de la jeunesse et des sports aujourd'hui, dont le Rhône et l'Oise, qui pèsent pourtant trois millions d'habitants à eux deux.

"C'est un énorme problème, soupire le syndicaliste. Notre rôle, c'est de mettre en œuvre les politiques publiques arrêtées par le ministère. En clair, s'il y a des difficultés quelque part, il faut être en mesure d'intervenir. Actuellement, dans cette configuration, on ne peut pas." Ce qui fait dire à la Confédération nationale des éducateurs sportifs (CNES) que "si les contrôles avaient été faits, Régis de Camaret n'aurait jamais pu enseigner et encadrer !"

Changer d'entraîneur plutôt que régler le problème

Un milieu dirigé par de vieux messieurs qui se cooptent entre eux, qui n'ont pour certains plus mis les pieds sur le terrain depuis longtemps, et qui s'accrochent à leur pouvoir en mettant de côté les affaires qui pourraient nuire à l'institution ? Ça ne vous rappelle rien ? L'Eglise catholique ? Non. Le sport français. La comparaison revient presque systématiquement dans la bouche des personnes interrogées. Benjamin Ingelaere, avocat d'une championne de motocross victime d'agressions sexuelles dans les années 2000, dénonce ainsi la "déconnexion de la réalité" généralisée dans le sport français.

C'est exactement comme dans l'Eglise. Ces gens [les dirigeants des fédérations] sont là depuis quarante ans, donc personne ne parle.L'avocat Benjamin Ingelaereà franceinfo

Et la figure du curé-confesseur n'est pas si éloignée de celle de l'entraîneur-gourou, seule voie de l'athlète vers la lumière, non pas divine, mais des podiums. "Ce sont les mêmes mécanismes que dans l'Eglise, avec un père qui est reconnu comme l'unique détenteur de l'autorité, abonde Benjamin Maze, DTN à la Fédération française de triathlon. Il faut s'en prémunir."

De la même façon, quand un entraîneur commence à faire jaser au sein de ses ouailles pour son comportement déplacé, on déplace le problème de paroisse/de club, plutôt que de le traiter en profondeur. C'est encore arrivé il y a un an et demi dans un club de handball, alors qu'un enfant affirmait avoir été victime d'agressions sexuelles de la part d'un entraîneur. Premier réflexe du club : exfiltrer le danger, rapporte Vincent Gérard, président de l'Association des joueurs professionnels de handball (AJPH) et gardien de but du PSG et des Bleus.

Il faut que ça sorte. Ça ne fera pas passer le hand pour un repaire de violeurs pour autant.Le handballeur Vincent Gérardà franceinfo

Des fédérations aux abonnés absents

Faire évoluer les mentalités au sein des hautes sphères du sport, c'est comme piloter un paquebot : il faut s'armer de patience. "Les fédérations sont des diesels", soupire le handballeur. Des "diesels" ? Des tortues, parfois. Demandez à Bruno Travail, président du petit club de patinage de Wasquehal (Nord). Un jour, sur recommandation de l'entraîneur des filles, il a embauché un préparateur physique, quelques heures par semaine. Mauvaise idée. "Heureusement, le bruit est rapidement monté à mes oreilles", témoigne-t-il.

Des remarques déplacées envers les patineuses, des séances de préparation physique qui laissaient les filles en moins bonne forme qu'elles ne l'étaient avant...  De quoi lancer une enquête interne. Mais impossible, sans preuve, d'écarter l'importun. C'est là que Bruno Travail a fait fonctionner le système D. "Je me suis demandé s'il était vraiment ce qu'il prétendait être." Bingo ! Une recherche dans la base de données prouve l'existence d'un faux diplôme. Le président dispose d'un angle d'attaque pour assigner au tribunal son ex-préparateur physique.

Ça m'a pris cinq à six mois d'enquête interne et 2 500 euros de frais d'avocat. Tous les clubs ne peuvent pas se le permettre. Bruno Travailà franceinfo

Dans un club où chaque euro compte, ce genre de démarche demeure un luxe : "Même si ce préparateur a été condamné à 3 500 euros d'amende, comme il est insolvable, le club en est toujours de sa poche." Et la fédération dans tout ça ? Bruno Travail assure qu'elle a été aux abonnés absents, tant pour apporter une aide juridique que pour diffuser un avis national pour empêcher l'indélicat de toquer à la porte du club voisin. "J'ai prévenu les dirigeants de club que je connaissais. Je ne peux pas me substituer à la fédération."

Des personnalités appréciées

Pour un salarié, les présidents de club disposent de quelques outils. Mais quand il s'agit d'un bénévole, ils sont obligés de faire confiance. Impossible par exemple de demander un extrait de casier judiciaire avant de lui confier une équipe. Le souci, c'est qu'on compte trois millions de bénévoles sportifs dans l'Hexagone. C'est ainsi que Béatrice Barbusse, alors présidente de l'US Ivry Handball, a reçu, en 2007, un coup de fil d'un des entraîneurs historiques des moins de 12 ans du club... sortant de garde à vue pour sept accusations d'attouchements.

Il a commencé par me décrire ce qu'il avait fait aux jeunes, en ajoutant 'T'inquiète, ça se passait pas dans l'enceinte du club'...Béatrice Barbusseà franceinfo

"Et après il m'a demandé si je souhaitais qu'il reste au conseil d'administration", se remémore la sociologue, qui hurle encore au téléphone en racontant la scène. Béatrice Barbusse lui oppose, lui éructe même, une fin de non-recevoir. Affaire classée ? Quand elle expose l'affaire à un de ses vice-présidents, ce dernier veut jouer la montre. "Calme-toi, il faut qu'on y réfléchisse", lui dit-il. L'entraîneur, apprécié, conserve des soutiens malgré ce qui s'est passé, et ce jusqu'au plus haut de la hiérarchie. "Si on le garde, tu as ma démission sur ton bureau sur le champ", menace alors Béatrice Barbusse, ex-présidente du club d'Ivry. On ne le reverra finalement plus au club.

Casseroles dans le foot

Depuis six mois, la Ligue de football du Centre-Val de Loire fait justement l'objet d'une expérimentation lancée avec le ministère des Sports pour contrôler l'honorabilité des dirigeants de clubs. Sur les 3 200 casiers judiciaires vérifiés, vingt posaient problème dans la région. Des affaires d'excès de vitesse, défauts d'assurance, conduites sous l'emprise de l'alcool et, beaucoup plus grave, une condamnation pour pédophilie dans le Nord. "Même si les faits ont eu lieu loin de chez nous, on a immédiatement demandé aux responsables du club concerné d'écarter ce dirigeant", relate Antonio Teixeira, le président de la Ligue régionale.

Dans les faits, ce n'est pas si simple : "Le club a du mal à s'en séparer. Il voudrait lui proposer des activités hors enfants pour ne pas l'enterrer et l'isoler. La buvette par exemple ou le traçage des lignes. Mais s'il y a récidive, on fait quoi ?", s'interroge bien embêté Antonio Teixeira. Selon nos informations, les parents des enfants vont prochainement être conviés à une réunion pendant laquelle ils pourront prendre la parole.

La ministre des Sports Roxana Maracineanu, encadrée du préfet du Loiret Pierre Poussel et du président de la Ligue du Centre-Val de Loire, Antonio Teixeira, le 4 octobre 2019.
La ministre des Sports Roxana Maracineanu, encadrée du préfet du Loiret Pierre Poussel et du président de la Ligue du Centre-Val de Loire, Antonio Teixeira, le 4 octobre 2019. (GAUJARD CHRISTELLE / MAXPPP)

Le ballon rond, sport le plus populaire de France, est touché à tous les niveaux. Un dirigeant de ligue régionale a dû démissionner en novembre 2018 après des accusations de harcèlement sexuel. Les salariées concernées, qui avaient alerté en interne, ont aussi obtenu des dommages et intérêts de la part de leur employeur. "Mis à part quelques médias locaux, qui en a parlé ?", souligne Eric Thomas, président de l'Association française du foot amateur. Il énumère d'autres casseroles qui traînent dans le foot français, passées inaperçues. Constat désabusé : "C'est pour ça que je ne crois pas au grand déballage."

Des sportifs désespérément seuls

Manque aussi un Philippe Martinez ou un Bernard Thibault du sport pour titiller les dirigeants. Si la culture syndicale est solidement ancrée dans les sports collectifs (elle concerne 93% des footballeurs professionnels, un taux à faire pâlir d'envie la CGT), la donne est tout autre dans les sports individuels. Jusqu'à récemment en tout cas. Car… la réforme des retraites est passée par là. "C'est une problématique qui a beaucoup mobilisé les sportifs, surtout les anciens, souligne Philippe Gonigam, président de l'Union nationale des sportifs de haut niveau. Ils se sont rendus compte qu'ensemble, ils avaient quelque chose à défendre."

En attendant d'être suffisamment nombreux pour organiser un défilé entre République et Nation, l'athlète se retrouve structurellement en position de faiblesse par rapport à ses dirigeants : "Pour peu qu'on soit en difficulté face à sa fédération, qui peut décider des qualifications aux Jeux, le sportif n'a aucune possibilité de recours. Et dans des sports comme le patinage, quand l'appréciation de la performance se base sur une interprétation, vous êtes entièrement entre les mains des instances dirigeantes."

La "redoutable" loi du vestiaire

Un motif d'espoir quand même : la plupart des organisations ont compris que les sportifs ont besoin de se tourner vers quelqu'un. Même les sports qu'on imagine préservés se bougent. "Dans le prochain numéro de notre gazette, on va rappeler les règles de bases, comme éviter les gestes équivoques qui pourraient mal être interprétés", insiste Yves Béchu, président du syndicat des golfeurs PGA France. A la Fédération française de billard, où les moins de 20 ans (10% des licenciés) et les femmes (6%) ne sont pourtant pas légion, une règle est intangible : "Interdiction de laisser un animateur seul dans une salle avec un joueur", répète Marc Massé, le directeur technique national.

Même dans le billard, on n'est pas à l'abri de comportements déviants. En vingt ans, j'ai dû mettre deux animateurs à la porte.Marc Masséà franceinfo

Ça bouge aussi dans les disciplines habituées à montrer les biscotos, comme dans le rugby. "Nous avons mis en place une cellule d'écoute psychologique par téléphone depuis une dizaine d'années, détaille Robins Tchale-Watchou, patron du syndicat Provale. Nous l'avons même renforcée, avec une première phase d'écoute et une seconde, le cas échéant, avec l'intervention d'un médecin, pour les gens qui sont en difficulté."

Le foot possède aussi son propre dispositif avec des visites régulières dans les centres de formation, sans les encadrants, pour que la parole se libère. Reste que la meilleure volonté du monde ne peut pas encore grand-chose face à la loi du vestiaire. "La loi du silence demeure redoutable. Ce n'est pas parce qu'il y a un grand nombre de témoins que ça sort forcément", reconnaît-on dans les couloirs de l'Union nationale des footballeurs professionnels.

Dans les locaux de l'association Colosse aux pieds d'argile, quasiment seule structure à sensibiliser sur les risques pédophiles en milieu sportif, on a "tout à fait conscience de servir de caution parfois". "C'est évident que certaines fédérations utilisent notre image pour se racheter une conduite, intervient l'ancien rugbyman Sébastien Boueilh, fondateur de l'association, lui-même victime de viol lorsqu'il était enfant. Quand on s'en rend compte, on les recadre."

Les prémices d'un #MeToo du sport

Le sport français commence à nettoyer devant sa porte, encore faut-il jauger l'intensité du coup de balai. La preuve : "Attention à ne pas tomber dans une chasse aux sorcières quand même, se permet un dirigeant. OK pour avancer mais sereinement. Ne cassons pas tout non plus." Dit autrement : n'oublions pas que ce sont bientôt les Jeux olympiques. Isabelle Severino s'étouffe : "Le timing ne va pas car on est à cinq mois des Jeux... Le timing ne va pas parce que la promotion de Paris 2024 bat son plein avec, comme mot d'ordre, 'le sport c'est génial'... Pour ce genre de choses, il n'y a pas de timing !" 

Même parmi les sportifs en activité qui rêvent de valider leur ticket pour Tokyo, il vaut mieux des Jeux gâchés par une affaire que de mettre, une nouvelle fois, la poussière sous le tapis.

La vie d'un enfant, on ne peut pas l'évaluer en terme de pertes de licenciés ou de moindres rentrées d'argent.Le handballeur Vincent Gérardà franceinfo

Surtout qu'il est encore trop tôt pour mesurer les conséquences en termes de licenciés de ce que certains comparent déjà au #MeToo du sport. A commencer par le sport d'où tout est parti, le patinage artistique. Depuis les révélations, "on n'a pas eu de vent de panique des parents qui ont retiré leurs enfants", constate Sandra Ulmann, du HAC Patinage, au Havre. "Pour un éventuel impact sur le nombre de licenciés, il faudra attendre la rentrée de septembre."

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