Montée d'enfer, tempête de neige, haute altitude... Bienvenue au col de l'Iseran, le point culminant du Tour de France 2019

Le panneau indiquant le sommet du col de l\'Iseran (Savoie) le 9 août 2007.
Le panneau indiquant le sommet du col de l'Iseran (Savoie) le 9 août 2007. (JEAN-PIERRE CLATOT / AFP)

L'histoire du col, situé à 2 770 m et traversé à six reprises par la Grande Boucle avant cette année, laisse espérer une arrivée au sommet.

"Si tous les gens qui sont morts sur l'Iseran se donnaient la main, ils formeraient une chaîne jusqu'à Val-d'Isère." Le proverbe se transmet de génération en génération à Bonneval-sur-Arc, le dernier village avant la montée finale du plus haut col du Tour de France (2 770 m selon la pancarte, 2 764 m selon les cartes routières) que le peloton grimpera vendredi 26 juillet pour la sixième fois seulement. Et l'histoire des passages de la Grande Boucle sur les pentes à 7,5% de moyenne ne dément pas vraiment l'adage un rien macabre des gens du cru.

"Vous ne me reverrez plus dans cette galère !"

Demandez à Kai Reus, le coureur néerlandais de la Rabobank qui avait oublié son casque lors d'une sortie d'entraînement en juillet 2007. Quand il s'est réveillé de 11 jours de coma avec une fracture de la clavicule, trois côtes cassées et une hémorragie cérébrale, il s'est "cru dans un film d'horreur". "Et dire qu'au sommet, j'ai croisé des gens qui posaient des bougies en mémoire de leurs disparus", raconte-t-il sur Cyclingnews. Peut-être allaient-ils faire un crochet pour déposer un cierge dans la bien nommée Notre-Dame de la Toute Prudence, dernier signe de présence humaine dans la montée balayée par les vents. "Ensuite, j'ai entamé la descente. Et c'est le trou noir."

Inauguré en 1937, le passage vers le col figure au programme du Tour avant la Seconde Guerre mondiale. Notamment en 1939, lors d'un contre-la-montre pas piqué des hannetons, car en altitude – une première sur le Tour – et par -4°C, raconte le site La Grande Boucle. A l'arrivée, le maillot jaune Sylvère Maës dénonce la propension des organisateurs à rajouter des obstacles sur le passage des coureurs : "Le Tour est devenu beaucoup trop dur avec ses nombreuses étapes contre la montre et son accumulation de cols ! Vous ne me reverrez plus dans cette galère."

La Grande Boucle reviendra avec parcimonie sur le toit du Tour. En 1949, c'est la toute jeune Line Renaud, grand prix du disque cette-année-là, qui frôle le refroidissement : "Si dans la vallée, il faisait très chaud, au sommet, le temps était épouvantable : de la neige, de la pluie glacée, de la boue, des chemins étroits et, à gauche et à droite, le vide absolu..." La chanteuse a pourtant de quoi s'enflammer. Elle assiste à un moment historique : la passation de pouvoir entre les deux cadors italiens du peloton, Gino Bartali, dit "Gino Le Pieux" (le vieux, aussi), et le jeune Fausto Coppi, qui traîne son aîné en lui tendant un bidon sur plusieurs dizaines de mètres. Le jeune s'envolera vers l'arrivée, reléguant la concurrence à 20 minutes, et décrochera son premier sacre à Paris.

Un tunnel creusé dans la glace pour permettre l\'inauguration du col par le président Albert Lebrun, en 1937. Des tunnels similaires seront nécessaires pour permettre le passage du peloton en 1963.
Un tunnel creusé dans la glace pour permettre l'inauguration du col par le président Albert Lebrun, en 1937. Des tunnels similaires seront nécessaires pour permettre le passage du peloton en 1963. (LEEMAGE / AFP)

"J'ai entamé la descente et j'ai abandonné après"

Avec sa faconde habituelle, l'écrivain Antoine Blondin qui chronique le Tour compare l'Iseran à "un monarque libéral, dans la mesure où le roi des Alpes se laisse assez facilement approcher". Versant sud, la plus empruntée par la Grande Boucle, 33 km à 4,2%, mais l'ascension finale (12 km) à près de 8%. Versant nord, le plus dur, 48 interminables kilomètres avec les 12 derniers à 7,5%. "On est plus marqué par sa durée que par l'altitude", observe le site The Inner Ring qui a testé les sommets les plus prestigieux du Tour.

Marqué, Louison Bobet l'est quand il met pied à terre, le 14 juillet 1959. Le Breton, triple vainqueur du Tour, a choisi sa sortie. Largué dans le premier col de l'étape, celui qui traîne une vilaine bronchite recolle aux favoris dans la vallée pour se faire décrocher de nouveau sur les pentes de l'Iseran. "C'est atroce", lance-t-il à un journaliste qui suit la course en voiture. Le champion se décompose en direct. Mais hors de question de perdre la face. "Quand je suis arrivé [au sommet], il y avait un monde fou. Je ne pouvais pas abandonner devant tout ce monde. J'ai entamé la descente, et j'ai abandonné quelques kilomètres plus loin", raconte Bobet, cité dans le livre Le Temps des légendes, du journaliste Olivier Margot.

Devant les journalistes, il explique pourquoi il s'est imposé cet ultime effort : "Je voulais découvrir ce col que je ne connaissais pas." Quand il descend de son vélo, c'est Gino Bartali en personne, un imper sur les épaules, une clope au bec, qui tient son vélo, l'air blasé de celui qui a déjà tout perdu au sommet de ce même col. "C'était très théâtral, mais il était comme ça, soupire Raphaël Géminiani, coéquipier de Bobet à l'époque. Il n'aurait jamais admis de partir par la porte de service."

C'est aussi dans l'Iseran que naît la légendaire formule "ne courez pas à côté des coureurs". Car pour une des premières fois, l'ORTF a installé un camion relais au sommet du col pour filmer les champions en direct. Georges de Caunes s'emporte au micro contre les spectateurs, venus nombreux en ce jour de fête nationale : "Ah ! il y a des conseilleurs là, qui leur glissent je ne sais quelles paroles d'encouragement. Vous savez que la poussette est interdite. Tous ces braves gens ne se rendent pas compte qu'il y a des centaines de milliers d'yeux qui sont braqués sur [les échappés]."

"Une roulette russe impitoyable en haute altitude"

Les spectateurs en prennent de nouveau pour leur grade en 1963. Au village de Bonneval (vous vous souvenez, là où on se transmet de père en fils des proverbes macabres), les paysans râlent sur les touristes qui ont piétiné les champs juste avant la moisson. Conséquence : quand les têtes pensantes de la Grande Boucle envisagent de refaire un saut sur l'Iseran, en 1980, le maire pose une série de conditions drastiques, comme l'acheminement de 600 poubelles pour collecter les déchets des spectateurs et le nettoyage de la voirie après le passage des coureurs, relève Le Monde. "On ne peut pas vous signer un tel chèque en blanc", rétorquent les organisateurs à l'édile, et le Tour s'imposera un détour. Ça ne vous rappelle pas le récent débat sur la pollution générée par la caravane ?

L'imposant barnum de la Grande Boucle ne revient sur les pentes de l'Iseran qu'en 1992, quand le grimpeur italien Claudio Chiappucci signe une victoire de légende au terme d'une échappée solitaire de 140 km pendant 7 heures et quatre cols de costaud. "Claudio, tu nous a rendus fous", titre le lendemain la Gazetta dello Sport, et il y a de quoi. L'intouchable Indurain est relégué à plus de trois minutes. L'expérimenté LeMond au tapis avec 45 minutes dans la figure. Et Lino se fait déposséder du maillot jaune. Plus que dans la montée (versant sud), c'est dans la descente où Chiappucci creuse l'écart. Le maillot à pois de cette année-là raconte dans le livre Gli Italiani al Tour de France : "La descente du col de l'Iseran est une épreuve authentique. Une pente parsemée de virages en épingle à cheveux, construits l'un sur l'autre, jusqu'à la vallée. Un grand huit d'émotions fortes, une roulette russe impitoyable en haute altitude." 

Le coureur italien Claudio Chiappucci lors de son raid sur la 13e étape du Tour de France entre Saint-Gervais et Sestrières, le 18 juillet 1992.
Le coureur italien Claudio Chiappucci lors de son raid sur la 13e étape du Tour de France entre Saint-Gervais et Sestrières, le 18 juillet 1992. (BORIS HORVAT / AFP)

Une étape à l'ancienne, avec un raid plein de panache devenu rarissime dans une course de plus en plus cadenassée. Un exploit peut-être aussi rendu possible par l'EPO, le médicament que le grand public découvrira six ans plus tard lors de l'affaire Festina. Eric Boyer, alors dans le peloton, confiera en 1999 à L'Equipe : "C'est la période charnière où on a la confirmation que les médecins italiens ont franchi un pas. On prononce encore très peu les 3 lettres EPO, ou tout du moins, on ne sait pas encore ce que ça veut dire."

"Du jamais-vu sur un Tour de France !"

Mais ça, les organisateurs du Tour n'en ont pas connaissance (ou ne veulent pas le voir) quand ils programment à nouveau l'Iseran sur une étape alpine dantesque sur le Tour 1996. "Quand je me suis réveillé, j'ai vu la tempête de neige s'abattre sur le sommet depuis la fenêtre de ma chambre d'hôtel", écrit le Danois Bjarne Riis dans son autobiographie. Là haut, il fait -5°C, avec des bourrasques de vent à près de 100 km/h qui embarquent tout sur leur passage, barrières de sécurité comprises. Les organisateurs décident d'escamoter l'Iseran, une première sur la Grande Boucle depuis 1927. Le manager de l'équipe Festina, Bruno Roussel, se trompe à peine quand il harangue ses troupes : "Personne n'a jamais vu ça sur un Tour de France ! Vous pourrez dire que vous y étiez."

Une voiture de l\'équipe Roslotto emmène les coureurs par-delà le col de l\'Iseran, l\'étape du Tour du France ayant été raccourcie à cause de la météo capricieuse, le 8 juillet 1996.
Une voiture de l'équipe Roslotto emmène les coureurs par-delà le col de l'Iseran, l'étape du Tour du France ayant été raccourcie à cause de la météo capricieuse, le 8 juillet 1996. (PASCAL PAVANI / AFP)

Les coureurs prennent place dans des voitures qui suivent en convoi un chasse-neige ouvrant la route. "Certains spectateurs, les pieds dans la neige, manifestaient leur mécontentement en traitant les coureurs de fainéants, raconte Gérard Porte, le médecin du Tour de l'époque, dans son livre. Certains ont même lancé des cailloux vers les véhicules !" 

A l'image de Richard Virenque, les coureurs qui avaient prévu une grande offensive font grise mine. Bjarne Riis sourit intérieurement quand il entend que c'est impossible de courir dans ces conditions. "J'ai repensé à ma sortie d'entraînement, de bon matin le 1er janvier, au Danemark, avec 50 cm de neige." L'étape est réduite à une course de côte de 46 km, et c'est le moment que choisit le Danois pour assommer le Tour. Même s'il a fait la course dans le gruppetto, Jacky Durand, grande gueule du peloton allergique à la montagne, sourit : "Une étape de quatre cols où on ne fait que 46 km à vélo, je ne pouvais rien rêver de plus beau !"

Le col sera encore au programme en 2007, mais en début d'étape et au milieu du parcours du Tour de France, ce qui limitera son incidence sur le classement général. Cette année, en revanche, les coureurs devont le défier à trois jours de l'arrivée, et à la fin d'une semaine dantesque. De quoi replacer ce col tout en haut du Tour. 

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