Roland-Garros : pourquoi les joueurs de tennis sont-ils aussi superstitieux ?

L\'Espagnol Rafael Nadal, lors du troisième tour de Roland-Garros, à Paris, le 30 mai 2015.
L'Espagnol Rafael Nadal, lors du troisième tour de Roland-Garros, à Paris, le 30 mai 2015. (PASCAL GUYOT / AFP)

Francetv info a interrogé deux psychologues du sport pour tenter de comprendre ce qu'il se passe dans la tête des champions qui ne peuvent se passer d'un rituel pendant le match.

Quel est le point commun entre Rafael Nadal, Novak Djokovic et Serena Williams ? Outre qu'ils se battront chacun pour une place en demi-finale de Roland-Garros, mercredi 3 mai, ces trois joueurs de tennis, parmi les meilleurs mondiaux, se montrent très superstitieux sur le terrain sportif.

Serena Williams, par exemple, noue toujours ses lacets selon un rituel bien précis. Et l'Américaine regrette de ne pas l'avoir fait s'il lui arrive de perdre. Djokovic, lui, fait rebondir la balle un nombre incalculable de fois avant son service. Une routine qui peut agacer ses adversaires, mais lui permet de se concentrer, dit-il. Quant à Nadal, 28 ans et neuf titres à Roland-Garros à son palmarès, Slate le qualifiait de "champion en tocs" en 2010, en raison de ses nombreuses manies, comme le placement minutieux de ses bouteilles d'eau et sa façon de s'essuyer le visage puis les bras selon un ordre bien défini à chaque changement de côté. Sans compter sa manie de remonter son slip avant chaque point.

Francetv info a interrogé deux psychologues du sport pour tenter de comprendre pourquoi les champions de tennis sont aussi superstitieux.

Parce que les joueurs sont seuls et exposés

Les joueurs de tennis sont-ils plus toqués que les autres sportifs ? "Rien ne permet de l'affirmer, répond d'emblée Julien Bois, vice-président de la Société française de psychologie du sport. En revanche, le tennis est un sport individuel avec des matchs généralement longs et beaucoup de temps morts. Donc le public a davantage l'occasion d'observer les comportements des joueurs."

En fait, les superstitions existent dès qu'un sport se pratique à un haut niveau. Certains footballeurs n'entrent jamais sur la pelouse sans avoir fait un signe de croix ou foulent le gazon toujours du pied droit. Mais les joueurs de tennis sont particulièrement vulnérables. "Au tennis, les joueurs sont seuls : ils ont à peine le droit d’être coachés. Cette solitude est difficile à gérer", ajoute Makis Chamalidis, psychologue du sport à la Fédération française de tennis. Surtout pendant une compétition, qui s'accompagne toujours de stress.

"Le grand public a l’image de champions pleins de confiance en eux. Or ce sont souvent des personnes anxieuses, poursuit le co-auteur de l'ouvrage Champions dans la tête (Editions de l'homme, 2006). Sur le terrain, ils se transforment en guerriers. D’ailleurs, Nadal le raconte dans son autobiographie : 45 minutes avant la rencontre, il prend une douche froide et, après ce rituel, il n’est plus le même. Il se met dans un mode commando. Alors qu’en dehors de ça, on le voit dans les interviews, c’est un personnage plutôt sympathique."

Parce que ça leur permet de se concentrer

"Les tics de Rafael Nadal nous rendent presque mal à l’aise. Mais ces comportements, de l'ordre du trouble obsessionnel, lui permettent de se focaliser sur lui-même, analyse Julien Bois. Il faut se demander comment ça l’aide à évacuer des états affectifs qui peuvent l’atteindre pendant le match." Et le spécialiste de citer l'exemple du rugbyman Jonny Wilkinson : "Lorsqu'il prend position pour frapper une pénalité, ce n'est pas cette posture qui influe sur sa performance, c'est ce qu'il se passe dans sa tête." Tout est une question de mental, donc.

Makis Chamalidis abonde : "Le placement des deux bouteilles d’eau [de Nadal], ce n'est que la partie immergée de l'iceberg. Il faut voir son dialogue, ce qu'il se dit à lui-même. L'important, c'est que ça a du sens pour lui, ça le rassure. Il s’agit aussi de meubler les temps morts dans un match, pour éviter de gamberger."

Parce qu'ils ont l'impression de garder le contrôle

Pour le psychologue de la FFT, ces comportements constituent des réponses afin de lutter contre l'incertitude régnant lors d'un match : "Ce sont presque des mécanismes de défense. Ils ont besoin de se rassurer avec des choses irrationnelles." Ainsi, l'histoire du tennis regorge d'anecdotes sur les petites superstitions de certains joueurs qui viennent nourrir leur légende.

Comme lorsqu'André Agassi a remporté l'édition 1999 de Roland-Garros sans porter de sous-vêtements. La raison ? L'Américain avait oublié son caleçon pour son premier match du tournoi, qu'il a gagné, et a décidé de ne revêtir qu'un simple short pendant toute la quinzaine, se souvient le Bleacher Report (en anglais). Ou quand le Suédois Björn Bjorg laissait pousser sa barbe avant chaque Wimbledon sous prétexte qu'elle lui portait chance. Résultat plutôt probant avec cinq titres consécutifs entre 1976 et 1980.

Julien Bois y voit une "tentative de chercher une prise sur les évènements alors qu'une compétition comporte forcément une part d'aléas – le niveau de l'adversaire, l'arbitrage, la météo, etc." Et le psychologue d'ajouter : "Ces comportements sont en fait une des rares choses que peut contrôler l’athlète, d’autant que même sa propre performance n’est pas totalement maîtrisable."

Problème : les joueurs peuvent aussi devenir dépendants à ces routines. Dans ce cas, ces superstitions, quasi-maladives, peuvent les perturber s'ils ont oublié de les effectuer. Et puis le hasard ne dure pas éternellement : "Tôt ou tard, le fait de porter le même caleçon qui nous a fait gagner une fois, ça ne marche plus, relève Makis Chamalidis. Les grands champions doivent se montrer plus malins."

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