Federer-Tsonga : comment apprivoiser le public français ?

Le tennisman suisse Roger Federer célèbre sa victoire sur le Français Gilles Simon en huitième de finale de Roland-Garros, le 2 juin 2013. 
Le tennisman suisse Roger Federer célèbre sa victoire sur le Français Gilles Simon en huitième de finale de Roland-Garros, le 2 juin 2013.  (MARTIN BUREAU / AFP)

A l'applaudimètre, Roger Federer ne craint personne, sauf peut-être Jo-Wilfried Tsonga. Comment le Suisse a-t-il conquis le public ?

Dimanche 2 juin, Roland-Garros ne se déroulait pas porte d'Auteuil à Paris, mais à Bâle. Le public du court central, très majoritairement français, a poussé comme rarement pour aider Roger Federer à terrasser Gilles Simon en cinq manches. Les quelques supporters patriotes n'ont osé entonner une Marseillaise que lorsque le n°3 mondial a fait un saut au vestiaire. Le Suisse, chouchou du public, peut-il battre notre Jo-Wilfried Tsonga national à l'applaudimètre mardi 4 juin, en quart de finale ? Eléments de réponse.

Le match est à suivre en direct vidéo ici.

Roger Federer, une popularité à part

Il a gagné 17 tournois du Grand Chelem, parle quatre langues, a toujours le sourire, a été élu deuxième personnalité la plus respectée au monde derrière Nelson Mandela en 2011, note le blog Busted Racquet (en anglais). Le voir jouer a été comparé à une expérience divine par un journaliste du New York Times (en anglais) dans un article resté célèbre. Comment ne pas aimer Roger Federer ? "Il ne manifeste jamais d'attitude haineuse ou ambiguë envers les arbitres ou l'adversaire, analyse l'historien du tennis Jean-Christophe Piffaut, auteur du livre L'Invention du tennis, contacté par francetv info. Même un "shut up" lancé au public français en 2012 est déjà oublié. "Contrairement à Borg, qui n'exprimait rien sur le court, Federer, sans être exubérant, dégage une vraie satisfaction quand il gagne. Le seul à qui on peut le comparer, c'est Rod Laver, car généralement, les n°1 mondiaux sont rarement sympathiques." 

Face à Tsonga, Federer aura-t-il le public pour lui ? Jean-Christophe Piffaut est plus mesuré. "Ce n'est pas la même chose. Gilles Simon est un joueur individualiste, qui n'a jamais brillé en Coupe Davis et qui partage rarement ses émotions avec les spectateurs. Tsonga, lui, c'est un pur produit de la Coupe Davis, il joue pour le drapeau, un peu comme Yannick Noah à l'époque." Roger Federer est optimiste : "Quand je reçois du soutien, même si ce n'est pas forcément 'normal' si je joue un Français, alors j'apprécie encore plus."

Un court, quatre publics

Comment séduit-on le public français ? Ça n'est pas facile, explique l'historien du sport Patrick Clastres à francetv info, car quatre publics distincts garnissent les tribunes de la porte d'Auteuil. "La spécificité du public du tennis, c'est qu'il est composé de passionnés du jeu avec une culture technique très élevée. D'abord, on trouve les anciens passionnés du tennis, plus 'aristocratiques', ensuite les licenciés, qui sont venus en masse à partir des années 70, qui appartiennent à une petite classe moyenne. Ce sont eux qui représentent la majorité du public. Ceux-là encouragent la qualité du jeu, pas la couleur du drapeau."

Restent les deux autres publics, moins acquis d'avance au joueur suisse. "Viennent ensuite les invités des loges, qui vivent dans un monde à part, poursuit Patrick Clastres. Et enfin la nouvelle génération. Eux sont passionnés par le côté duel du tennis, ils vont prendre parti, subvertir les vieux codes de retenue en vigueur dans les tribunes. J'étais à Roland-Garros vendredi 31 mai, et j'ai eu l'occasion d'assister au match entre Monfils et Robredo. A un moment donné, Robredo se tourne vers son clan et crie 'vamos !'. Un spectateur répond immédiatement 'a la playa'. C'était impensable il y a quelques années."

Le public de Roland-Garros, gâté et capricieux

Saviez-vous que le central de Roland-Garros figure dans la liste du Daily Telegraph des dix ambiances les plus hostiles en sport ? Le quotidien britannique parle d'une "menace psychologique" constante qui pèse sur les joueurs. Andy Murray en a fait l'expérience l'année dernière, sifflé de bout en bout quand il a défait Richard Gasquet en huitième de finale. "Une des expériences les plus hostiles que j'aie vécues", se rappelle l'Ecossais. Un monument comme Pete Sampras s'est fait siffler en 1996 après une victoire en trois sets... parce qu'il n'avait pas assez salué le public. Comme le résume diplomatiquement le joueur allemand Philipp Kohlschreiber, "le public de Roland-Garros peut être composé de supporters fantastiques, mais aussi parfois difficiles à maîtriser."

La colère du court Philippe-Chatrier peut être redoutable. Des joueurs français de talent comme Patrice Dominguez ou Françoise Dürr ont été sifflés. Jean-François Caujolle, lui, a carrément vu sa carrière brisée en 1980 par les huées venues des tribunes. Le Français menait pourtant deux manches à zéro contre le n°1 de l'époque, Jimmy Connors. Une bronca permanente permettra à l'Américain de l'emporter en cinq manches. "Connors peut dire merci au public parisien qui l'a aidé à remonter", soupire Caujolle à l'issue de la rencontre. Il met un terme à sa carrière quelques semaines plus tard, dégoûté. Comme l'écrit au lendemain de la rencontre L'Equipe, cité dans le livre Carnets de balle, "au plus fort de sa démonstration, Caujolle a pratiquement joué sur terrain adverse, devant une marmaille nourrie des tartines des magazines célébrant les frasques de Jimbo depuis des années, ses insolences à Wimbledon et les reines de beauté à ses trousses."

S'attirer les bonnes grâces des aficionados n'est pas impossible. Même le timide Richard Gasquet y est parvenu à force de points gagnants et d'appels au public. Lors de son huitième de finale perdu contre Stanislas Wawrinka, les spectateurs scandaient : "Richard est magique."

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