Des soupçons de matchs truqués aux demi-finales de Roland-Garros... La nouvelle vie du "lucky loser" Marco Cecchinato

Marco Cecchinato, le 5 juin 2018, après sa victoire contre Novak Djokovic à Roland-Garros, à Paris.
Marco Cecchinato, le 5 juin 2018, après sa victoire contre Novak Djokovic à Roland-Garros, à Paris. (MUSTAFA YALCIN / ANADOLU AGENCY / AFP)

L'Italien, qui n'avait encore jamais gagné un match en Grand Chelem, s'est qualifié contre toute attente pour les demi-finales à Paris. Franceinfo vous relate sa soudaine ascension.

Marco Cecchinato vit un rêve éveillé. A 25 ans, ce tennisman italien inconnu du grand public est la sensation de l'édition 2018 de Roland-Garros. Sur la terre battue parisienne, celui qui n'avait jusqu'à présent jamais remporté un seul match en Grand Chelem a réussi à atteindre le dernier carré, s'offrant même le luxe de sortir des pointures du circuit, et notamment l'ancien numéro un, Novak Djokovic, vainqueur du tournoi en 2016. Qu'il perde ou qu'il gagne son prochain match contre l'Autrichien Dominic Thiem, 8e mondial, vendredi 8 juin, l'Italien est assuré de passer au moins du 72e rang du classement au 42e. Et d'avoir écrit une page de l'histoire du tennis. 

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"Ceck ", ses soupçons de matchs truqués et de corruption

Jusqu'à présent, celui qui est surnommé "Ceck", professionnel depuis 2010, était plus habitué à écumer les tournois de deuxième division qu'à briller dans les rencontres ATP les plus prestigieuses. Et lorsque le soutier du tennis faisait parler de lui, c'était pour d'étranges affaires.

En octobre 2015, au tournoi Challenger de Mohammedia, au Maroc, le Sicilien, alors 82e joueur mondial et tête de série numéro 4, remporte facilement ses deux premiers matchs. Mais en quart de finale, il est sèchement battu (6-1, 6-4) par Kamil Majchrzak, un Polonais de 19 ans, issu des qualifications et classé 338e à l'ATP. Le Palermitain est suspecté d'avoir, avec son compatriote Riccardo Accardi, misé sur sa propre défaite, relate Ubitennis (en anglais)

Marco Cecchinato, le 9 mai 2016, au tournoi de Rome (Italie), face à Milos Raonic.
Marco Cecchinato, le 9 mai 2016, au tournoi de Rome (Italie), face à Milos Raonic. (SILVIA LORE / NURPHOTO)

Et le Sicilien n'en serait pas à son coup d'essai. "Ceck" aurait fait de même en juin, au tournoi Challenger de Prostejov, en République tchèque, lors de son match de double joué avec Luca Vanni contre la paire russo-bioléorusse Sergey Betov - Mikhaïl Elgin. La Fédération italienne de tennis (FIT) le suspecte encore d'une autre forfaiture. Il aurait révélé que son compatriote Andreas Seppi était en petite forme physique alors qu'il s'apprêtait à affronter l'Américain John Isner au premier tour de Roland-Garros. Un duel remporté par l'Américain.

C'en est trop pour la FIT, qui ouvre une enquête sur l'ensemble de ces affaires et poursuit son joueur. Le natif de Palerme s'expose à une sanction disciplinaire, mais aussi pénale. En juillet 2016, il écope d'une suspension de 18 mois. Le supporter de l'AC Milan va avoir du temps pour regarder le championnat de foot italien. Mais sa sanction est réduite à 12 mois, puis levée. Tout le dossier tombe in fine pour "vice de procédure" devant la plus haute juridiction sportive italienne. La faute à des "irrégularités" dans la manière dont les preuves ont été recueillies. Après sa prouesse face à "Djoko" à Roland-Garros, des journalistes lui ont rappelé ce mauvais souvenir. Cecchinato en a perdu le sourire. "Je ne veux pas parler de ça. Désolé", a-t-il éludé.

Le tout premier titre du "lucky loser"

En 2017, Cecchinato peut enfin reprendre le chemin des courts. Il débute sa saison à l'Open de Doha, au Qatar. Mais ces turpitudes lui ont coûté cher. Il pointe alors à la 194e place mondiale. Sa dégringolade lui fait-elle l'effet d'un électrochoc ? Toujours est-il que c'est à cette époque qu'il entame sa spectaculaire remontée au classement, jusqu'à se hisser au 59e rang. La nouvelle vie de "Ceck" a sans doute débuté fin avril à Budapest. Eliminé en qualifications, il se retrouve pourtant vainqueur du tournoi une semaine plus tard, rapporte Europe 1.

Alors qu'il s'apprêtait à rentrer à la maison, Cecchinato est repêché pour suppléer le forfait de dernière minute d'un joueur du tableau principal. Grâce à ce heureux hasard, le "lucky loser" – comme on surnomme ces perdants repêchés – s'offre son premier titre ATP. A la surprise générale. Lui qui n'avait enlevé qu'une seule victoire sur le circuit principal, au premier tour de Monaco, gagne cinq rencontres consécutives sur la terre battue hongroise. En finale, il ne laisse aucune chance à l'Australien John Millman, 94e mondial, (7-5, 6-4). 

C'est incroyable. Peut-être que je rêve. J'ai perdu dimanche et me voilà vainqueur du tournoi.Marco Cecchinatoau tournoi ATP de Budapest

"Aujourd'hui est un jour spécial parce que je remporte le premier tournoi de ma carrière. Je suis très heureux", s'exclame "Ceck", qui repart de Hongrie avec deux records en poche : premier repêché à s'imposer depuis Leonardo Mayer à Hambourg en juillet 2017 et deuxième à s'imposer en 2018 à la fois sur le circuit Challenger et celui de l'ATP après Pablo Andujar.

Marco Cecchinato embrasse le trophée après sa victoire en finale du tournoi ATP de Budapest (Hongrie), le 29 avril 2018.
Marco Cecchinato embrasse le trophée après sa victoire en finale du tournoi ATP de Budapest (Hongrie), le 29 avril 2018. (ATTILA KISBENEDEK / AFP)

"Le meilleur moment de [sa] vie" à Roland-Garros

Pour "Ceck", le vrai déclic a peut-être eu lieu à Paris. En 2017 à Roland-Garros, l'Italien avait chuté au dernier tour des qualifications face à son compatriote Simone Bolelli. Et cette année, tout a failli s'arrêter dès le premier tour du grand tableau. Mais Cecchinato aborde le tournoi dans de bonnes dispositions, après sa préparation prometteuse sur terre battue.

Dominé deux sets à rien par le Roumain Marius Copil, le Sicilien renverse le match pour s'offrir son premier succès dans un tournoi majeur. "Je me sentais capable de renverser la situation et je n'ai cessé de croire en moi. Après, c'est monté petit à petit. J'ai joué de mieux en mieux. De victoire en victoire, on accumule de la confiance", explique le "terrien", qui s'appuie sur un service solide. Après un autre succès face à un autre "lucky loser", l'Argentin Marco Trungelliti, il signe une première performance face au 11e mondial, l'Espagnol Pablo Carreno. Avant d'expédier vers la sortie et en quatre sets le Belge David Goffin, 9e mondial et finaliste du Masters. Le "géomètre", ainsi surnommé pour sa précision, était visiblement diminué par un problème au bras droit.

Marco Cecchinato, le 5 juin 2018, après un point marqué contre Novak Djokovic, à Roland-Garros.
Marco Cecchinato, le 5 juin 2018, après un point marqué contre Novak Djokovic, à Roland-Garros. (ERIC FEFERBERG / AFP)

Le Palermitain s'offre un duel de prestige avec Novak Djokovic, l'ancien numéro 1 mondial tombé au 22e rang et qui bataille depuis près de deux ans pour retrouver son meilleur niveau. Leur première confrontation. Et contre toute attente – encore – "Ceck" bat "Djoko" en quatre sets (6-3, 7-6, 1-6, 7-6) et se qualifie pour les demi-finales. Le Sicilien est le joueur le moins bien classé à rallier le dernier carré depuis 1999 et l'Ukrainien Andreï Medvedev (100e), battu en finale par l'Américain Andre Agassi. "Ceck" a dû se pincer pour y croire. 

C'est le meilleur moment de ma vie. C'est peut-être un rêve.Marco Cecchinatoà Roland-Garros

Avant sa défaite face à "Ceck", "Djoko" assurait prendre ce duel "très au sérieux", car, expliquait le Serbe, "en ce moment" l'Italien "joue le tennis de sa vie""Il mérite le respect." Djokovic sait de quoi il parle. Cecchinato est depuis des années son partenaire d'entraînement à Monaco. L'Italien lui a fait vivre l'enfer pendant les deux premiers sets, le poussant à faire l'essuie-glace, tout en faisant admirer sa panoplie de coups (amortis, lobs, volées tranchantes...). Il s'est même payé le luxe de sauver trois balles de set dans la deuxième manche, avant d'empocher la mise au jeu décisif.

Cecchinato a perdu le troisième set à force d'approximations et d'énervements. Et alors que le Serbe servait dans le quatrième set pour revenir à deux manches partout, l'Italien a repris l'ascendant et conclu la partie sur sa quatrième balle de match, après 3h26 de combat. Depuis le sacre d'Adriano Panatta en 1976, l'Italie se désespère de trouver un nouveau champion. Ce n'est pas son numéro un, Fabio Fognini, 18e mondial, éliminé en huitièmes de finale par le Croate Marin Cilic, qui entretiendra l'espoir, mais un inconnu. Marco Cecchinato en demi-finale de Roland-Garros, qui l'aurait parié ?