Rugby : vous croyez que le XV de France de 2019 est le pire de l'histoire ? En 1999, ça n'était déjà pas beau à voir...

Les joueurs du XV de France, Thomas Castaignède et Pascal Giordani, récupèrent sur la pelouse de Twickenham (Londres), le 20 mars 1999.
Les joueurs du XV de France, Thomas Castaignède et Pascal Giordani, récupèrent sur la pelouse de Twickenham (Londres), le 20 mars 1999. (PATRICK KOVARIK / AFP)

Jusqu'au mois d'octobre 1999, le XV de France avait réalisé une année calamiteuse en perdant contre à peu près tout le monde. Puis, la Coupe du monde est arrivée et le miracle s'est produit. Récit d'une descente aux enfers, histoire de garder, paradoxalement, le moral avant le Mondial au Japon en septembre prochain.

Des joueurs tête basse sur le terrain. Un capitaine qui en a marre de justifier des défaites. Des joueurs cadres relégués en tribune sans préavis. Des petits jeunes lancés dans la fournaise, parce que, sur un malentendu, ça pourrait marcher. Un entraîneur qui n'arrive pas à expliquer l'inexplicable après les matchs. Et des défaites, encore des défaites, toujours des défaites. La défaite rageante à la dernière seconde contre l'Afrique du Sud en test-match. La défaite improbable contre les Fidji dans un Stade de France désert, le premier revers des Bleus face aux Îliens. La défaite historique d'un XV de France qui concasse les Gallois pendant 40 minutes avant de se faire punir lors du second acte.

>> Tournoi des six nations : revivez la défaite cuisante de la France face à l'Angleterre

En ce début d'année 2019, les Bleus sont la 10e nation mondiale d'un sport où on a longtemps considéré qu'il n'y avait que sept ou huit équipes dignes de ce nom. Ils sont en lice pour une nouvelle cuillère de bois (c'est-à-dire pour finir dernier) dans un Tournoi des 6 nations où ils viennent d'être écrasés (44-8) par la redoutable Angleterre, dimanche 10 février. Et pour ne rien arranger, ils sont tombés dans la "poule de la mort" de la prochaine Coupe du monde, qui démarre le 20 septembre au Japon, avec le XV de la Rose et leur bête noire argentine. Vous pensez que le XV de France a touché le fond ? Rassurez-vous, on a déjà fait pire. C'était exactement vingt ans plus tôt.

Quand Zidane donne la leçon aux rugbymen

Château Ricard à Clairefontaine. L'ancien antre des manieurs de ballon ovale avant le déménagement à Marcoussis. Ses lits de 80 cm de large, son bar, ses terrains marécageux, son étang où certains pratiquent la pêche à la mouche. En ce froid matin de janvier 1999, les arrivants ne peuvent pas rater dans le hall la une du journal L'Equipe datée du 13 juillet de l'année précédente. "Pour l'éternité" barre la une en caractères gras et la photo montre Zinedine Zidane félicité par Youri Djorkaeff et Emmanuel Petit. Les "pousse-citrouille" (les footballeurs en langage rugbystique) ont remporté la Coupe du monde en laminant le Brésil 3-0, et la France entière s'est prise de passion pour leurs exploits. Le message est clair : 1999, c'est l'année de la Coupe du monde de rugby, au Pays de Galles, et les Bleus, qui restent sur deux triomphes dans ce qui est encore le Tournoi des 5 nations (deux Grands Chelems en 1997 et 1998), sont attendus au tournant.

"Ce Tournoi va être le plus excitant que nous ayons à livrer depuis trois ans". Jo Maso, le manager frisé de cette équipe, a fixé le cap dans Le Monde. Le XV de France rêve de courir deux lièvres à la fois : devenir la première équipe à gagner trois fois le Tournoi de suite, et remporter sa première Coupe du monde, "l'échéance la plus importante de l'année", a prévenu le sélectionneur, Jean-Claude Skrela. On relaie moins son interview donnée dans la presse anglaise où il souligne la nature "erratique" des joueurs français. Ni celle du capitaine, le talonneur Raphaël Ibanez, qui avait prévenu l'année passée : "C'est dans la défaite que ce groupe va pleinement se révéler." En la matière, il va être servi.

Autant en emporte le vent

Sur le papier, le premier déplacement en Irlande a tout l'air d'une mise en bouche corsée. Les Irlandais n'ont plus battu les Bleus depuis 1983, et mis à part leur fighting spirit (et leur fighting tout court), ils n'ont pas grand chose à opposer au rouleau compresseur français. Lansdowne Road, le stade où les Irlandais reçoivent leurs adversaires, se transforme pourtant en traquenard pour les Tricolores. "Il faisait un temps dégueulasse, on a pris des hallebardes de flotte pendant 80 minutes", raconte l'ailier Thomas Lombard. Dans ces conditions, on ne s'embarasse pas de fioriture : de grands coups de pied dans le ballon et des "rucks" (des regroupements au sol) à foison. Le centre de la pelouse a été peint aux couleurs du sponsor, la banque écossaise RBS, mais la peinture bleue foncée n'a pas eu le temps de sécher : tous les joueurs, Français comme Irlandais, finiront en Schtroumpfs.

"J’ai eu tellement froid qu'à la 72e minute, j’appelle le soigneur : ‘Je sens plus mes mains, il y avait du vent… fais entrer quelqu’un, si je reçois un ballon, je ne saurais plus l’attraper' ", poursuit Thomas Lombard. Au moment où il sort du terrain, la France mène 10-9, il reste une poignée de secondes à jouer, mais l'Irlande obtient une pénalité face aux poteaux. Balle de match immanquable pour le demi d'ouverture David Humphreys... qui voit son tir emporté par une bourrasque de vent. Les Français l'emportent. Qu'ils en profitent. C'est leur dernière victoire avant longtemps. "C’est le match qu’on attendait", se félicite Jean-Claude Skrela. Le troisième ligne Thomas Lièvremont renchérit : "Cette victoire ne tient en rien du miracle".

"On a été ridicules"

Les Bleus continuent à croire en leur bonne étoile avant d'affronter les Gallois un mois plus tard. Confortés par les statistiques : la France n'a plus perdu un match du Tournoi depuis près de trois ans et le Pays de Galles n'a plus gagné à Paris depuis 1975. L'année dernière, les Bleus ont humilié le XV du Poireau, chez lui, 51-0. Mais trop sur d'elle, l'équipe de France bafouille son rugby, oublie de défendre, et concède la pénalité qui tue à cinq minutes de la fin. Défaite 33-34, le Stade de France n'est plus une forteresse imprenable.

Rebelote lors du match suivant face aux Anglais deux semaines après. Cette fois, la défense a tenu, mais les Bleus ont oublié d'attaquer et ont découvert la régularité à toute épreuve d'un jeunot nommé Jonny Wilkinson (21-10). Commentaire amer du pilier Serge Simon dans Libération : "On aurait pu jouer des heures durant sans être en mesure de modifier le rythme de l'horloge à 3 points des Anglais." Aveu d'impuissance de Pierre Villepreux, le technicien qui pense les attaques des Bleus, quand on lui demande où est passé le fameux "french flair" : "Le flair de qui ? Le flair de quoi ?"

C'est du roman-feuilleton, cette histoire de french flair.Pierre Villepreux, ancien entraîneur adjoint du XV de Franceau "Monde"

Dernière chance de sauver le Tournoi contre l'Écosse. La Garde républicaine donne le ton du match en interprétant le Flower of Scotland, d'habitude emballant, sur un rythme de marche funèbre. Les Bleus continuent sur le même tempo : Thomas Castaignède, leur maître à jouer, sort sur blessure dès la première minute, après avoir initié un essai. "On y a cru deux minutes", admet le flanker Christophe Juillet. Un seul être vous manque et tout est dépeuplé : les Tricolores se mettent à défendre façon "porte de saloon" et encaissent trois essais en cinq minutes (défaite finale 36-22). "On a été ridicules", reconnaît Émile Ntamack, un des rares joueurs français à avoir tenu son rang malgré un genou en vrac. "On aurait pu être battu de 50 points." L'Équipe titre le lendemain d'un bien senti "La faillite, les voilà".

Quand Jacquet sauve Skrela

Nike, tout nouvel équipementier du XV de France, a changé son célèbre "Just do it" par le slogan "Plus on merde, plus on progresse" qui trouve un drôle d'écho en ce printemps 1999. Ce n'est pas l'avis de Gregor Townsend, dont l'interview dans Midi Olympique suinte la perfidie : "Il me semble que, tandis que les autres nations ont progressé depuis la saison dernière, la France a un peu stagné, ou en tout cas moins progressé que les autres."

C'est le temps des excuses pour expliquer cette improbable cuillère de bois. Excuse n°1 : les blessures, un grand classique. Seuls six des titulaires de 1998 ont débuté le match face à l'Écosse. Excuse n°2 : le grand méchant professionnalisme, qui a déboussolé les valeurs des rugbymen. Excuse n°3 : les cadences infernales du championnat, qui s'appelle alors le Top 16. Excuse n°4 : mais en fait, l'important c'est la Coupe du monde. "Nous aussi, les joueurs, nous y pensions inconsciemment durant ce Tournoi", reconnaît l'ailier Christophe Dominici. Si vous suivez un chouïa le rugby de 2018, ça devrait vous rappeler quelque chose.

Pierre Villepreux (à gauche) et Jean-Claude Skrela (à droite) lors d\'un entraînement du XV de France, le 23 octobre 1999, à Dublin (Irlande).
Pierre Villepreux (à gauche) et Jean-Claude Skrela (à droite) lors d'un entraînement du XV de France, le 23 octobre 1999, à Dublin (Irlande). (GABRIEL BOUYS / AFP)

Hors de question en revanche de toucher au sélectionneur, Jean-Claude Skrela. Celui qui a fait les belles heures du Stade toulousain est le premier entraîneur national à bénéficier de la "jurisprudence Jacquet" : ne jamais enfoncer un sélectionneur qui enchaîne les contre-performances avant une Coupe du monde. Sur un malentendu, il serait bien capable de se hisser en finale. "Devant cette hypothétique perspective, tout le monde se réfugie dans un silence honteux", fustige l'entraîneur poète à bandeau rouge Daniel Herrero dans sa chronique pour L'Humanité. Curieusement, les critiques étaient bien plus virulentes quand Skrela et son équipe avaient subi la loi de l'Afrique du Sud au Parc des Princes en novembre 1997. Il ne s'agissait pourtant que d'un test-match.

Des marrons sous les cocotiers

Les indécrottables optimistes se rassurent comme ils peuvent, et comptent sur l'habituelle tournée d'été aux antipodes pour que le XV de France se refasse la cerise et triomphe en septembre. Jo Maso, par exemple : "Le plus important dans le processus d’une Coupe du monde reste la période de préparation avant la compétition. Le Tournoi appartient déjà à un passé lointain". Sur le papier, le programme n'a rien d'insurmontable : les Tonga, les Samoa avant des All Blacks au fond du trou qui viennent d'enchaîner cinq défaites de rang.

Rien ne se passe comme prévu. Les Bleus font preuve de suffisance face aux Samoans, qu'ils ne battent que dans les dernières minutes après deux exclusions adverses (39-22, mais 22-22 à la 80e minute). Ceux qui n'ont pas joué ce premier test sont humiliés par des Tongiens, déchaînés la semaine suivante (défaite 20-16). "Shocking !", lâche même un cadre tongien devant le "je-m'en-foutisme" des Français. Et ce qui reste du moral bleu vole en éclat quand la Nouvelle-Zélande sans Jonah Lomu, laissé au repos, inflige la plus grosse défaite de l'histoire du XV de France en guise de bouquet final (54-7).

Je ne voudrais pas que la France devienne la Roumanie du rugby international.Raphaël Ibanez, capitaine du XV de France en 1999à "L'Équipe"

L\'ancien capitaine du XV de France, Raphaël Ibanez, boxe lors d\'un entraînement, le 10 juin 1999, à Apia (Samoa).
L'ancien capitaine du XV de France, Raphaël Ibanez, boxe lors d'un entraînement, le 10 juin 1999, à Apia (Samoa). (GABRIEL BOUYS / AFP)

Elle en prend pourtant le chemin. Loin de souder le groupe, cette tournée aux antipodes avive les tensions. La presse fait l'écho d'une guerre larvée entre les deux clans de Landais : d'un côté les Montois (Dal Maso, Castaignède...) et de l'autre les Dacquois (Ibanez, Dourthe, Magne...). Rubrique faits-divers toujours, le pilier Franck Tournaire et le deuxième ligne Abdelatif Benazzi en viennent aux mains. Les jeunes retraités abreuvent les journaux de critiques en "off". Le capitaine Ibanez, contesté, revoit sa gestion de groupe. "Je suis prêt à me fâcher avec la moitié de l’équipe si nécessaire", lâche-t-il après une réunion de crise avec le patron de la fédération. Fini le capitaine cajoleur prompt à sortir les bières, place au père fouettard intraitable sur l'hygiène de vie collective.

De Waterloo à "Fort Boyard"

Le troisième ligne français Olivier Magne affronte l\'ailier néo-zélandais Tana Umaga, lors du match All Blacks-France du 26 juin 1999, à Wellington (Nouvelle-Zélande).
Le troisième ligne français Olivier Magne affronte l'ailier néo-zélandais Tana Umaga, lors du match All Blacks-France du 26 juin 1999, à Wellington (Nouvelle-Zélande). (GABRIEL BOUYS / AFP)

L'heure est au grand ménage : Jean-Claude Skrela écarte des cadres, comme Galthié et Sadourny, faute d'investissement suffisant aux entraînements. Dégoûté, Fabien Galthié ne prend pas l'avion du retour de la tournée et décide de rester un mois à se vider la tête en Nouvelle-Calédonie. De retour en France, le demi de mêlée de Colomiers jure de ne plus jamais saluer les sélectionneurs s'il venait à les croiser dans la rue.

Car quand un autre demi de mêlée se blesse, le duo Skrela-Villepreux choisit de miser sur Stéphane Castaignède (aucun lien avec Thomas), un honnête numéro 9 du championnat de France, dont le nom leur a été soufflé par Serge Blanco. Preuve de la fébrilité des sélectionneurs, le poste de centre. Comme la mode de ce profil de joueur est au char d'assaut de plus de 100 kg, le duo Skrela-Villepreux décide de tenter le coup avec l'unique joueur au bon gabarit de l'Hexagone : Cédric Desbrosse, 28 ans... qui n'a découvert le haut niveau que quelques mois plus tôt. Vous avez dit panique à bord ?

On ignore qui a choisi le 12 juillet 1999 pour en faire celle de l'annonce de la liste des 30 joueurs du XV de France retenus pour la Coupe du monde de rugby. Mais un an après le sacre de la bande à Zizou, le parallèle fait mal. Cinq jours plus tard, lors de la diffusion de l'innocente émission "Fort Boyard", où quatre internationaux (Emile Ntamack, Raphaël Ibanez, Christian Califano et Thomas Castaignède) figurent dans l'équipe menée par Cheb Mami, c'est le Père Fouras qui apporte le coup de grâce à Raphaël Ibanez dans la vigie. "Vous avez le sens de l'humour ?", demande le vieux sage du Fort. "Ça dépend", avance timidement un Ibanez pas à son aise.

Ça va mieux après la Nouvelle-Zélande ?Le Père Fouras, à Raphaël Ibanezdans "Fort Boyard"

"Il vaut justement mieux avoir [le sens de l'humour] dans ces moments-là", soupire un capitaine du XV de France qui pensait échapper aux critiques sur l'îlot situé au large des côtes charentaises.

Le rugbyman français Richard Dourthe est plaqué par le gallois Rob Howley, lors du match amical opposant le Pays de Galles à la France, le 28 août 1999, au Millennium Stadium de Cardiff.
Le rugbyman français Richard Dourthe est plaqué par le gallois Rob Howley, lors du match amical opposant le Pays de Galles à la France, le 28 août 1999, au Millennium Stadium de Cardiff. (PATRICK KOVARIK / AFP)

La Coupe du monde approche à grand pas, et les Français concluent leur préparation sur une défaite, une de plus, face aux Gallois dans leur Millennium Stadium flambant neuf. "Tout le monde s'affolait", raconte à L'Equipe le préparateur physique Max Godemet. A-t-on déjà entendu un sélectionneur lancer à la cantonade après un match de préparation : "Si une équipe de première division voulait faire un match d'entraînement avec nous, un mercredi, cela nous arrangerait bien..." On apprendra par la suite que Jean-Claude Skrela, qui a perdu sommeil et appétit en juillet, a carrément joué les ermites en Haute-Ariège pour faire le point.

Interrogé par la presse sur les qualités de l'équipe de France, le sélectionneur gallois Graham Henry réfléchit longuement... et ne trouve rien de gentil à dire. Ah si, même si ce n'est pas vraiment un compliment : "Ils ont un bon tirage pour la Coupe du monde." Pierre Villepreux, qui confiait à The Independent qu'il avait toujours confiance dans cette équipe, ne disait pas autre chose : "Vu le format de la compétition, une seule performance, probablement contre la Nouvelle-Zélande, peut nous ouvrir le chemin de la finale." Il ne croyait pas si bien dire...

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