Le XV de France est-il encore un vivier d'intellos ?

Thierry Dusautoir, le capitaine de l\'équipe de France de rugby, lors de la cérémonie d\'accueil du XV tricolore en Angleterre, au début de la Coupe du monde, le 14 septembre 2015 à Londres (Royaume-Uni).
Thierry Dusautoir, le capitaine de l'équipe de France de rugby, lors de la cérémonie d'accueil du XV tricolore en Angleterre, au début de la Coupe du monde, le 14 septembre 2015 à Londres (Royaume-Uni). (FRANCK FIFE / AFP)

La grande majorité des joueurs ont le bac, mais le temps des rugbymen médecins, avocats et ingénieurs est révolu.

Un "sport de voyou pratiqué par des gentlemen". L'expression colle à la peau du rugby comme un sparadrap sur la tête d'un talonneur. Il faut dire que, pendant longtemps, l'expression a été renforcée par le niveau scolaire des rugbymen, réputés plus intelligents que leurs lointains cousins footballeurs. Jusqu'à récemment, il était en effet très fréquent de croiser des rugbymen détenteurs d'un diplôme d'ingénieur, de médecin ou d'avocat. En 2011, Slate avait encore listé les "intellos" parmi les participants à la Coupe du monde de rugby. Mais ce type de diplômes devient de plus en plus rare chez le rugbyman moderne.

Du côté du XV de France, on met souvent en avant le diplôme d'ingénieur en chimie de Thierry Dusautoir. Or, le capitaine français semble être le dernier de la catégorie des "grosses tronches" chez les Bleus, comme le montre ci-dessous la liste des diplômes scolaires et universitaires obtenus par les joueurs du XV de France, sur la base d'informations relevées dans la presse ou fournies par les centres de formation contactés par francetv info.

Les diplômés du supérieur aujourd'hui en minorité

Concrètement, on s'aperçoit donc qu'une majorité de joueurs ont atteint le niveau bac, mais que peu ont poussé plus loin. Et, parmi ceux qui ont validé un diplôme de l'enseignement supérieur, seul Thierry Dusautoir a atteint le niveau bac+5.

Si la plupart des Bleus ont limité leur cursus à des diplômes obtenus à 18 ans, c'est en grande partie à cause des contraintes qu'impose le rugby professionnel moderne. Le professionnalisme existe depuis 1995 dans le rugby français, mais il pouvait encore s'avérer compliqué d'en vivre il y a quinze ans, poussant certains jeunes joueurs à ne pas délaisser les études, au cas où une grave blessure viendrait briser le rêve de devenir pro.

La tendance a changé chez les jeunes pousses du rugby tricolore. Au milieu des années 2000, un virage s'est opéré : les détenteurs d'un diplôme d'études supérieures, qui représentaient 65% des joueurs professionnels, sont devenus minoritaires avec 40% des troupes.

"C'est comme demander à un élève de l'ENA de devenir champion de saut à la perche"

Pour expliquer ce raccourcissement des cursus, Valérie Vischi-Serraz, la directrice du centre de formation du Stade toulousain, met en avant "la pression qui pèse aujourd'hui sur les jeunes joueurs" qui ambitionnent d'intégrer le Top 14, le championnat de France, devenu le plus concurrentiel du monde : "Aujourd'hui, un jeune joueur est en concurrence avec un joueur étranger qui ne fait que jouer au rugby toute la journée, détaille la directrice à francetv infoLe jeune, lui, doit conjuguer entraînement et cours, et les emplois du temps ne sont pas toujours compatibles. Il y a de plus en plus d'entraînements obligatoires, sans parler des matchs décalés en semaine pour les besoins des chaînes de télévision. Beaucoup abandonnent dès que le rythme sportif devient intenable. C'est comme demander à un élève de l'ENA de s'entraîner tous les jours pour devenir champion de saut à la perche, c'est très difficile."

Le phénomène n'est pas nouveau. Frédéric Michalak, 33 ans, fait figure d'ancien chez les Bleus et il a lui aussi dû mettre sa vie scolaire entre parenthèses, quand les portes de la gloire se sont ouvertes, au tout début des années 2000. "Fred avait aménagé le passage de son bac pro commerce en deux sessions, raconte Valérie Vischi-Serraz. Il a validé la première session, et puis, lorsqu'il a fallu passer la seconde, le côté sportif s'est accéléré : il est devenu titulaire à Toulouse et a tout de suite été sélectionné en équipe de France. Au final, il n'a jamais pu passer son bac."

Le cas a fini par se répéter de plus en plus souvent. Et la crainte est aujourd'hui de voir le monde du rugby se rapprocher de celui du football. Pour l'heure, les rugbymen sont encore devant, comme le prouve la comparaison du nombre de bacheliers dans les rangs des équipes de France de football et de rugby. 

Mais la plupart des centres de formation du rugby d'élite s'inquiètent de cette baisse de la motivation face à l'obtention d'un diplôme : "De plus en plus de nos jeunes ne voient pas l'intérêt de faire des études, regrette Pascal Cécille, le directeur de la formation du Stade rochelais, contacté par francetv info. Il appelle à "donner plus de moyens" à la formation aménagée.

"Cela participe à former un bon joueur"

Ceux qui échouent à devenir pro, à cause d'une blessure rédhibitoire ou d'un manque de compétitivité, pâtissent également de cette baisse du niveau scolaire. Et ils sont nombreux, puisque seuls 12 à 17% des joueurs formés dans des clubs de l'élite accèdent à leur rêve.

"Il faut plancher sur des aménagements plus adaptés, pour éviter aussi de gâcher la vie de ceux qui échouent, estime Pascal Cécille. En Afrique du Sud, dès qu'ils ont l'équivalent du bac, ceux qui veulent devenir rugbymen sont déscolarisés pendant une année durant laquelle ils ne font que du rugby. Au bout d'un an, ceux qui sont retenus pour devenir pro voient leur emploi du temps aménagé, pour qu'ils prennent des cours. Et ceux qui ne sont pas retenus retournent à l'école et, au final, n'ont perdu qu'un an dans leur cursus."

Les centres de formation français ne restent pas les bras ballants et tentent de réagir. Ils prodiguent ainsi des formations, notamment en langues étrangères, hors des structures scolaires et universitaires. Ils assistent également les joueurs dans l'obtention de diplômes en ligne, à l'image du joueur du Racing 92 Eddy Ben Arous, inscrit dans un cursus commercial avec l'IEC de Pau, ou du Castrais Rémi Talès, qui a postulé pour l'obtention d'une licence de management à l'Ubi School, comme l'explique La Dépêche du Midi.

"Nous avons la conviction que cela participe à former un bon joueur, parce que cela fait de lui un homme mature, autonome et responsable", prêche Valérie Vischi-Serraz. "Dans le monde du rugby, tout le monde avait été choqué par l'affaire Cécillon*, on avait pris conscience du risque de dépression qui guette le sportif qui n'a pas préparé son après-carrière."

* En 2004, l'ancien rugbyman Marc Cécillon, ivre, avait abattu son épouse en public. Il a été condamné en 2008 à quatorze ans de prison et a bénéficié d'une libération conditionnelle en 2011.

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