Coupe du monde de rugby : pourquoi les Pumas argentins sont adulés dans un pays fou de foot

Le troisième ligne des Pumas Leonardo Senatore pose pour un selfie au milieu des fans argentins, le 18 octobre 2015 à Cardiff (Pays de Galles), après la victoire de l\'Argentine contre l\'Irlande, en quart de finale de la Coupe du monde de rugby.
Le troisième ligne des Pumas Leonardo Senatore pose pour un selfie au milieu des fans argentins, le 18 octobre 2015 à Cardiff (Pays de Galles), après la victoire de l'Argentine contre l'Irlande, en quart de finale de la Coupe du monde de rugby. (FRANCK FIFE / AFP)

Les rugbymen argentins bénéficient d'un soutien grandissant de la part d'un public qui apprécie leur jeu et leur attachement au drapeau national.

Alors que des grandes nations de rugby comme la France, l'Irlande ou l'Angleterre ont été éliminées de la Coupe du monde, l'Argentine s'est invitée parmi les demi-finalistes de la compétition, en compagnie de la Nouvelle-Zélande, de l'Afrique du Sud et de l'Australie. S'ils parviennent à battre les Wallabies, dimanche 25 octobre, à Twickenham, ils entreront dans l'histoire du sport argentin.

Mais les Pumas n'ont pas attendu ce match pour faire la une des journaux en Argentine. Francetv info liste les raisons qui expliquent cette popularité grandissante dans un pays où le football est une religion.

Parce qu'ils obtiennent des résultats

Dire que tout tourne autour du football en Argentine est un euphémisme. Mais le magnifique parcours des rugbymen argentins a réussi à faire son trou. La preuve : le surlendemain de leur victoire contre l'Irlande (43-20), Olé, magazine sportif de référence qui parle à 99% de football, a consacré sa une à l'exploit des Pumas.

Cet enracinement médiatique et populaire n'est pas une éruption soudaine. Depuis 2010, le rugby argentin a opéré une mue historique et les Pumas ont engrangé les résultats probants avec des joueurs auxquels le public s'est attaché. Il y a quelques années encore, les éléments les plus prometteurs quittaient le championnat national, au niveau quasi-amateur, pour s'expatrier très jeune en Europe. Aujourd'hui, les petits Argentins s'identifient à des joueurs professionnels qui jouent dans des bons clubs locaux et brillent en sélection nationale, comme l'explique El Dia (en espagnol).

Mais les rugbymen argentins concèdent eux-mêmes que la popularité des footballeurs reste hors d'atteinte. "Jamais on ne va les concurrencer, reconnaît Juan Imhoff, l'ailier du XV argentin, dans L'Equipe. Même si on est champions du monde ! Même nous, on est des supporters de foot, on a une culture très foot." Le joueur du Racing Metro est, en revanche, bien placé pour se rendre compte de la médiatisation nouvelle des rugbymen, puisque les formes de sa compagne mannequin ont fait l'objet dediaporamas dans certains journaux du pays.

Parce qu'ils sont devenus spectaculaires

En Argentine comme ailleurs, ceux qui n'avaient pas vu jouer les Pumas depuis plusieurs années ont ouvert de grands yeux en regardant le match contre l'Irlande. Les Argentins ont enchaîné attaques au large, franchissements huilés et gestes osés. Avec 26 essais inscrits et 222 points marqués depuis le début du Mondial, ils disposent de la deuxième meilleure attaque de la compétition, juste derrière les All Blacks.

C'est là encore la conséquence du virage opéré à la fin des années 2000. Comme le raconte XV Ovalie, en 2012, les Pumas ont été autorisés à intégrer le Tri Nations, aujourd'hui appelé Rugby Championship ou Four Nations. Ce tournoi prestigieux oppose chaque année les quatre meilleures sélections nationales du Sud : l'Afrique du Sud, la Nouvelle-Zélande, l'Australie, et donc désormais l'Argentine. D'abord laminés, les Argentins ont fini par décrocher leur première victoire en 2014 contre l'Australie (21-17) et se sont payés le luxe d'écraser l'Afrique du Sud (37-25) chez elle en août.

C'est au cours de cette compétition que les Pumas ont pu développer un autre rugby : "Nos joueurs et nos entraîneurs se servent de ces grands matchs pour apprendre, et le Four Nations est bon pour notre style de jeu parce qu'il s'agit de jouer le plus vite possible", explique Pablo Bouza, le coach défensif des Pumas dans le Guardian (en anglais).

Ce nouveau penchant pour un jeu spectaculaire devrait encore prendre de l'épaisseur l'an prochain. A partir de janvier 2016, les Jaguars, équipe 100% argentine, sera intégrée au Super Rugby, le championnat opposant les meilleurs clubs de l'hémisphère Sud. Preuve que ce style de jeu a définitivement conquis le public argentin, Juan Imhoff (encore lui) a effectué un geste qui a marqué l'opinion en inscrivant un essai contre l'Irlande : sa "palomita" (une "colombe", c'est-à-dire un plongeon) est devenue un mème en Argentine.

 

Parce que Dieu Maradona est derrière eux

Pour tout Argentin, il représente plus qu'un grand sportif. Diego Maradona a beau être retiré des terrains de foot depuis plus de vingt ans, El Pibe de Oro est toujours vénéré en Argentine. Ses paroles et ses gestes sont épiés et décortiqués par les médias qui lui consacrent même des rubriques entières. Alors sa visite surprise dans le vestiaire des Pumas après leur victoire contre le Tonga (45-16) a marqué les esprits. D'autant qu'il s'est quelque peu lâché, comme le montre cette vidéo diffusée par le Evening Standard.

Plus que d'apporter la lumière médiatique, l'ancien numéro 10 de l'Albiceleste semble agir comme un talisman sur les joueurs argentins : "Avoir vu Maradona dans le vestiaire, c’est quelque chose que je n’oublierai jamais de ma vie", explique Juan Imhoff à L'Equipe. Histoire de les motiver un peu plus, l'ancienne gloire du ballon rond a promis de revenir si les Pumas se qualifiaient pour les demi-finales. Vu que le contrat est rempli, "le gamin aux pieds d'or" pourraient se faire remarquer dimanche à Twickenham.

Parce qu'ils portent fièrement le drapeau ciel et blanc

Mais c'est surtout une figure du rugby argentin, qu'on pourrait comparer à un Diego Maradona du ballon ovale, qui a insufflé aux Pumas cette grande confiance : Agustin Pichot, l'ancien demi de mêlée du XV albiceleste, est à l'origine de cette transformation opérée depuis la fin des années 2000. Pour reprendre la main sur un rugby national en piteux état, il a lancé le "pladar", un grand "plan de haute performance" en s'inspirant des méthodes du football américain. Il organise ainsi une draft pour recruter les meilleurs jeunes du pays, les intègre dans une sélection baptisée les Pampas XV, et les envoie disputer des tournois en Afrique du Sud et contre les nations du Pacifique.

Augustin Pichot transforme aussi la logique fédérale et incite les meilleurs joueurs à signer des contrats avec la fédération argentine, pour les empêcher de s'exiler en Europe. Les grandes stars parties depuis de nombreuses années sont, elles aussi, aussi en train de revenir au pays, à l'image de Juan Martin Hernandez. Tous ne visent qu'un seul objectif : développer un jeu nouveau et propre aux Pumas. Pour avancer dans cette direction, Augustin Pichot a consulté Graham Henry, l'ex-entraîneur des All Blacks, champions du monde en 2011: "Je lui ai dit : 'Donne-moi la potion magique des All Blacks', raconte Augustin Pichot dans le Guardian. Et Graham m'a répondu qu'on n'allait pas faire ça à la façon des All Blacks, mais à la façon argentine."

Ainsi, les Pumas n'ont pas renoncé à la mythique "Bajada", cette façon unique de pousser en mêlée, que seuls les Argentins maîtrisent. Mais ils ont développé leur propre approche du jeu des lignes de trois-quarts, basé sur la vitesse de transmission du ballon vers les ailiers, comme le décortique l'ancien joueur anglais Dean Ryan. Autre particularité du XV argentin, c'est la seule équipe de la Coupe du monde à ne compter dans ses rangs que des joueurs nés et formés dans leur pays.

C'est donc une équipe à l'identité forte, qui martyrise les défenses depuis le début du Mondial, et qui rassemble tout un pays derrière elle. "Ce qui est pas mal en Argentine, c'est qu'à chaque fois qu’il y a une équipe qui va loin, on est tous Argentins, assure Juan Imhoff à l'Equipe. Il n’y a pas de foot, pas de rugby, pas d’autre chose. Tout le pays est derrière nous et ça nous fait du bien. Il n’y a qu’un drapeau, ciel et blanc." Un patriotisme échevelé qui fédère de plus en plus le public argentin et qui a fait verser quelques larmes aux joueurs lors de l'hymne national avant le match contre l'Irlande.

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