JO d’hiver 2018 : images fixes, diffusion en différé... Voici ce que la Corée du Nord montre (et ne montre pas) des épreuves

L\'équipe féminine de hockey affronte la sélection suisse, le 10 février 2018, à Gangneung (Corée du Sud).
L'équipe féminine de hockey affronte la sélection suisse, le 10 février 2018, à Gangneung (Corée du Sud). (JUNG YEON-JE / AFP)

Contrairement aux dernières olympiades, le pays le plus fermé au monde ne diffuse pratiquement rien de ce qui se passe chez le voisin du Sud. Même les performances de ses 22 athlètes sont, pour le moment, passées sous silence.

On aurait pu penser à un bug technique. Mais non. Dimanche 11 février, la télévision d’Etat nord-coréenne KCTV a joué la carte de la "contre-programmation". Il y a bien eu du sport à l’antenne ce jour-là, mais pas celui que vous croyez. A la place des épreuves des Jeux olympiques d’hiver qui s’enchaînent en Corée du Sud, les téléspectateurs ont eu droit aux meilleurs moments de la Coupe du monde de snowboard à Feldberg en Allemagne, de l’Open de tennis de Saint-Pétersbourg en Russie et à un résumé d'un match d’Euroleague de basket. "Le pire, c’est que tous ces événements avaient eu lieu une semaine plus tôt, sourit Martyn Williams. Les JO ? Ils n’en ont pas parlé une seule fois !"

Depuis son bureau en Californie, ce journaliste américain passe "huit heures par jour" à scruter ce qui passe (et ce qui ne passe pas) sur les écrans de la télé de Pyongyang, avant d'en faire un compte-rendu sur son site (en anglais). A l'occasion des Jeux, il a renforcé son dispositif, enregistre certaines émissions, histoire de ne rien rater. Après une semaine de compétition, c'est "tranquille", ironise-t-il. "Il y a zéro couverture. Même les performances des 22 athlètes nord-coréens sont passés sous silence."

Avant que la délégation nord-coréenne quitte Pyongyang, il y avait des reportages tous les jours. Depuis qu'ils sont aux Jeux, il n'y a quasiment rien.Martyn Williamsà franceinfo

La propagande passe avant l'actualité

A commencer par la cérémonie d'ouverture du 9 février. Plusieurs centaines de millions de personnes dans le monde étaient devant leur télé. En Corée du Nord, il n'y a pas eu le moindre écho. Enfin si : KCTV a fini par diffuser des extraits "deux jours après", rapporte Martyn Williams. "Et encore, il s’agissait d’images fixes montrant la délégation nord-coréenne. Elles étaient intercalées entre les habituels vieux films, les émissions pour enfants, les documentaires sur la famille Kim et les programmes scientifiques..."

Pourtant qualifié d'historique, le match de hockey sur glace entre une équipe coréenne réunifiée et la Suisse disputé le 10 février n'a pas eu beaucoup plus de succès. Là aussi, les téléspectateurs ont pu apprécier de "superbes plans fixes des tribunes" avec Kim Yong-nam, le président de l'Assemblée nord-coréenne, et Kim Yo-jong, la sœur de Kim Jong-un. Rien de plus. Rebelote le 13 février. Pendant qu'Alexis Pinturault et Victor Muffat-Jeandet décrochaient l'argent et le bronze sur le combiné, KCTV proposait un résumé d'un match... de badminton national.

Capture d\'écran de la chaîne de télévision nord-coréenne KCTV, mardi 13 février 2018, montrant une rencontre de badminton. 
Capture d'écran de la chaîne de télévision nord-coréenne KCTV, mardi 13 février 2018, montrant une rencontre de badminton.  (MARTYN WILLIAMS)

Un oubli ? Non, "une habitude", assure Juliette Morillot, spécialiste de la péninsule coréenne. "Ce n’est pas nouveau, le régime nord-coréen a toujours contrôlé les médias pour mieux imposer sa propagande, explique l'auteure du Monde selon Kim Jong-un (éd. Robert Laffont). L'idée, c'est de surtout mettre en avant le travail du régime."

Les JO n’échappent pas à la règle, on montre tout ce qui peut promouvoir la paix ou la réunification entre les deux Corées. La performance sportive passe au second plan.Juliette Morillotà franceinfo

Rien d'étonnant, donc, à ce que l’agence officielle nord-coréenne KCNA n'ait jamais fait référence dans sa dépêche à la lourde défaite des hockeyeuses coréennes face aux Suissesses (8-0). Elle a préféré insisté sur ce public qui applaudissait "chaleureusement" pour encourager les joueuses "poussant le palet avec talent, se parlant la même langue et mutualisant les efforts". Le score ? Un détail...

Extrait du journal télévisé diffusé sur la chaîne nord-coréenne KCTV, le 11 février 2018. (MARTYN WILLIAMS)

"Les rois du montage"

Une défaite aussi lourde à l'écran n'est "pas bon en termes d'image", intervient Juliette Morillot. Chaque diffusion est extrêmement contrôlée par les personnels du régime en charge de la télé d’Etat. "Ce sont les rois du montage, ils trient, sélectionnent..."

KCTV ne diffuse jamais en direct, sauf certains défilés importants et les feux d'artifice à l'occasion du Nouvel An. Même le congrès du parti en 2016 a été montré en différé.Martyn Williamsà franceinfo

Le régime nord-coréen est adepte des retransmissions sportives en décalé. En 2014, les rencontres de la Coupe du monde de football au Brésil étaient toujours diffusées après avoir eu lieu. "Le match entre l'Italie et l'Angleterre, remporté par les Italiens 2-1, a été diffusé par KCTV plus d'une journée après", racontait à l’époque une dépêche de l’agence de presse sud-coréenne Yonhap (en anglais). Il fallait parfois attendre "quatre jours avant de voir l'événement à la télé", confirme Martyn Williams.

Pire, le site NK News avait remarqué à l'époque que les "pistes audio pendant les retransmissions sportives étaient également fortement censurées et retravaillées". A tel point que "les bruits de coups de pied et de la foule ne correspondaient souvent pas à ce qui se passait à l'écran", écrivait à l'époque la plateforme d’information et de surveillance de la Corée du Nord. 

La télé comme seule source d'info

Quatre ans après, l'anecdote continue de faire sourire Martyn Williams. "Au moins, il y avait quelque chose à l'antenne... Là, je suis surpris de voir si peu de choses sur les Jeux olympiques." Cette absence de couverture soulève surtout une question, celle des droits de diffusion. Lors des dernières olympiades, le diffuseur sud-coréen Seoul Broadcasting System (SBS) permettait à la Corée du Nord d'avoir accès à des images. "Chaque nuit, il y avait une ou deux heures de compétition dans sa programmation, se souvient le journaliste américain. Cette fois, j'ai l'impression que Pyongyang n'a pas obtenu le moindre droit de diffusion. En tout cas, rien n'a filtré à ce sujet."

Capture d\'écran de la chaîne de télévision nord-coréenne KCTV, dimanche 11 février 2018, montrant la rencontre de hockey sur glace féminin disputée la veille aux Jeux olympiques de Pyeongchang (Corée du Sud). 
Capture d'écran de la chaîne de télévision nord-coréenne KCTV, dimanche 11 février 2018, montrant la rencontre de hockey sur glace féminin disputée la veille aux Jeux olympiques de Pyeongchang (Corée du Sud).  (MARTYN WILLIAMS)

L'équation est simple : pas de diffusion télé = pas de JO. Car internet est interdit en Corée du Nord. "Certains foyers ont bien accès à un intranet, un réseau informatique interne au pays, admet Juliette Morillot. Mais il est fermement contrôlé par le régime." Même chose pour les postes de radio, fournis par les autorités. Il y a une seule fréquence, celle qui diffuse la propagande. Et inutile d'essayer de tricher, c'est tout simplement impossible.

Tout est brouillé. Même le meilleur des génies s’y casserait les dents.Juliette Morillotà franceinfo

En clair, seule l’élite nord-coréenne a accès aux épreuves des Jeux olympiques en intégralité. Juliette Morillot fait le calcul : "Cela doit concerner 1 000 ou 2 000 personnes qui travaillent dans les ministères. Eux ont un accès internet à peu près normal." Les plus téméraires peuvent toujours tenter de se rendre dans les grands hôtels de la capitale. "Dans les chambres, on diffuse Al Jazeera, des chaînes russes, chinoises, européennes... énumère la spécialiste française. Alors que dans les halls ou les bars, c’est uniquement les chaînes du pays."

Comme il n'y a pas internet, les Nord-Coréens ont peu de chance de connaître les résultats de leurs athlètes avant la diffusion.Martyn Williamsà franceinfo

Ceux qui habitent près des frontières peuvent aussi s’en sortir. "Tout au Nord, on arrive à capter les chaînes chinoises, témoigne Frédéric Ojardias, journaliste français basé à Séoul. Pareil au Sud avec les émissions sud-coréennes". Mais c'est "tout à fait interdit", tient-il à préciser. Cela est passible de peines de prison, "donc peu de gens prendront ce risque, surtout pour regarder des sports d'hiver""Au pire, les Nord-Coréens attendront la fin des épreuves pour connaître les résultats, conclut Martyn Williams. Ils ne sont plus à deux semaines près..."

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