JO d'hiver 2018 : Darya Domracheva, l'ancienne agente du KGB qui met toutes les biathlètes à l'Ouest

La biathlète biélorusse Darya Domracheva après sa victoire lors du relais féminin jeudi 22 février aux JO de Pyeongchang (Corée du Sud).
La biathlète biélorusse Darya Domracheva après sa victoire lors du relais féminin jeudi 22 février aux JO de Pyeongchang (Corée du Sud). (FRANK HOERMANN/SVEN SIMON / SVEN SIMON)

Médaillée d'or avec le relais féminin, d'argent en mass start, la Biélorusse Darya Domracheva a un palmarès digne de Martin Fourcade.

Il ne lui reste que quelques dizaines de mètres avant de franchir la ligne d'arrivée. Darya Domracheva savoure déjà sa victoire sur le relais féminin, jeudi 22 février. Elle s'empresse d'attraper le drapeau de la Biélorussie qu'on lui tend et l'agite frénétiquement. Le fanion ne résiste pas, quitte la tige et finit à terre. Domracheva en rigole. C'est bien la seule chose qu'elle a ratée durant cette course, puisqu'elle a volé sur la piste et a été impériale sur le pas de tir (10/10). 

"C’est incroyable. Cela veut dire que le jour où j’ai choisi de mettre des skis et de faire ce sport, c’était une bonne décision", s'enthousiasme la biathlète. Pas de quoi regretter, du coup, son départ du KGB, les services secrets qui faisaient régner la terreur du temps de l'Union soviétique, dont elle a été agente pendant dix ans. 

"On me faisait skier avec des garçons"

Darya Domracheva est née à Minsk, capitale de la Biélorussie, en 1986. Elle n'a que 4 ans quand elle suit ses parents, tous deux architectes, à Niagan, une ville située dans le district de Khantys-Mansis, au centre de la Russie. "[Mes parents] sont partis à Niagan pour aider à la création de cette ville nouvelle qui est âgée de seulement 23 ans, une année de plus que moi", déclarait-elle à Ski-nordique.net en 2009. "Ils sont à l’origine de tout le développement de cette ville de l’est de la Russie", précise à 20 Minutes Vladimir Novitski, qui commente les courses pour la télé biélorusse. Dans cette cité sortie de terre, les loisirs sont rares et la jeune Darya découvre le ski. "C’était cela ou traîner dans la rue. J’ai choisi le ski sans hésiter", précise-t-elle.

Quelques années plus tard, la ville s'est développée et propose de nouvelles activités. Notamment, le biathlon. L'école de Niagan vient d'ouvrir quand l'adolescente de 13 ans en pousse les portes. "J’avais beaucoup d’énergie à dépenser lorsque j’étais jeune. Alors le ski, c’était parfait pour cela. Tout de suite, j’ai obtenu de bons résultats et on me faisait skier avec des garçons, car aucune fille n’était de mon niveau", sourit-elle.

La Fédération de biathlon et le KGB dans les mêmes bureaux

L'aventure en Russie de la famille Domracheva prend fin en 2003. A cette époque, celle qui aime se faire appeler "Dasha" suit des études de management sportif. A son retour à Minsk, elle se tourne vers le tourisme et le management. C'est à cette époque qu'elle entre dans les rangs du KGB en Biélorussie. Enfin, si l'on se fie à ses déclarations lorsque l'information a fuité en mai 2016, avant d'être effacées, sur le site du Dynamo Sports Club. "Cela a duré dix ans", confie-t-elle à l'époque. "Darya Domracheva a travaillé pour le KGB biélorusse jusqu'à la fin de l'année 2014, mais aujourd'hui, elle ne fait plus partie de nos services", confirme en 2016 le porte-parole des services secrets, Dmitry Pabiarzhin.

"Pour moi, travailler avec le KGB de mon pays, c'était juste un besoin pour me permettre de financer ma carrière, se justifie-t-elle dans un mail envoyé au journal norvégien Verdens Gang en mai 2016. Je représentais cette entité et je touchais chaque mois une bourse." Quel a été son rôle exact durant cette période ? A-t-elle suivi un entraînement drastique qui lui a permis de devenir une snipeuse d'élite digne de toucher une cible de la taille d'une balle de ping-pong à plus de 50 mètres ? Difficile à savoir tant Darya Domracheva reste discrète sur le sujet. "Jamais je n'ai travaillé de manière politique ou pour l'Etat, balaie-t-elle d'un revers de main. Cela concernait uniquement ma vie de sportive."

Si vous connaissez un peu le sport de haut niveau, vous savez que dans les autres nations, c'est la même chose.Darya Domrachevadans une lettre adressée à un journal norvégien

Pas tout à fait faux. La star du biathlon tricolore, Martin Fourcade, sans être un agent secret, a effectivement un contrat avec l'armée de terre qui lui assure une solde de 1 400 euros par mois. "C'est pour moi similaire à ce que faisait Domracheva chez elle", estime l'ancien biathlète Raphaël Poirée. Cela n'a même rien d'exceptionnel, selon Ales Putilo, journaliste pour la chaîne biélorusse Belsat, comme il l'expliquait au quotidien russe Meduza (article en russe). "En Biélorussie, tous les biathlètes professionnels servent dans le KGB, parce que la Fédération de biathlon et le KGB sont dans les mêmes bureaux. Le président du KGB est également président de la Fédération (...). Cela ne signifie pas que les membres de l'équipe de biathlon sont des agents secrets."

Le journaliste croit savoir que le président biélorusse, Alexandre Loukachenko, a rapproché les deux instances pour faciliter les questions logistiques (le transport des armes et des cartouches notamment). 

Elevée au rang d'"héros de la Biélorussie"

Après les JO 2014, Darya Domracheva décide de mettre fin à son contrat avec le KGB, car son triomphe lui a permis d'obtenir "une indépendance financière", explique-t-elle. En Russie, elle réussit en effet un incroyable triplé en remportant la poursuite, l'individuelle et la mass start. Première biathlète à réaliser cet exploit, elle aura même droit aux honneurs de son pays en recevant des mains du président Alexandre Loukachenko, la plus haute médaille du pays, celle du "héros de la Biélorussie", rapporte The Sun (en anglais). De quoi susciter l'intérêt de la presse people qui lui prête une relation avec la légende du biathlon, le Norvégien Ole Einar Bjœrndalen. Deux ans plus tard, en juillet 2016, les deux athlètes officialisaient leur union. 

Such a nice day :) Такой приятный день :)

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Aujourd'hui, Darya Domracheva mène une vie loin du KGB. Mère d'une petite fille depuis octobre 2016, elle a mis sa carrière en suspend quelques mois le temps de soigner une vilaine mononucléose, avant de revenir sur la piste et de décrocher à  Pyeongchang deux médailles, une d'argent en mass start et l'or en relais. De quoi envoyer quelques bons baisers en Biélorussie.

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