Euro 2016 : pourquoi la France n'a pas su mettre hors-jeu les hooligans

Des hooligans russes attaquent des Anglais, le 11 juin 2016 à Marseille.
Des hooligans russes attaquent des Anglais, le 11 juin 2016 à Marseille. (VITALIY BELOUSOV / SPUTNIK / AFP)

Après les incidents de Marseille entre supporters anglais et russes, la police française et les organisateurs de l'Euro sont sous le feu des critiques. 

Des chaises qui volent sur le Vieux Port, un supporter anglais entre la vie et la mort, des coups de poing dans les tribunes du stade Vélodrome... Les graves incidents qui ont accompagné la rencontre Angleterre-Russie, samedi 9 juin à Marseille, ont mis en lumière les difficultés des organisateurs de l'Euro et de la police française face aux hooligans anglais et russes

"Ils n'ont pas bien géré la foule anglaise, ils n'ont pas communiqué avec elle, et ils n'ont pas non plus su gérer le mouvement d'ultras russes", déplore, auprès de l'AFP, Geoff Pearson, spécialiste des supporters radicaux à l'université de Manchester (Royaume-Uni), qui se trouvait à Marseille samedi.

Une critique qui ne surprend pas les spécialistes des supporters interrogés par francetv info. "La police française n’a pas l'habitude de gérer ce phénomène : elle n’a pas d’expérience forte, pas de routine de travail qui lui aurait permis d’être plus efficace, constate Nicolas Hourcade, sociologue à l'Ecole Centrale de Lyon et spécialiste des supporters. Mais, à sa décharge, on est dans une situation d’état d’urgence où on lui demande beaucoup de choses." En France, le hooliganisme est un phénomène bien moins développé qu'en Angleterre ou en Europe de l'Est.

"Ce monsieur ne connaît rien au supportérisme"

Ce n'est pas la seule explication. Un peu agacé par les Anglais –"ces grands donneurs de leçons qui disent avoir résolu le hooliganisme alors qu'il existe toujours et s'exporte"–, le sociologue Dominique Bodin estime que le problème de la police française n'est pas son action à Marseille ce week-end, mais sa stratégie à long terme, menée par la Division nationale de lutte contre le hooliganisme (DNLH) et son chef, Antoine Boutonnet. "Quand vous avez un commissaire qui déclare, il y a quelques années, que grâce à lui, bien plus de fumigènes ont été interceptés, cela veut dire que ce monsieur ne connaît rien au supportérisme ou au hooliganisme", dénonce l'auteur de Hooliganisme : vérités et mensonges (ESF éditeur, 1999).

La stratégie de la DNLH, qui a multiplié ces dernières saisons en Ligue 1 les interdictions de stade et de déplacements des supporters pour les matchs à l'extérieur, est pointée du doigt. "Cela évite le problème, mais cela ne le résout pas, estime Dominique Bodin. On ne s'attaque qu'aux effets visibles, c'est une manière de mettre la poussière sous le tapis." C'est peu ou prou la stratégie adoptée par le PSG, qui a évincé de son stade ses supporters les plus passionnés (et les plus violents) pour garantir la sécurité des matchs.

"Plutôt que de gérer le problème, on préfère ne pas faire venir ces gens au stade"

"Quand un pays organise ce type d'événement, sa police doit se servir de son propre championnat comme d'une répétition, estime Franck Berteau, auteur du Dictionnaire des supporters (éditions Stock, 2013). Ce n'est pas le choix qui a été fait ces dernières saisons, avec les interdictions de déplacement et les arrêtés préfectoraux : plutôt que de comprendre le problème, de le gérer, on préfère ne pas faire venir ces gens au stade." 

Cette stratégie ne fonctionne pas sur une grande compétition internationale comme l'Euro, pour laquelle des milliers de supporters étrangers se déplacent. "Vous ne pouvez pas gérer un événement de cette envergure si vous avez fait le choix de ne pas apprendre à gérer ces foules sportives", résume Franck Berteau.

L'alcool, faux coupable

Comment réagir pour le reste de la compétition ? Aucun des trois spécialistes interrogés ne voient dans l'interdiction de l'alcool une solution. "L'alcool n’est pas la cause principale des incidents de samedi. Elle peut être une cause aggravante, un facteur pour de petits incidents, pose Nicolas Hourcade. En revanche, quand des hooligans décident de se battre, l’alcool n’entre pas en ligne de compte. J'étais au match pays de Galles-Slovaquie, l'alcool coulait à flot et cela s'est bien passé." Le sociologue suggère plutôt de "renforcer la coopération internationale, augmenter le nombre de policiers étrangers et responsabiliser certains pays pour que les hooligans durs soient mieux suivis".

Au-delà de la compétition, certains estiment que la France ferait bien de s'inspirer de ses voisins pour mieux appréhender le problème. "La Belgique et l'Allemagne ont mis en place un système d'accompagnement des supporters, le Fan coaching pour les Belges [récompensé par l'UEFA en 2011], le Fan project pour les Allemands", explique Dominique Bodin. Destinés aux jeunes, ces programmes fonctionnent "comme une MJC", avec des lieux d'accueil et des activités conjointes pour les supporters des deux camps. "Financer des actions de prévention pendant un an, ce n’est même pas le coût d’un joueur du PSG sur une semaine", relève-t-il.

L'exemple allemand

Franck Berteau cite également l'Allemagne comme un exemple, pour sa politique de dialogue et de prévention. "Une répression ne fonctionne pas si, en parallèle, il n’y a pas un travail de prévention, de compréhension, analyse-t-il. En Allemagne, cela fait longtemps que l'on responsabilise les supporters, que l'on considère qu'ils font partie du football et des stades."

Il en veut pour preuve le règlement de l'UEFA, qui oblige les clubs à nommer un responsable des relations avec les supporters. "En Allemagne, ce règlement est respecté. En France, il ne l'est pas encore, regrette-t-il. Dans les années 1990, Dortmund avait des hooligans très violents. Ils ont été mis de côté sans que cela n'entraîne la mise à l'écart de l'ensemble des supporters." Il y a toutefois peu de chances pour que la France change de politique en la matière. Interrogé par l'AFP samedi soir, le chef de la Division nationale de lutte contre le hooliganisme, Antoine Boutonnet, a déclaré : "Il n'y a pas de constat d'échec."

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