Euro 2016 : "Après la France black-blanc-beur, nous vivons dans une forme de désillusion"

Didier Deschamps et Karim Benzema, le 6 juin 2013 à Porto Alegre (Brésil).
Didier Deschamps et Karim Benzema, le 6 juin 2013 à Porto Alegre (Brésil). (FRANCK FIFE / AFP)

La polémique déclenchée par Karim Benzema, mercredi, révèle les fractures croissantes de la société, marquée par l'ère du soupçon. Analyse avec le sociologue Patrick Mignon.

Encore une polémique dont l'équipe de France de foot a le secret. Non retenu pour l'Euro 2016, en raison de sa mise en examen dans l'affaire de la sextape, Karim Benzema a soupçonné le sélectionneur Didier Deschamps d'avoir cédé "à la pression raciste d'une partie de la France" pour l'évincer du groupe. Avant lui, Eric Cantona avait accusé le sélectionneur d'avoir écarté l'attaquant du Real Madrid et celui de Nice, Hatem Ben Arfa, en raison de leur origine maghrébine. L'humoriste Jamel Debbouze avait, lui aussi, regretté le fait de "n’avoir aucun de 'nos' représentants en équipe de France"...

Ces sorties médiatiques ont suscité la colère de nombreuses personnalités, à moins de dix jours d'une compétition qui doit réconcilier pour de bon la sélection nationale et ses supporters. Afin de mieux saisir le contexte actuel, francetv info a interrogé le sociologue Patrick Mignon, ancien associé de l'Institut national du sport, de l'expertise et de la performance (Insep) et auteur d'un rapport sur le football en 2011.

Francetv info : Comment interprétez-vous ces récentes prises de position autour de l'affaire Benzema ?

Patrick Mignon : J'ai été un peu surpris. Dans sa communication, Karim Benzema n'a pas pour habitude de faire ce genre de déclaration ou d'aborder ces questions. Quant à Jamel Debbouze, évoque-t-il Nabil Fékir, qui a souffert d'une blessure ? Karim Benzema, absent pour un manquement moral ? Hatem Ben Arfa, parfois critiqué pour son individualisme ? Je pense néanmoins que les propos de Jamel Debbouze traduisent un regret sincère, un symbole, plutôt qu'une revendication communautariste. Mais une sélection est injuste par nature.

A titre personnel, cela vous étonne-t-il ?

L'équipe de France a toujours compté des footballeurs issus de l'immigration de son époque : des joueurs d'origine polonaise, italienne, portugaise, marocaine comme Larbi Benbarek, dans les années 1950. Aujourd'hui, l'absence de joueurs issus d'un pays maghrébin (dans la première sélection, avant le rappel d'Adil Rami) est donc étonnante et dommageable, mais c'est une question ancienne. En 1998, hormis Zinédine Zidane, mes collègues remarquaient déjà leur absence chez les Bleus ou dans les grands clubs. En 2010, il n'y avait pas non plus de représentants d'origine maghrébine en équipe de France.

Pourquoi le football revêt-il autant d'importance dans les quartiers ?

Aujourd'hui, le football offre l'espoir d'une bonne vie ou d'une promotion sociale. Compte tenu du marché du travail, certains comparent leurs chances à l'école et au football. Ce sport peut être vu comme le moyen de se hisser socialement. Et ce sans nécessairement évoluer en Premier League (le championnat anglais) ou en équipe nationale, mais juste au niveau amateur, avec de bons compléments de ressources. Il faut toutefois faire attention car les discours médiatiques se focalisent sur les jeunes de banlieue qui pensent au sport pour réussir, mais n'oublions pas ceux qui misent sur les diplômes.

Après 1998, vous avez qualifié la France "black-blanc-beur" "d'illusion lyrique". Où en est-on aujourd'hui ?

En 1998, l'équipe de France était louée pour son efficacité, avec en point d'orgue le défilé du 12 juillet. Mais une équipe de foot représente ceux qui jouent au foot : une part de la société plutôt masculine, avec des attentes différentes, selon les origines sociales ou culturelles. Mais le relais n'a pas fonctionné. Alors que le football devait prendre en charge l'intégration citoyenne, les politiques de la ville et éducatives n'ont pas suivi.

Depuis, les tensions sociales accompagnent ce sport. L'équipe de France est attendue au tournant, car elle doit être conforme à l'image de 1998. La montée des votes identitaires traduit cette désillusion, peut-être partagée, d'ailleurs, par des jeunes d'origine maghrébine, absents des équipes de France de 2010 et de 2016. Après "l'illusion lyrique", nous vivons aujourd'hui une forme de "désillusion".

En 2014, lors de la Coupe du monde, 17 des 23 joueurs de l'équipe d'Algérie étaient nés en France. Pourquoi tant de binationaux boudent-ils les Bleus ?

Beaucoup d'immigrés cherchent à renouer avec leur pays d'origine ou celui de leurs parents. Le père de Nabil Fékir, par exemple, aurait préféré que son fils choisisse la sélection algérienne. Ensuite, pour beaucoup de footballeurs, il est plus facile d'avoir une carrière internationale dans ces sélections qu'avec les Bleus, où les places sont chères. On pourrait comparer cette situation avec celle du 4e meilleur joueur chinois de badminton qui se fait naturaliser français, afin d'avoir une chance de disputer les JO. Dernière hypothèse, enfin, ces joueurs ont eu une mauvaise expérience des sélections de jeunes en France, et dénoncent une discrimination rampante, basée sur des critères subjectifs.

Avez-vous déjà été témoin de telles scènes ?

Je n'en ai jamais été témoin à l'Insep. Mais le racisme peut s'exprimer de plusieurs manières, en considérant, par exemple, que les Noirs sont indolents. C'est quelque chose que l'on entend parfois dans des clubs de foot, dans des fédérations. Un jeune sportif – ce n'était pas un footballeur – m'a confié qu'il devait en faire deux fois plus. Chaque catégorie a des défauts présumés, qui font naître les préjugés et la méfiance, qui peuvent être pesants pour un individu.

Quelles peuvent être les conséquences de cette polémique ?

Les propos de Karim Benzema attisent le feu sur les questions d'identité – nationale du point de vue du FN ; culturelle ou religieuse, du point de vue de jeunes d'origine maghrébine et africaine. Ils nourrissent l'idée qu'une attention particulière est portée à la composition de l'équipe de France, alors que le principe du football est méritocratique. Là-dessus se greffent des accusations de racisme sur un individu ou un groupe.

Ces propos alimentent des débats incontrôlés qui fonctionnent sur le soupçon : accusation directe pour Eric Cantona, indirecte pour Karim Benzema, ou registre du constat malheureux pour Jamel Debbouze. Mais avant d'évoquer le racisme supposé des dirigeants du foot français, il faut peser ses mots. C'est une accusation grave, qui relève du délit.

Comment contrer l'ère du soupçon ?

Les dirigeants du football doivent comprendre que ce sport est un phénomène social, qui dépasse le simple fait de jouer à onze contre onze sur un terrain. Eux aussi sont pris dans des problématiques politiques et sociales.

Le foot est un petit monde dont l'extérieur aimerait connaître le fonctionnement. Par exemple, comment une équipe est-elle sélectionnée ? Karim Benzema a-t-il été mis sur la touche pour un délit de sale gueule, de banlieue, de mise en examen, de mauvaise ambiance dans le groupe ? Pourquoi les footballeurs devraient-ils être plus vertueux que les autres ? Le monde du sport – peut-être en France plus qu'ailleurs – a tendance à cultiver le secret, l'entre-soi, ce qui suscite des soupçons. Il doit davantage parler.

Le football vit-il avec des préjugés ?

La société française, tout comme le foot, n'est pas raciste. Mais il y a du racisme partout, donc il y en a dans le football. D'ailleurs, ce n'est pas parce qu'il y a des Noirs en équipe de France qu'il n'y a pas de racisme. Je pense, par exemple, à l'affaire des quotas de 2011, quand des dirigeants du foot français, dont Laurent Blanc, ont parlé des "grands Blacks". Et cela, depuis les catégories de jeunes. De ce point de vue, les jeunes Noirs sont sur-représentés en équipe de France par rapport à leur part dans la société française. Et c'est peut-être aussi le fruit d'un préjugé, lié à leurs capacités physiques supposées. A l'inverse, ce même genre de préjugé peut nuire à ces joueurs, quand ils veulent devenir entraîneurs (Eric Cantona, d'ailleurs, est revenu à la charge sur la faible proportion d'entraîneurs d'origine étrangère).

Chaque catégorie est associée à des préjugés. Si on considère que l'équipe de France représente davantage les catégories populaires, cela marche très bien pour les populations noires, mais beaucoup moins bien pour les populations d'origine maghrébine. Pourtant, ces dernières devraient être beaucoup plus présentes, comme c'est le cas dans les équipes d'Ile-de-France et des grandes villes. L'autre explication, déjà évoquée, c'est la concurrence d'autres sélections nationales pour les binationaux, comme l'Algérie et le Maroc.

En tout cas, cette affaire passionne les médias…

La France est divisée en deux : ceux qui s'intéressent au football, avec des jugements techniques – l'origine des joueurs occupe un rôle secondaire –, et ceux qui ne s'y intéressent pas. Sauf qu'à chaque grande compétition, Mondial ou Euro, ces derniers délivrent leur opinion : "Les joueurs sont trop payés", "Ils se comportent comme des voyous", etc. Mais le football n'est jamais qu'une expression de la société actuelle, marquée par la mondialisation, le chômage, des zones de vie urbaines où naissent parfois un sentiment de stigmatisation.

Vous êtes à nouveau en ligne