Ces hommes de l'ombre qui peuvent faire gagner un Euro : le médecin

Le médecin de l\'équipe de France de football, Franck Le Gall (à gauche), aide l\'attaquant Nabil Fekir, blessé, lors d\'un match contre le Portugal, à Lisbonne, le 4 septembre 2015.
Le médecin de l'équipe de France de football, Franck Le Gall (à gauche), aide l'attaquant Nabil Fekir, blessé, lors d'un match contre le Portugal, à Lisbonne, le 4 septembre 2015. (FRANCK FIFE / AFP)

Dans des sélections où les joueurs arrivent souvent éreintés après leur saison en club, le médecin peut se retrouver en première ligne pour remettre l'effectif sur pied.

Des joueurs jeunes et talentueux, des résultats probants, le soutien du public et une qualification au bout de deux matchs : la France a tout pour réussir son Euro 2016, et pourtant, certains tremblent de voir les Bleus éliminés prématurément à cause des blessures. Avant le début de la compétition, trois des 23 joueurs sélectionnés par Didier Deschamps, trois éléments clés du secteur défensif, Raphaël Varane, Jérémy Mathieu et Lassana Diarra, ont dû déclarer forfait. Pas très rassurant pour le reste de l'équipe. 

Le sort d'une compétition internationale se jouerait-il dans le cabinet de son médecin attitré ? Et comment celui-ci travaille-t-il pour préserver au mieux la santé de ses joueurs ? Pour le savoir, francetv info a interrogé Fabrice Bryand, médecin des Bleus de 2010 à 2012 sous les ordres de Laurent Blanc.

Sa méthode : ne pas lâcher les joueurs d'une semelle

Pour résumer sa mission, Fabrice Bryand, qui travaille aujourd'hui auprès de l'équipe de France féminine, explique que "le médecin doit être celui qui permet au sélectionneur d'avoir l'embarras du choix".

Comment maintenir tout un groupe dans la meilleure forme possible ? Cela passe par un suivi permanent et une journée très remplie : "Après le petit-déjeuner, on commence par des éléments de contrôle pour tous les joueurs : on les pèse, on fait un bilan biologique", bref, une visite médicale quotidienne. Les joueurs qui ont des pépins physiques ont aussi droit à une consultation chaque midi et à des examens cliniques tous les soirs. Enfin, le médecin est au bord du terrain à chaque séance. Un suivi qui sert à élaborer les programmes d'entraînement et à choisir, en fonction de leur état de forme, les joueurs qui seront alignés pour le match. Même si le sélectionneur garde le dernier mot.

Le médecin ne guette pas seulement les blessures de footballeur, mais aussi toutes les autres pathologies : "Dès qu'il y a un problème, vous prenez la température du joueur. Chez des athlètes fatigués, le système immunitaire peut être affaibli, et on peut attraper une gastro, une pneumonie ou des infections ORL." Les médecins des Bleus peuvent découvrir des pathologies plus graves : Fabrice Bryand se souvient qu'avant le Mondial 2010, Lassana Diarra avait quitté le stage des Bleus pour cause de drépanocytose, une maladie génétique du sang.

Une fois le diagnostic posé, les armes pour remédier aux blessures sont avant tout "la prise en charge humaine", c'est-à-dire celle effectuée par les kinés. Sur les muscles fatigués, "ils font un gros travail de massage, de drainage, pour éliminer les toxines qui s'accumulent", qui peut être appuyé par des machines de plus en plus sophistiquées. Les bains froids et la cryothérapie sont aussi devenus habituels pour stopper l'inflammation d'un muscle, et ainsi mieux récupérer.

Mais toutes les blessures ne sont pas traitables dans les délais réduits d'une compétition internationale : "On peut revenir d'une petite lésion musculaire, comme Dugarry en 98, qui se blesse lors du premier match et revient pour la fin de la compétition." En revanche, le médecin est impuissant "contre des lésions articulaires ou musculaires graves."

Son secret : un talent de diplomate avec les clubs

Figure en général discrète, le médecin d'une équipe nationale se retrouve parfois sous les projecteurs quand il entre en conflit avec un club au sujet du meilleur traitement à administrer à un joueur. Avant le Mondial 2014, une passe d'armes avait opposé l'actuel médecin français, Franck Le Gall, et celui du Bayern Munich, le Français n'ayant pas suivi le protocole de son confrère pour traiter Franck Ribéry. Le milieu avait fini par déclarer forfait avant de rentrer se faire soigner en Allemagne.

"Créer une relation de confiance" avec les joueurs et leur club fait donc partie du métier, explique Fabrice Bryand. Toute la saison, le médecin français s'informe auprès des clubs sur la santé des joueurs de la sélection nationale, et vice-versa : "Même une fois qu'une compétition est terminée, on fait un retour aux clubs." Une relation "gagnant-gagnant", les deux parties ayant intérêt à collaborer, même quand elles ne sont pas d'accord sur les traitements.

La tâche est devenue encore plus complexe dans le football moderne "où les joueurs s'entourent d'équipes médicales qui ne sont pas forcément mises en place par leur club" et avec qui il faut entrer en contact : "Une grande partie de mon rôle était d'aller à la pêche aux informations", explique Fabrice Bryand. Un bon médecin est donc doué pour le relationnel "et il doit savoir expliquer les choses" : quand un joueur revient blessé de sélection, c'est parfois à cause des choix du sélectionneur, parfois en raison de la fatigue accumulée en club, mais c'est souvent sur le médecin que tombent les reproches.

L'erreur à ne pas commettre : trop faire confiance aux joueurs

Il y a des joueurs, tel Lassana Diarra avant l'Euro, qui n'ont aucun mal à avouer à leur coach qu'ils ne sont pas à 100%. Mais tous n'ont pas la même lucidité, estime Fabrice Bryand : "Certains connaissent très bien leur corps, et écoutent vos arguments, mais d'autres n'ont pas cette même conscience." Dans une compétition aussi importante que l'Euro, ils pousseront pour jouer à tout prix, au mépris des risques de blessure. 

Ce qui oblige un médecin à bien cerner les tempéraments dans son équipe. "Il arrive que l'on découvre qu'une blessure est plus sérieuse que ce qu'on imaginait", déplore Fabrice Bryand. Pour se rassurer, il confesse avoir beaucoup recours à l'IRM (imagerie par résonance magnétique) afin de confirmer son diagnostic. "On peut nous reprocher d'en faire à tout-va, alors que les patients lambda doivent attendre plusieurs mois. Mais vu la pression et la valeur des joueurs, heureusement qu'on a cet outil."

La touche d'humilité : "Ce n'est pas l'équipe médicale qui gagne un Euro"

Le sort d'une compétition peut parfois se jouer sur la santé d'un joueur clé : depuis la blessure de Raphaël Varane, la France tremble pour sa défense. Dans ce cas, le médecin peut-il faire toute la différence ? "Ce n'est pas une équipe médicale qui va gagner un Euro", s'empresse de préciser Fabrice Bryand. "A ce niveau, tous les gens connaissent bien leur métier", et même les petites équipes "décortiquent la préparation des champions" pour s'en inspirer.

Pour l'ancien médecin des Bleus, il n'y a de toute façon pas de méthode miracle : "En 1992, on a vu des Danois", repêchés de dernière minute, "qui s'étaient préparés avec moult bières. Et ils ont été champions." Et même si la forme physique est un facteur de réussite, elle dépend beaucoup des efforts fournis par les joueurs en club, le médecin d'une sélection ne pouvant faire des miracles. En revanche, Fabrice Bryand estime que les moyens financiers des différents pays peuvent faire la différence : "Il vaut mieux partir avec cinq kinés", comme la France, "qu'un seul."

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