Mondial 2018 : Didier Deschamps est-il vraiment béni des dieux lors des tirages au sort ?

Le sélectionneur de l\'équipe de France, Didier Deschamps, lors d\'une conférence de presse à Paris, le 2 novembre 2017.
Le sélectionneur de l'équipe de France, Didier Deschamps, lors d'une conférence de presse à Paris, le 2 novembre 2017. (FRANCK FIFE / AFP)

Le sélectionneur des Bleus traîne depuis longtemps la réputation, pas forcément flatteuse, d'être bien servi par le hasard. Franceinfo s'est penché sur sa carrière de coach pour voir si cette image était méritée.

Pérou, Danemark et Australie. Vendredi 1er décembre, l'équipe de France de football a eu de la chance lors du tirage au sort du premier tour de la Coupe du monde 2018, en tombant sur des adversaires à sa portée. La preuve : ces trois équipes ont toutes dû passer par les barrages pour se qualifier.

>> INFOGRAPHIE. Découvrez la composition des 8 groupes pour le Mondial

Une nouvelle manifestation de "la chatte à Dédé" ? La légende prête en effet à "Dédé" en question – Didier Deschamps, le sélectionneur des Bleus – une chance perpétuelle, qui l'aurait accompagné tout au long de sa carrière d'entraîneur, de la finale de la Ligue des champions avec Monaco à celle de l'Euro 2016. Au point que dès l'annonce des 32 qualifiés pour la Coupe du Monde en Russie, certains prédisaient déjà à la France un groupe facile.

"Napoléon disait que pour gagner des batailles, il faut de bons soldats et de la chance, a un jour lancé Michel Platini. Didier en a toujours eu. Je me demande d'ailleurs si quand il est né, il n'est pas tombé dans un bénitier." Pour confronter cette légende à la réalité, franceinfo s'est plongé dans la carrière de coach du "plus beau palmarès du football français".

Au Mondial et à l'Euro, aucun "groupe de la mort"

Chaque sélectionneur aborde le tirage au sort d'une compétition internationale avec une angoisse : tomber dans le fameux "groupe de la mort", celui où les astres se sont alignés pour regrouper trois ou quatre équipes qui peuvent légitimement viser la qualification.

Ainsi, au Mondial 2014, les hommes de Didier Deschamps n'étaient pas tête de série et auraient pu tomber avec l'Espagne, le Chili et l'Australie, ou bien l'Uruguay, l'Italie et le Costa Rica. Mais, de toutes les grosses équipes du chapeau 1, les Bleus ont tiré la Suisse, sans aucun doute la sélection la plus faible du lot. Les autres adversaires de la France étaient le Honduras, plus faible qualifié d'Amérique centrale, et l'Equateur, surprise de la zone Amérique du Sud. Les Bleus n'auront aucun mal à terminer en tête.

Didier Deschamps et ses joueurs fêtent le premier but de la large victoire des Bleus contre la Suisse (5-2) au Mondial 2014, le 20 juin 2014 à Salvador de Bahia (Brésil).
Didier Deschamps et ses joueurs fêtent le premier but de la large victoire des Bleus contre la Suisse (5-2) au Mondial 2014, le 20 juin 2014 à Salvador de Bahia (Brésil). (ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP)

La "chatte à Dédé" a-t-elle protégé l'équipe de France ? Peut-être, mais son groupe n'est pas forcément le plus faible. Si on classe les 32 équipes qualifiées de la meilleure à la moins bonne (selon le classement établi par la Fifa), les trois adversaires de la France sont plutôt en milieu de peloton, et trois des sept autres groupes se composent d'équipes moins bien classées. Didier Deschamps et ses hommes n'ont donc pas forcément hérité du plus faible.  

En utilisant la même méthode, on découvre qu'à l'Euro 2016, deux des six groupes auraient été encore plus abordables que celui de la France. Mais la bande de Didier Deschamps réussit encore à éviter les grosses équipes en tirant l'Albanie, la Roumanie et (à nouveau) la Suisse. Le reste du parcours de la France sera à l'avenant : elle élimine la modeste Irlande puis l'Islande en quart de finale, qui a sorti à la surprise générale l'Angleterre au tour précédent, et devra attendre les demi-finales, contre l'Allemagne, pour rencontrer une équipe qui lui est supérieure selon le classement Fifa.

"C'est vrai qu'on a eu un tirage clément et qu'on s'est qualifiés en jouant mal mais sans trop souffrir", explique à franceinfo Bernard Pascuito, auteur de La Face cachée de Didier Deschamps.

Mais à l'arrivée, on perd la finale contre le Portugal avec un manque de chance évident. André-Pierre Gignac frappe le poteau à la dernière seconde.Bernard Pascuito, auteur de "La Face cachée de Didier Deschamps"à franceinfo

Lors du tirage du Mondial 2018, le sort semble avoir réservé à la France un nouveau groupe aisé. Le classement de la Fifa fait certes du Pérou, du Danemark et de l'Australie des équipes parmi les plus redoutables des trois chapeaux, mais il semble assez trompeur, ces équipes ayant toutes dû passer par un barrage pour décrocher leur billet pour la Russie. Les Bleus peuvent être sereins, même s'ils ont appris, en 2002 ou en 2010, à se méfier des tirages simples en apparence.

En qualifications internationales, il tombe sur un grand en déclin

Didier Deschamps n'a pas eu de chance au moment de qualifier la France pour la Coupe du monde 2014, en tombant dans le groupe de l'Espagne, championne du monde en titre et récente vainqueur de l'Euro 2012. Mais la "chatte à Dédé" ne pouvait pas le protéger sur ce coup-là : au moment du tirage, c'est Laurent Blanc qui était aux commandes de la sélection tricolore. Quatre ans plus tard, sur la route du Mondial russe, les Bleus tombent à nouveau sur un gros morceau : les Pays-Bas. Les groupes de qualification sont formés en 2015, et les Oranjes sont alors une des meilleures équipes du monde. La fin de la chance de Didier Deschamps ? Jamais le sort ne l'a placé face à une telle équipe depuis qu'il dirige les Bleus.

Les joueurs français fêtent un but de Thomas Lemar lors d\'un match éliminatoire pour la Coupe du monde 2018 contre les Pays-Bas, largement remporté par les Bleus (4-0), le 31 août 2017 au Stade de France.
Les joueurs français fêtent un but de Thomas Lemar lors d'un match éliminatoire pour la Coupe du monde 2018 contre les Pays-Bas, largement remporté par les Bleus (4-0), le 31 août 2017 au Stade de France. (CHRISTIAN HARTMANN / REUTERS)

Mais en septembre 2016, quand les éliminatoires commencent, les Pays-Bas ont bien changé. Ils ont échoué à se qualifier pour l'Euro 2016, devancés par des Islandais sortis de nulle part. Une aubaine pour l'équipe de France, qui aurait pu tomber sur l'Espagne ou l'Allemagne, et se retrouve à la place face à une équipe vieillissante, passée de la 5e à la 24e place mondiale. Les joueurs de Didier Deschamps gagnent à l'aller comme au retour contre les Pays-Bas, et se qualifient en évitant de passer par un barrage comme en 2013.

En parlant de barrage justement, à l'époque, déjà, "Dédé" s'en était bien sorti : la France n'était pas tête de série, mais avait évité le Portugal et la Croatie pour tirer l'Ukraine, le plus faible de ses adversaires potentiels. Battus 2-0 à l'aller, les Bleus décrochent une qualification miraculeuse au retour (3-0), qui nourrit la légende de la chance de Didier Deschamps. "Si on est honnêtes, c'est quand même une chance qu'il se procure, estime Bernard Pascuito. Cette qualification, c'est heureux, mais c'est aussi provoqué par le discours et les choix du coach."

En Coupe d'Europe, un peu de réussite dans son exploit

Didier Deschamps s'est vu confier les commandes des Bleus après une riche carrière en club, débutée avec un exploit retentissant : guider Monaco jusqu'à la finale de la Ligue des champions, en 2004. Un parcours à rendre jaloux le PSG, mais qui doit autant à la chance qu'à son talent. Avant le tirage de la phase de poules, le club de la Principauté est dans le chapeau des équipes les plus faibles, mais s'en sort très bien : il tire La Corogne et le PSV Eindhoven, les équipes les moins impressionnantes des premier et deuxième chapeaux, ainsi que les modestes Grecs de l'AEK Athènes. En huitièmes de finale, il rencontre la deuxième équipe la moins bien classée sur huit possibles, le Lokomotiv Moscou.

Didier Deschamps exulte sur le banc de l\'AS Monaco après avoir décroché, contre Chelsea, le 5 mai 2004 à Londres, une qualification pour la finale de la Ligue des champions.
Didier Deschamps exulte sur le banc de l'AS Monaco après avoir décroché, contre Chelsea, le 5 mai 2004 à Londres, une qualification pour la finale de la Ligue des champions. (DARREN WALSH / REUTERS)

Ce n'est qu'au tour suivant que Didier Deschamps et son équipe rencontrent un obstacle de taille, le Real Madrid, une des meilleures équipes d'Europe, qu'ils arriveront à renverser avant de se débarrasser de Chelsea en demi-finale. Mais avant ces exploits que les Monégasques ne doivent qu'à leur talent, le hasard avait rendu leur parcours un peu plus simple.

Il rigole de ça. Les gens qui réussissent ont souvent un peu de chance mais il faut la provoquer. Il faut travailler parce que ça ne tombe pas du ciel.Jean-Pierre Bernès, agent et ami de Didier Deschampsà RMC

Didier Deschamps n'atteindra plus jamais de telles hauteurs en Coupe d'Europe avec Monaco, ni avec Marseille. Et sa chance sera un peu démentie par les tirages successifs : trois fois sur ses quatre autres participations, il affrontera de futurs finalistes ou vainqueurs de l'épreuve.

Comme joueur, il a connu plus de réussite en 1993, quand il a remporté le titre européen avec l'OM en disposant d'équipes comme Glentoran et Bucarest en tours préliminaires avant de dominer un groupe composé des Glasgow Rangers, du CSKA Moscou et du FC Bruges. "C'est vrai que cette année-là, ils ne sont pas malchanceux", note Bernard Pascuito. Il se rappelle un détail qui alimente la légende : deux ans plus tôt, "l'année où Bernard Tapie envoie Didier Deschamps en prêt à Bordeaux", Marseille atteint déjà la finale, sans lui, mais perd aux tirs au but face à l'Etoile rouge de Belgrade. "Les tirs au but, c'est le truc où il faut un peu de chance, quand même", sourit-il.

En Coupe de France, seuls cinq clubs de Ligue 1 en 21 matchs

L'US Montagnarde, Vesoul, Seyssinet ou encore Trélissac : en sept participations à la Coupe de France comme entraîneur de Monaco et Marseille, Didier Deschamps aura vu du pays. Et ce grâce, encore une fois, à une certaine réussite au tirage. Si les clubs de Ligue 1 croisent régulièrement des équipes de niveau inférieur dans cette compétition, ouverte à tous les échelons du championnat, la tendance est particulièrement frappante dans le cas de l'actuel sélectionneur national.

Le milieu monégasque Marcelo Gallardo taclé par deux amateurs de l\'US Montagnarde, club de sixième division, lors d\'un huitième de finale de Coupe de France à Lorient (Morbihan).
Le milieu monégasque Marcelo Gallardo taclé par deux amateurs de l'US Montagnarde, club de sixième division, lors d'un huitième de finale de Coupe de France à Lorient (Morbihan). (VALERY HACHE / AFP)

En 21 matchs disputés dans cette compétition, seuls cinq l'ont été contre des clubs de première division. Il en a joué autant contre des équipes situées entre la 4e et la 6e division. En trois saisons avec Marseille, Didier Deschamps n'a même rencontré qu'une seule équipe de L1. Cette statistique s'explique cependant en partie par sa fâcheuse tendance à être éliminé assez tôt dans la compétition, en moyenne en huitièmes de finale.

Paradoxalement, sa carrière est bien plus brillante en Coupe de la Ligue, qu'il a remportée une fois avec Monaco et trois fois avec Marseille, malgré une opposition bien plus relevée : dans cette compétition réservée aux clubs professionnels, il a affronté 17 clubs de Ligue 1, contre six de Ligue 2 et un de National. En finale, il a battu Sochaux, Bordeaux, Montpellier et Lyon.

A l'inverse, les petites équipes de Coupe de France ne réussissent pas vraiment à Didier Deschamps, éliminé cinq fois sur sept par des équipes de Ligue 2, et une fois par une équipe de National, Quevilly. La "chatte à Dédé" ne lui profite donc pas toujours. Mais les fans des Bleus se réjouiront tout de même qu'il ait tiré le Pérou, le Danemark et l'Australie, qui ne font pas vraiment partie de la "première division" du football international.

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