Liesse populaire après la victoire des Bleus : "Parler de résilience après les attentats est exagéré"

Des supporters français suivent la finale France-Croatie, à Lyon, le 15 juillet 2018. 
Des supporters français suivent la finale France-Croatie, à Lyon, le 15 juillet 2018.  (MATHIS BOUSSUGE / CROWDSPARK / AFP)

Des rassemblements spectaculaires : après la victoire des Bleus, les Français ont investi les rues du pays pour laisser éclater leur joie. Cette démonstration de bonheur et d'espoir signifie-t-elle pour autant la résilience de la France post-attentats ? Franceinfo a interrogé une docteure en psychologie sociale.

Chants, klaxons, fumigènes, pétards, danses... Alors que l'équipe de France a soulevé, dimanche 15 juillet, sa deuxième Coupe du monde, les Français ont envahi les rues dans tout le pays pour laisser éclater leur joie collective. 

Cette euphorie bleu-blanc-rouge fait figure de catharsis collective pour une France encore traumatisée par les attentats. Une ambiance légère, un sentiment de communion... Cette victoire fait-elle figure de résilience pour les Français ? Franceinfo a posé la question à Andreea Ernst-Vintila, docteure en psychologie sociale, maîtresse de conférences à l’université Paris Nanterre et coordinatrice du réseau international "Xénophobie, radicalisation en Europe, antisémitisme, islamophobie : déradicalisation et prévention". 

Franceinfo : Dans un contexte sécuritaire tendu lié à la menace terroriste, les scènes de liesse des Français après la victoire des Bleus font-elles figure de thérapie collective ?

Andreea Ernst-Vintila : L'être humain a besoin d'espoir, de se recharger les batteries. Avec la victoire de l'équipe de France, nous sommes rechargés à bloc. On le voit dans les sourires, les contacts entre les gens, c'est léger et c'est agréable. En ce sens, les Bleus ont fait un cadeau à la France. 

D'autant plus que la société française est traumatisée ; elle l'a été, elle le reste. La mémoire des attentats est vive. D'ailleurs, les photos de l'explosion de joie au Carillon [l'un des bars parisiens ciblés le 13 novembre 2015] ont fait le tour des réseaux sociaux. C'est extrêmement symbolique. Les gens voulaient voir que le lieu de mort s'est retransformé en lieu de vie. Partager ces photos, c'est aussi s'identifier aux gens qui y étaient pour célébrer la victoire.

De nombreux observateurs évoquent une résilience post-attentats. Ce constat vous semble-t-il pertinent ?

Parler de résilience est exagéré. Il s'agit plutôt d'espoirs de résilience. La société française veut aller mieux. Et le fait que de nombreux observateurs interprètent cette joie collective comme une résilience montre qu'il y a une volonté de la voir effective. Toutefois, il manque des pratiques engagées et continues (notamment politiques) dans le sens de la cohésion sociale pour pouvoir parler de résilience. Il faut être très prudent.

Les études en psychologie sociale montrent que ces effets de joie collective, de ferveur populaire, ce que nous appelons nexus [lien] mobilisateur, durent seulement quelques jours, c'est extrêmement éphémère. Mais leur intensité est telle qu’elle masque les voix dissonantes. Rester sceptique face au phénomène, c'est mal vu. Un peu comme dire en janvier 2015 que vous n'êtes "pas Charlie".

Quel est le lien entre les marches du 11 janvier 2015 et les rassemblements liés à la victoire de la Coupe du monde ?

Lors d'événements dits extraordinaires, c'est-à-dire des événements positifs ou négatifs mais qui rompent avec le quotidien, où les personnes sont factuellement impliquées, les rassemblements permettent d’accéder à une identité partagée, de basculer d'une position de spectateur passif à une position de participant.

Le rassemblement répond à un besoin fondamental de participer à la construction collective d’un sens partagé, d’un moment d’histoire. Andreea Ernst-Vintila, docteure en psychologie socialeà franceinfo

La rupture majeure – postive ou négative – avec le quotidien est une autre condition pour ces rassemblements collectifs. Et le groupe doit être confronté à quelque chose qui touche à son identité, à son avenir, à sa vie, pour que les gens se mobilisent.

Lors du Mondial, l'équipe de France s'est confrontée à l'adversaire avec un grand A. Alors, quand cette équipe gagne, c'est la France qui gagne. Une menace, une confrontation : ce sont des catalyseurs de l’implication, de l’identité partagée. On crée du sens collectif et la vague affective est telle qu'elle masque les voix dissonantes, sceptiques, etc. Par exemple, on ne parle plus d’attentats alors que la menace n'a pas faibli.

Qu'en était-il en janvier 2015 ?

Quatre millions de Français ont répondu aux attentats terroristes par la marche républicaine et sur les réseaux sociaux. Mais, des trois attentats, seul celui contre Charlie Hebdo a impliqué les Français (celui contre l'épicerie cacher de Vincennes et l'assassinat de la policière Clarissa Jean-Philippe à Montrouge sont quasi-oubliés). 

Car l'attaque de Charlie Hebdo, vécue comme une menace contre la nation attaquée dans le symbole de la liberté, a activé un nexus mobilisateur qui a rassemblé des millions de Français autour d’un seul et même affect. Mais, très vite, les fractures de la société française se sont révélées extrêmement fortes. L'exaltation et les espoirs liés à la marche étaient en réalité des vœux pieux dans la mesure où ils n'étaient pas durables. 

Aujourd'hui, l'équipe de France rassemble les Français, mais cela semble dépasser le seul football...

Kylian Mbappé dit avec justesse : "Le football est, pour moi, plus qu’un sport, il suffit de voir l’impact qu’il a sur la société" (dans une interview au Monde). La ferveur populaire n'est ni systématique, ni aléatoire. On ne l'a pas connue lorsque l'équipe de France a gagné des titres olympiques en handball ou en natation, par exemple. Cela n'a pas rompu le quotidien des Français. 

Avec Mbappé, Umtiti, Griezman, Kanté et leurs coéquipiers, il y a eu la volonté de revivre la joie historique de 1998. Ils ont fait un travail d’équipe pour réussir ; il est visible et reconnu à tous les niveaux : physique, technique, tactique, mental.

Les rassemblements massifs après la victoire des Bleus montrent les Français s’impliquer et s'identifier publiquement à cette équipe victorieuse, même sans avoir contribué à son succès. En psychologie sociale, cela s’appelle "se dorer de reflets de gloire". C'est une question non seulement d’image publique, mais aussi de sentiment de pouvoir. 

Que fête-t-on ? La victoire de l'équipe de France ou celle de tous les Français ?

Ceux qui ont envahi les villes et les Champs-Elysées en brandissant le drapeau tricolore et en chantant La Marseillaise ont basculé d’un niveau d'identification personnel au niveau national, mêlant joie et gratitude. En s'identifiant à un groupe, des questions se posent en terme de cohésion sociale : à qui ou à quoi s'identifie-t-on ? A l'équipe de France ? A la nation française ?

On peut noter que beaucoup de ceux qui ont célébré la victoire des Bleus (venant de banlieues, de province, de quartiers défavorisés) ont brandi le drapeau français, alors même que leur identité française n'est pas autant reconnue par la société que celle des Français dont les racines familiales sont sur le sol français depuis des générations. En ce sens, la mobilisation occasionnée par le foot est intéressante par la revendication publique de l'affiliation à une identité partagée, à une attitude (effort, modestie, esprit d'équipe...) portée par les Bleus de 2018.

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