Mondial 2019 : comment Amandine Henry est devenue la redoutable "Mandy" aux Etats-Unis

La capitaine des Bleues, Amandine Henry, lors du match d\'ouverture de la Coupe du monde féminine 2019 contre la Corée du Sud, le 7 juin au Parc des Princes, à Paris.
La capitaine des Bleues, Amandine Henry, lors du match d'ouverture de la Coupe du monde féminine 2019 contre la Corée du Sud, le 7 juin au Parc des Princes, à Paris. (CATHERINE IVILL / FIFA)

La milieu de terrain est la seule joueuse de l'équipe de Corinne Diacre à avoir tenté sa chance outre-Atlantique. Avec succès.

"Les Etats-Unis, c'est un cran au-dessus." C'est Amandine Henry, la capitaine des Bleues, qui parle, mais pas de l'équipe nationale américaine, prochain adversaire que les Tricolores affrontent vendredi 28 juin au Parc des Princes, en quarts de finale du Mondial 2019. La citation remonte au 4 mars 2016, quand la presse américaine annonce son arrivée dans l'équipe des Portland Thorns, où elle jouera jusqu'en janvier 2018 avant de revenir à Lyon. La Nordiste est la seule joueuse du groupe de Corinne Diacre à avoir tenté l'aventure américaine. Et elle y a gagné un supplément d'âme.

Pour une poignée de dollars

"Je n'avais jamais entendu parler d'elle. Quand j'ai appris qu'elle avait signé chez nous, je suis allé chercher sur Google, et j'ai réalisé qu'on n'avait pas recruté n'importe qui", se souvient Patrick Chizeck, animateur du podcast Riveting, consacré à l'actualité du club de Portland. Si les étrangères sont légion dans la National Women's Soccer League (NWSL), le championnat américain, les Françaises font partie des casanières. Depuis la pionnière Marinette Pichon, elles ne sont qu'une poignée à avoir franchi l'Atlantique pour taper dans un ballon. La faute au développement des clubs féminins dans l'Hexagone, qui offrent désormais des salaires supérieurs à l'ancien eldorado états-unien.

Portland sonde d'abord des noms moins prestigieux avant d'entendre dire qu'Amandine Henry a des envies de bannière étoilée. Le salaire n'est pas un problème. Et pourtant, en 2015, les Thorns ne disposent que d'une enveloppe de 250 000 euros annuels à partager entre 20 joueuses, quand Henry touche le quart de cette somme à elle seule à l'Olympique lyonnais.

La milieu de terrain française n'aurait pas pu choisir meilleur point de chute que cette grande ville du nord-ouest des Etats-Unis. "S'il y a un club où atterrir en NWSL, c'était forcément Portland, confirme auprès de franceinfo Jamie Goldberg, qui suit l'actualité du club pour The Oregonian. Avec 17 000 supporters en moyenne, ils font deux fois mieux que le second club du championnat. Et les Rose City Riveters [le nom du groupe de supporters de Portland] remplissent la tribune nord à chaque match en mettant une ambiance incroyable, avec des chants de la première à la 90e minute, des fumigènes et des tifos pour les grandes occasions." A titre de comparaison, l'OL actuel, meilleure équipe d'Europe, rassemble au mieux 15 000 personnes pour les grandes soirées de Ligue des champions, dans un Groupama Stadium quatre fois plus grand et qui sonne forcément creux.

Le public de Portland, nombreux, est aussi connaisseur, ce qui ne gâche rien : "Dans pas mal de stades américains, les gens n'applaudissent que sur les occasions de but, illustre Mark Parsons, l'entraîneur de l'équipe. Ici à Portland, les gestes d'Amandine, pourtant placée dans le cœur du jeu, étaient salués comme il se doit."

La milieu de terrain des Portland Thorns Amandine Henry (en rouge, à gauche) à la lutte sur un ballon aérien avec son adversaire Samantha Mewis des North Carolina Courage, le 14 octobre 2017 à Orlando (Floride).
La milieu de terrain des Portland Thorns Amandine Henry (en rouge, à gauche) à la lutte sur un ballon aérien avec son adversaire Samantha Mewis des North Carolina Courage, le 14 octobre 2017 à Orlando (Floride). (ICON SPORTSWIRE / GETTY IMAGES)

Capitaine America

Rapidement, "Mandy", comme on la surnomme bien vite là-bas, fait son trou dans l'équipe. "J'ai dû durcir mon jeu. En France, j'étais une des plus costaudes, là je suis dans la moyenne", illustre-t-elle sur TF1. Le temps d'adaptation, parfois long pour les joueuses venues d'autres cieux, se réduit à une poignée de matchs. Henry découvre aussi un championnat qui ne se joue pas que face à des faire-valoir et une ou deux équipes au niveau : "Dans le championnat de France, à la mi-temps, on était facilement à deux, trois-zéro. On pouvait lever le pied." Tout le contraire des Etats-Unis, où chaque match est une guerre de tranchées de la 1re à la 90e minute. Son abattage au milieu de terrain, dans une position plus avancée qu'en équipe de France à l'époque, fait rapidement la différence. "Je lui ai dit : 'tu fais partie des meilleures milieux défensives du monde, mais tu pourrais être la meilleure relayeuse du monde", souligne Mark Parsons, qui le pense toujours aujourd'hui.

Aux Etats-Unis, Amandine Henry apprend aussi à assumer son rôle de leader, qui lui vaudra finalement le brassard chez les Bleus. "Les spécialistes savaient qu'elle était le moteur de l'équipe de France, et aujourd'hui elle le montre", note Mark Parsons. Aux âmes bien nées, la valeur ne se mesure pas qu'au nombre de buts marqués. "Sans elle, je ne suis vraiment pas sûre que les Thorns [auraient remporté] le titre en 2017", appuie la journaliste Jamie Goldberg. 

Le plus dur sera de s'adapter... à la langue de Shakespeare, qu'Amandine Henry ne maîtrise que très imparfaitement à son arrivée : "Je ne travaille mon anglais que depuis une semaine", s'excuse-t-elle presque devant les journalistes, en jetant des regards interrogatifs à son interprète. Elle est modeste. Une fois sa signature acquise en mars, elle s'est aussitôt mise à bûcher son present perfect et ses verbes irréguliers. Un signe de motivation qui impressionne ses collègues. Et, coup de chance, sa partenaire du milieu, Lindsey Horan, revient d'un club hexagonal. Les progrès seront constants et en fin de séjour, "Mandy" pourra tenir la longueur d'une interview de 40 minutes sans trop chercher ses mots. "Le pire là-bas, c'est l'accent, confie-t-elle à sa coéquipière Kendall Johnson, qui anime le podcast Arrow Living. Quand je lis ou quand j'écris, j'ai le temps de réfléchir. Mais bon, c'est une question d'habitude."

Portland dans (et sur) la peau

Outre-Atlantique, Amandine Henry découvre aussi un autre mode de fonctionnement, moins rigide qu'en Europe, sans mises au vert, et sans le diététicien qui regarde au-dessus de votre épaule si vous ne dépassez pas le nombre de calories recommandé. "Les filles allaient chercher du frozen yogurt en pleine nuit", raconte-t-elle, le frisson de l'interdit dans la voix. "Elle m'a souvent raconté qu'en France, les repas d'équipe s'éternisaient autour de plusieurs plats et qu'il fallait attendre l'autorisation de l'entraîneur pour sortir de table, s'amuse Mark Parsons, pas très à cheval sur ce genre de règles. Ici, en 30 minutes, c'était plié. Elle s'y est mise très vite. Une vraie Franco-Américaine."

Amandine Henry ne laisse que des bons souvenirs à Portland, et les supporters le lui rendent bien. Jo Thomson, membre du groupe de supporters des Riveters, a encore la larme à l'œil : "On l'adorait, et on l'adore toujours. Une fois, elle avait écrit au marqueur "T(h)orns forever" sur ses abdos [un jeu de mot entre "Thorn", les épines, le nom de l'équipe, et "torn", qu'on peut traduire par "ça me fend le cœur"] et elle a soulevé son maillot pour montrer son message lors de son dernier match. Inoubliable." D'ailleurs, Amandine Henry n'avait pas forcément choisi le meilleur crayon : "Quand elle a essayé de l'enlever sous la douche, ça ne partait pas, sourit Mark Parsons. Ce qui fait que pendant toute la soirée d'après titre, ses coéquipières lui pointaient l'estomac du doigt en tentant de la convaincre de rester." 

Cette belle impression peut-elle convaincre certains supporters de Portland de secrètement soutenir les Françaises lors du quart de finale face aux Américaines, qui comptent quatre joueuses actuelles des Thorns dans leurs rangs ? "Non, quand même pas, s'amuse Patrick Chizek. Allez les USA !"

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