Coupe du monde 2019 : comment la Jamaïque a vaincu la dèche et le riz frelaté pour se qualifier (avec l'aide de la famille Marley)

La joie des joueuses jamaïcaines à l\'issue de la séance de tirs au but victorieuse contre le Panama, à Frisco (Floride), le 17 octobre 2018.
La joie des joueuses jamaïcaines à l'issue de la séance de tirs au but victorieuse contre le Panama, à Frisco (Floride), le 17 octobre 2018. (BRAD SMITH/ SIPA)

C'est l'histoire d'un pays qui n'avait plus d'équipe nationale en 2008, plus de championnat en 2014, plus d'argent depuis toujours, et qui a gagné sa place pour le Mondial féminin à la surprise générale.

La qualification des Jamaïcaines à la Coupe du monde féminine de football en France s'est-elle jouée un soir de 2014 en Floride ? "Ce jour-là, mon fils m'a ramené, en rentrant de l'école, un prospectus pour aider à sauver l'équipe de foot féminine de Jamaïque". C'est Cedella Marley, fille de Bob, donc membre de la famille royale officieuse de Jamaïque, qui raconte. "Jusque-là, j'avoue, je n'étais pas au courant de leur situation". Et pour cause. Les "Reggae Girlz" n'existaient plus que de façon intermittente. L'équipe avait été démantelée en 2008. Et six ans plus tard, après un nouvel échec lors des qualifications pour le Mondial 2015 au Canada, la menace d'une disparition pesait à nouveau très sérieusement sur les épaules des joueuses. 

Le moins qu'on puisse dire, c'est que les filles constituaient le cadet des soucis d'une Fédération n'ayant d'yeux que pour les garçons. Un coup de fil à Horace Burrell, le président de la Fédération jamaïcaine de football de l'époque, et voilà Cedella Marley bombardée ambassadrice de l'équipe. Un soutien qui a fait toute la différence. Les Jamaïcaines se retrouvent ainsi à affronter le Brésil pour leur entrée en lice dans le Mondial, dimanche 9 juin, à Grenoble.

Débrouille football club

Jusqu'en 2014, Vin Blaine se sentait bien seul. Celui qui occupait la fonction de directeur technique national pour l'équipe féminine de foot n'hésitait pas à avaler les kilomètres pour dénicher la perle rare. "Je recrutais beaucoup aux Etats-Unis ou au Canada, où la diaspora jamaïcaine est nombreuse. Je n'avais pas trop de mal à convaincre les joueuses. Beaucoup étaient passées entre les mailles du filet des équipes de jeunes nord-américaines." Même si pour Marlo Sweatman, sélectionnée chez les U20 jamaïcains (les moins de 20 ans) quand les Etats-Unis se sont manifestés, la nature inédite du projet des Reggae Girlz a joué. "Je ne voulais pas être une joueuse parmi d'autres, noyée dans un système." 

Avec la Jamaïque, j'avais vraiment l'opportunité de faire la différence, de marquer l'histoire.Marlo Sweatman, milieu de terrainà franceinfo

La jeune femme est d'autant plus méritante qu'elle et sa famille ont payé de leur poche de nombreux allers-retours en avion entre les Etats-Unis et Kingston, la capitale de la Jamaïque, pour résoudre les démarches administratives destinées à obtenir la nationalité jamaïcaine. 

Pas aidé par un championnat local bouclé (et bâclé) en trois mois (quand il avait lieu), Vin Blaine décide d'utiliser les infrastructures de son puissant voisin. "Les études supérieures sont hors de prix en Jamaïque, alors qu'aux Etats-Unis c'est gratuit quand on est sportif de haut niveau." Le calcul est vite fait : l'équipe de Jamaïque se formera en terre américaine. 

C'est de Floride que débarque, un beau matin de 2015, Hue Menzies, patron d'une académie de "soccer" dans le civil, qui propose ses services gratuitement en tant que sélectionneur. Gratuitement ? "Personne de mon staff n'est payé. Mais on fait tout pour que ceux qui prendront la suite le soient", souligne celui qui vient d'être élu entraîneur de l'année de la Concacaf, Confédération qui réunit des clubs d'Amérique du Nord, d'Amérique centrale et des Caraïbes. "Il s'est porté volontaire, ce n'est pas parce qu'on n'a pas l'habitude de ne pas payer les gens à ce poste", grince Vin Blaine, qui n'apprécie pas trop le prisme misérabiliste des récents articles dans la presse américaine (ici ou ici). "Ce n'est pas que les hommes soient particulièrement mieux traités que nous en termes d'infrastructures. Au pays, c'est surtout l'athlétisme qui prime", souligne le sélectionneur.

Riz frelaté et poches percées

N'empêche : "Le coach emmène les joueuses dans sa propre académie et le préparateur physique apporte son propre équipement", souligne la journaliste Ana De Souza, du site Futbol Ace, spécialisé sur la zone Concacaf. Une sacrée économie sur les 30 000 dollars (environ 27 000 euros) nécessaires pour ce genre de rassemblement. Et Cedella Marley a donné de sa personne en soutenant un kickstarter – un financement participatif – destiné à aider l'équipe, en multipliant par 100 les dons des particuliers. Dernière initiative en date : une ligne de bijoux qu'elle a spécialement créée et dont les bénéfices des ventes iront aux joueuses. "Sans l'argent de la fondation Marley, sans le coach Hue Menzies, les Jamaïcaines ne se seraient jamais qualifiées pour la Coupe du monde", tranche Ana De Souza.

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What a lovely time at the @reggaegirlz last game before we head to The World Cup...and another WIN! #CHO #StrikeHard #Herstory #FootballisFreedom @officialritamarley @bobmarleyfoundation @alacrangroup

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Demandez aux joueuses. Encore aujourd'hui, taper le ballon pour la Jamaïque représente un coût certain. "Un gouffre, oui ! sourit Ashleigh Shim. On est plusieurs à avoir un boulot à plein temps à côté. Ce n'est pas facile de rivaliser avec des joueuses qui n'ont que ça à faire dans la journée. Et même celles qui sont pros ne roulent pas sur l'or."

Nicole McClure en sait quelque chose. En mars dernier, la gardienne organisait un dîner de gala à New York pour lever des fonds : "Ça peut vous paraître inhabituel, mais en vérité, il n'y a pas beaucoup d'argent dans le foot féminin. Il faut bien que j'arrive à me maintenir au plus haut niveau. A vivre, tout simplement. Lever des fonds fait partie du boulot." Juste avant la Coupe du monde, les Jamaïcaines ont ainsi disputé deux matchs amicaux pour remplir les caisses. "L'argent de la Fifa aide, mais ne suffit pas", constate le coach.

La joie de la défenseuse Dominique Bond-Flasza, qui embrasse la gardienne Nicole McClure après la séance de tirs au but victorieuse contre le Panama, à Frisco (Texas), le 17 octobre 2018.
La joie de la défenseuse Dominique Bond-Flasza, qui embrasse la gardienne Nicole McClure après la séance de tirs au but victorieuse contre le Panama, à Frisco (Texas), le 17 octobre 2018. (RICHARD W. RODRIGUEZ/AP/SIPA / AP)

Les fonds venus de Zurich, là où siège la Fifa, mettront un peu de beurre dans les épinards dans les assiettes jamaïcaines, qui en ont connu des vertes et des pas mûres. Comme lors de ce séjour en Haïti pour le début des qualifications du Mondial, où les joueuses vont de surprise en surprise au moment des repas. "On nous servait tout le temps une assiette de riz avec une couche de fromage, comme pour qu'on ne voie pas ce qu'il y avait en dessous. Et je crois que c'était fait exprès", raconte Dominique Bond-Flasza, défenseuse du PSV Eindhoven. La courante ne tarde pas à décimer l'équipe et les joueuses encore valides demandent autre chose sur le menu. En vain. "A la fin, on arrêtait de boire l'eau qu'on nous servait." Sobre commentaire du coach : "On en a bavé pour arriver jusqu'ici."

Un départ en fanfare

Après un brillant parcours dans le tournoi de qualification, marqué par une victoire contre le Costa Rica, un nul contre Haïti, c'est contre le Panama que se joue le match décisif. Et 120 minutes fermées plus tard, place à la séance de tirs au but. Les Jamaïcaines avaient tout prévu. "Nous avions même répété à l'entraînement la longue marche de la ligne médiane jusqu'au point de penalty", raconte une Dominique Bond-Flasza concentrée.

Comme la gardienne Nicole McClure, entrée juste avant la fin de la prolongation, a déjà stoppé deux tentatives, Ashleigh Shim est sereine quand elle se présente devant le point de penalty pour offrir la qualification à son pays. Ses jambes ne tremblent pas. "Je savais que j'allais marquer. Qu'on allait franchir une immense étape pour le football féminin en Jamaïque." 

Vingt ans après les Reggae Boyz, déjà pour un Mondial disputé en France, la Jamaïque s'invite donc à la table des meilleures nations du football. "C'est clairement la belle histoire de ces qualifications", sourit la gardienne Nicole McClure. Qui dévoile une anecdote touchante à ce sujet : "Quand je suis rentrée dans mon club, en Suède, mes coéquipières m'avaient préparé une surprise dans les vestiaires. Elles avaient fait un gâteau aux couleurs de la Jamaïque et ont passé du Bob Marley dans les enceintes. C'était une chouette fête."  

Le dernier match amical disputé au pays s'est déroulé dans un stade bondé, ce qui change des temps héroïques. Mais les cotillons et les hourras de la tournée triomphale des Reggae Girlz au pays après la qualification sont déjà loin pour Dominique Bond-Flasza, qui se projette déjà sur les trois rencontres de la phase de poules en France. Voire plus si affinités. "Maintenant, il s'agit de montrer qu'on n'est pas là par hasard." Quant à prendre date pour le Mondial 2023, c'est un pas que personne ne veut encore franchir. "Les fondations sont solides", constate Vin Blaine, débauché depuis par l'île de la Grenade pour rééditer sa stratégie payante. "Cette équipe est très jeune et peut prétendre à une place pour les prochaines échéances." 

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