Accusations de dopage dans l'athlétisme : "Ce n'est pas une surprise !"

L\'athlète russe Mariya Savinova, lors de sa victoire sur le 800 m aux Jeux olympiques de Londres (Royaume-Uni), le 11 août 2012. Un documentaire allemand, diffusé le 1er août 2015, l\'accuse de dopage.
L'athlète russe Mariya Savinova, lors de sa victoire sur le 800 m aux Jeux olympiques de Londres (Royaume-Uni), le 11 août 2012. Un documentaire allemand, diffusé le 1er août 2015, l'accuse de dopage. (ERIC FEFERBERG / AFP)

La chaîne allemande ARD et le quotidien britannique "The Sunday Times" assurent détenir les analyses de tests sanguins de 5 000 athlètes. Parmi ces sportifs, 800 présenteraient des résultats jugés anormaux. L'un des initiateurs de l'Agence mondiale antidopage témoigne sur francetv info. 

Les révélations tombent au plus mal pour le monde de l'athlétisme. Ces nouveaux éléments dévoilés, samedi 1er août, par la chaîne de TV allemande ARD sur des soupçons de dopage à grande échelle dans ce sport menacent de déclencher une crise mondiale, à trois semaines des mondiaux, qui se dérouleront à Pékin du 22 au 30 août. 

En collaboration avec le quotidien britannique The Sunday Times, la chaîne allemande dit avoir eu accès aux résultats de 12 359 tests sanguins effectués entre 2001 et 2012 sur plus de 5 000 athlètes. Selon l'hématologue australien Michael Ashenden, plus de 800 de ces sportifs présentent des résultats "au moins anormaux", voire "très suggestifs de dopage". La Russie et le Kenya sont particulièrement visés par ces allégations. 

Ce nouveau scandale n'étonne pas Jacques Donzel, inspecteur général honoraire de la jeunesse et des sports, ancien conseiller spécial au ministère des Sports. Spécialiste de l'éthique dans le sport, il a été l'un des initiateurs de l'Agence mondiale antidopage (AMA), créée en 1999. 

Francetv info : Comment expliquer ces nouvelles accusations de dopage dans l'athlétisme ?

Jacques Donzel : Tout d'abord, rappelons que cette mise en cause intervient à quelques semaines de l'élection du nouveau président de la Fédération internationale d'athlétisme (IAAF), pour laquelle le Britannique Sebastian Coe et l'Ukrainien Sergueï Boubka sont en lice. C'est donc forcément politique.

Par ailleurs, la période 2001-2012 est la période noire de la lutte contre le dopage, presque plus noire qu'avant l'affaire Festina [dans le cyclisme], en 1998, avant la création de l'AMA. Et ce, parce que l'agence mondiale, qui est censée piloter la coordination internationale contre le dopage, n'a rien fait durant ces années, les Etats et les fédérations n'ayant pas réussi à s'entendre sur des stratégies communes. Dans la plupart des cas, les Etats ont plutôt démissionné et laissé aux fédérations le soin de gérer des affaires de plus en plus complexes... Parce que cela concerne moins la performance sportive que des sujets beaucoup plus graves, comme le trafic de molécules, le détournement de médicaments...

Sur cette période donc, l'AMA a plutôt été inefficace. On l'a vu de façon très claire lorsque l'affaire Lance Armstrong a éclaté, en 2012, grâce à l'Usada, l'agence antidopage américaine. Cette dernière a même clairement dit que l'AMA n'avait rien fait. Armstrong a subi environ 500 contrôles, mais rien ne sortait... En règle générale, les gros scandales de dopage, ce ne sont ni les fédérations internationales, ni l'AMA qui les ont révélés. 

Pourquoi ? 

C'est la même situation dans le cyclisme que dans l'athlétisme, et, sans doute, dans d'autres disciplines. On empile des contrôles, on ne les analyse pas car on n'a pas validé des procédures d'expertise qui sont pourtant connues. Le président de la Fédération internationale d'athlétisme dit d'ailleurs que les prélèvements liés aux nouvelles révélations existaient mais qu'ils n'avaient pas les processus validés d'interprétation... Je ne pense pas que ce soit forcément de la mauvaise volonté mais on ne s'est pas donné les moyens de lutter vraiment contre le dopage.

Comment expliquer que les accusations de dopage visent particulièrement les Russes et les Kényans ? 

Ce n'est pas une surprise ! En 2012, l'AMA mettait en cause la détection du dopage en Russie. Quant au Kenya, tous les sportifs veulent étrangement y aller, et pas seulement pour y respirer le bon air... Les contrôles n'y existent que depuis 2012. Ce n'est donc pas un hasard du tout pour ces pays où la lutte contre le dopage a été ou est toujours presque inexistante. Mais il faut rester très prudent : nous avons des sportifs qui battent souvent des athlètes russes ou kényans. Nous ne sommes pas certains qu'ils ne fassent pas usage de produits interdits. Il n'y a pas, d'un côté, les délinquants et, de l'autre, des chevaliers blancs. 

La lutte antidopage va-t-elle s'améliorer après ces révélations ? 

Depuis 2012 et le rapport de l'Usada sur l'affaire Armstrong, des évolutions positives se produisent. Les laboratoires ont désormais l'autorisation de conserver les prélèvements pendant dix ans et de les faire examiner via des procédures qui se renouvellent. On va donc avoir de plus en plus d'affaires qui vont être révélées, de manière décalée. Tout simplement parce que les prélèvements ont d'abord été négligés.

Les tests isolés n'ont pas de sens. Il faut un suivi, avec le passeport biologique [un document électronique contenant les résultats de contrôles antidopage d'un sportif]. Mais il n'est entré en vigueur que depuis 2011. Qu'il y ait des anomalies ponctuelles, cela peut être normal. Mais si cela est répété, c'est inquiétant. Le passeport biologique, même s'il pose des questions d'éthique et de vie privée, permettra aussi de mieux repérer les abus.

Ajoutez à cela le fait que les fédérations vont devoir également réagir en raison des enjeux financiers considérables et des sponsors si elles veulent rester crédibles. Le futur président de l'IAAF va devoir s'y confronter rapidement. 

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