Tour de France : le code du peloton, ou comment 200 cyclistes roulent harmonieusement pendant trois semaines

Le peloton du Tour de France lors de la 16e étape entre Moirans-en-Montagne et Berne, le 18 juillet 2016.
Le peloton du Tour de France lors de la 16e étape entre Moirans-en-Montagne et Berne, le 18 juillet 2016. (JEFF PACHOUD / AFP)

Contrairement à ce que montrent les images aériennes, le peloton n'est pas un bloc uniforme de 200 coureurs. Mais un lieu de vie, de castagne, et de sieste parfois !

Cette année encore, les 198 coureurs du Tour de France auront passé une grande partie des 3 500 kilomètres du parcours ensemble. Comment font-ils pour ne pas (souvent) tomber, pour se supporter pendant une centaine d'heures passées à suer de concert ? En respectant un certain nombre de règles, pardi. Francetv info en dresse la liste.

Règle n°1 : obéir au patron

Contrairement à ce qu'on pourrait penser, le chef de la meute n'est pas le porteur du maillot jaune. Christopher Froome a beau avoir l'ascendant sur ses rivaux au classement général, ce n'est pas lui vers qui se tournent les coureurs pour savoir quoi faire. Le patron du peloton, bien qu'il s'en défende, est le Suisse Fabian Cancellara, qui dispute la Grande Boucle pour la dernière fois. Quand Alberto Contador a lourdement chuté sur l'étape d'Utah Beach, le Suisse a levé la main pour intimer au peloton l'ordre de ralentir. Un geste qu'il avait déjà effectué en 2010 lors d'une étape frappée par une multitude de chutes, sous le déluge. 

C'est à ça qu'on reconnait le patron du peloton. De l'autorité, du charisme et de l'ancienneté. Bernard Hinault, capable de débloquer Paris-Nice en 1984 en boxant un syndicaliste ou de bloquer une étape du Tour 1980 en intimant l'ordre au peloton de ne pas rouler.

Le dernier grand patron du peloton, c'était le sprinter italien Mario Cipollini, qui régentait toute la course, raconte l'ancien coureur Charles Wegelius dans son livre Domestique : "Sur une étape de plaine, on savait tous ce qui allait se passer : si les coureurs allaient attaquer comme des fous toute la journée, si ça allait attaquer au ravitaillement, ou si un coureur voulait passer en tête dans son village. Il fallait demander à Cipo et s'il donnait son accord, il n'y avait pas de problème."

Le sprinter italien Mario Cipollini lors de la 5e étape du Tour de France 1998, à Châteauroux.
Le sprinter italien Mario Cipollini lors de la 5e étape du Tour de France 1998, à Châteauroux. (PASCAL PAVANI / AFP)

Lance Armstrong, leader du peloton lors de son septennat de victoires, avait le pouvoir d'empêcher un coureur de partir dans une échappée. L'Italien Filippo Simeoni, coupable d'avoir témoigné contre le sulfureux docteur Ferrari, en fit les frais. Quand le modeste coureur de l'équipe Saeco tente de s'échapper sur le Tour 2003, Armstrong le rattrape et lui dit : "J’ai beaucoup de temps et d’argent et je peux te détruire". Dans le livre Je suis le cycliste masqué, on apprend que "LA" avait interdit au vétéran du peloton Stéphane Goubert de s'échapper quelques minutes sur les Champs-Elysées, pour saluer sa famille. "Non. Le maillot jaune passe en tête sur la ligne d'arrivée des Champs au premier tour."

Règle n°2 : utiliser intelligemment les règles non-écrites

Le peloton est régi par un certain nombre de règles non-écrites : ne pas attaquer pendant le ravitaillement, quand le maillot jaune ou un coureur important connaît un problème mécanique ou au moment de la pause-pipi, qui se produit souvent quand le peloton accorde son bon de sortie aux échappés du jour. Bradley Wiggins le raconte dans son livre My Time : "Si je m'arrête pour aller pisser, tout le peloton fait de même." 

La règle de la pause-pipi est régulièrement bafouée. Mais il y a des façons de faire : un coureur peut faire semblant de se porter en tête de peloton, fait mine de s'arrêter sur le bas-côté comme pour donner le signal à tout le monde, pour mieux placer une attaque. Louison Bobet a ainsi chipé la tête du Giro 1957 à Charly Gaul, occupé sur le bas-côté. Le Luxembourgeois y gagnera le surnom peu flatteur de "Chéri-Pipi".

L'équipe Sky a appris à respecter les règles non-écrites à ses dépens. Lors du tour d'Oman 2010, l'arrogante formation anglaise, qui avait promis de jeter aux oubliettes le cyclisme à la papa, avait placé un coureur en tête du classement général en attaquant lors d'une pause. Que se passa-t-il quelques jours plus tard ? Elle a perdu le maillot jaune après une attaque lors d'une pause-pipi décidée par son leader.  

Mais selon que vous êtes puissant ou débutant, les règles ne s'appliquent pas de la même façon. L'Italien Vincenzo Nibali a ainsi gagné le Giro cette année en profitant d'un problème mécanique de son jeune rival Steven Kruijswijk lors de la 19e étape de la course. Et personne n'a crié au scandale, insiste le site spécialisé The Inner Ring

Règle n°3 : savoir "frotter"

Le scénario est immuable sur les étapes de plaine : dans les vingt derniers kilomètres, tous les coureurs ou presque veulent se trouver dans les 20 premières places du peloton, pour éviter les chutes. En théorie, les coureurs désireux de remonter le peloton doivent le faire par les côtés. Une règle de plus en plus bafouée par les jeunes coureurs ou ceux qui ne se sont pas rodés sur le circuit européen, comme le montre cette vidéo d'une caméra embarquée sous la selle d'un coureur, sur le Tour de Suisse. 

Même le maillot jaune doit payer de sa personne. Chris Froome expliquait dans L'Equipe en 2015 : "Tout le monde frotte. J’ai dû toucher dix gars dans le final aujourd’hui". Le sprinter Peter Sagan se plaignait sur le site spécialisé Cyclingnews de l'embouteillage général qui règne à l'approche de l'arrivée, y compris de la part de coureurs qui ne jouent ni la victoire d'étape, ni le général. "Maintenant, tout le monde court comme s'il se moquait de mourir. Ils ont perdu la tête. Avant, on faisait preuve de respect. Quand un type faisait une bêtise, on lui jetait des bidons, ou on le frappait avec une pompe. Mais ça ne se fait plus dans le cyclisme." Les coureurs se parlent, se touchent, se tirent le maillot parfois dans les arrivées nerveuses. "Le peloton est une espèce de harde, sauf qu'une harde de sangliers ou de chevreuils se conduit bien, dans un ordre défini. Dans le peloton, c'est la jungle", estimait déjà Roger Pingeon, vainqueur du Tour 1967.

Autour de la 20e place, au milieu du peloton, c'est la planque, explique Cyrille Guimard, ancien coureur et directeur sportif, à Télérama : "L'idéal, c'est d'être au milieu. Même si le peloton roule à 60 km à l'heure, on ne pédale quasiment pas. Le coureur de tête produit un effort qui fait battre son cœur à 180 pulsations à la minute alors qu'à l'abri, on doit être à 120 pulsations. Le problème, c'est que cette place tout le monde la veut." 

Les coureurs qui n'aiment pas frotter, comme Thomas Voeckler ou Thibaut Pinot se retrouvent souvent en queue de peloton. Ce qui n'est pas sans inconvénients, raconte l'ancien baroudeur Thierry Bourguignon : "Quand dix mecs devant relancent à 60 km/h dans les sorties de virage en épingle, le dernier doit relancer à 70 km/h pour ne pas prendre la cassure."

Règle n°4 : ouvrir les yeux

"Quand c'était calme, on pouvait se parler, se souvient Bernard Thévenet, double vainqueur du Tour dans les années 1970 dans le livre Les secrets du Tour de France. De tout et de rien. Mais jamais trop longtemps. On commence à discuter avec un ami. Soudain, un incident, une cassure, une accélération, et on se retrouve ailleurs. Bien loin de notre interlocuteur précédent. Alors on échange quelques mots avec un autre coureur." Epoque révolue.

Dans le peloton, on musarde de moins en moins. La faute aux caméras de télévision, qui filment tout. Au directeur sportif qui aboie ses ordres dans l'oreillette. Et à certains coureurs, accros à l'antidouleur Tramadol, qui rend les jambes légères, mais provoque une furieuse envie de dormir : "Sur le Tour d’Espagne, j’ai déjà vu les coureurs de Sky emmener le peloton, raconte un coureur à Libération. En remontant à leur hauteur au moment d’attaquer un col, je me suis rendu compte que les gars dormaient sur leur vélo."

Forcément, les coureurs n'ont pas le temps de profiter du paysage, devenu la principale motivation des télespectateurs. Le Belge Maarten Wynants raconte"Lors de l'étape de Londres, je n'ai fait attention à rien. J'ai dû attendre le compte-rendu de l'étape à la télévision pour voir les statues et les monuments."