Tour de France : la chaussette, cet accessoire qui fait perdre les pédales au monde du vélo

Un des coureurs lors de la présentation de la 6e étape du Tour de Grande-Bretagne, le 9 septembre 2016 à Sidmouth (Royaume-Uni).
Un des coureurs lors de la présentation de la 6e étape du Tour de Grande-Bretagne, le 9 septembre 2016 à Sidmouth (Royaume-Uni). (HARRY TRUMP / GETTY IMAGES EUROPE)

Il existe désormais une taille maximale de hauteur de chaussette dans le cyclisme. Un garde-fou technologique, mais une controverse esthétique.

Le contrôleur de l'Union cycliste internationale se penche sur le mollet d'un coureur de la Sunweb, avec un double décimètre sophistiqué en main. La scène, qui s'est produite le 7 juillet lors du contre-la-montre par équipe du Tour de France, autour de Bruxelles (Belgique), a fait tiquer et devrait se reproduire vendredi 19 juillet lors du contre-la-montre autour de Pau (Pyrénées-Atlantiques). "Dieu merci, l'UCI se focalise sur les problèmes les plus importants", avait persiflé le directeur sportif de l'équipe Education First Jonathan Vaughters. Même tonalité chez l'ancien coureur Michael Rasmussen, qui travaille désormais pour la presse danoise : "Heureusement que l'UCI est en première ligne pour lutter contre les menaces qui pèsent sur le cyclisme." On rigole, on rigole, mais est-ce que ce "ChaussetteGate" ne cache pas un débat profond et quasiment centenaire chez les amoureux de la petite reine ?

La première fois que l'instance qui régule le cyclisme mondial s'est penchée sur les mollets des coureurs, c'était en 2012, avec une règle tellement vague ("à mi-chemin entre la cheville et le genou") qu'elle n'en a pas fait, précisément. La mise à jour du règlement, fin 2018, se veut plus précise. Sortez les calculettes : "Les chaussettes ne doivent pas dépasser la hauteur définie par la moitié de la distance entre la malléole latérale et la moitié de la tête du péroné." Un bon schéma valant mieux qu'un long discours, voilà ce que ça donne :

"C'est ridicule, se désole le coureur irlandais Nicolas Roche dans sa chronique publiée par l'Irish Independent. Un coureur peut légèrement retrousser sa chaussette pour passer le contrôle au départ, sachant que les tests sont aléatoires à l'arrivée."

Les chaussettes de foot, ça paie dans le vélo

Mais y a-t-il vraiment un avantage à rouler avec des chaussettes de foot (ou à peu près) ? "Oui, bien sûr. Et c'est très efficace", explique à franceinfo Michael Hutchinson, ancien spécialiste du contre-la-montre, qui, depuis, a fait Cambridge et publié plusieurs livres sur la performance. "Lors d'une course qui n'était pas estampillée UCI, j'ai couru avec des chaussettes aérodynamiques montant jusqu'au genou. Si vous avez les jambes galbées comme il faut, c'est assez facile de manipuler l'écoulement de l'air." Gain de temps estimé : une demi-seconde par kilomètre. Faites le calcul : sur cette édition 2019 du Tour, on compte 54 km de chronos. Soit presque 30 secondes de grappillées sur la concurrence.

Beaucoup d'équipes ont essayé de s'engouffrer dans les failles du règlement sur les équipements. On se souvient de la combinaison en vortex des Sky lors du Tour 2017 – des microbilles destinées à favoriser la pénétration dans l'air –, moins du gel aérodynamique abondamment étalé sur les jambes (rasées) des coureurs de la Lotto lors d'un contre-la-montre sur le Dauphiné, l'épreuve qui sert de répétition générale au Tour de France au mois de juin. Avec les jambes ointes, l'équipe belge s'était classée troisième du contre-la-montre par équipes. Sans le gel, la même formation n'avait terminé que 12e dans un exercice comparable sur le Tour de Suisse. Faut-il craindre que le Tour de France ne devienne comme la F1, où ce sont surtout les ingénieurs qui gagnent les courses ? "Le jour où le Tour de France se jouera à une poignée de secondes entre le premier et le deuxième, clairement, on pourra l'affirmer, soutient Michael Hutchinson. Pour le moment, ce sont encore les coureurs et le staff qui font la différence."

Performance peut-être, élégance sûrement

Des décennies avant ces considérations aérodynamiques, les chaussettes étaient déjà l'objet de vifs débats dans le monde du vélo. On trouve trace d'une amende infligée au champion olympique Armand Blanchonnet lors d'une épreuve à Buffalo (Etats-Unis) en 1928 : 25 francs pour punir le crime d'avoir porté des chaussettes blanches en course. C'est pourtant ce standard qui va s'imposer, grâce à Charles Pélissier. Un coureur qui ne gagnait pas grand chose à la pédale, mais des sommes folles grâce à son look de gueule de pub. C'est pour mettre en avant ses jambes bronzées qu'il s'astreint au port de chaussettes blanches, et tant pis s'il faut les ripoliner le soir pour enlever la poussière et la boue, les voies carrossables n'étant pas encore le billard qu'on connaît aujourd'hui.

Pélissier fait école, et si vous regardez les figures canoniques du vélo, de Fausto Coppi à Bernard Hinault en passant par Jacques Anquetil, leurs pieds sont vêtus de blanc. Ecoutez Marc Madiot, chasseur de classiques dans les années 1980 devenu directeur sportif de la Groupama-FDJ de Thibaut Pinot en parler dans son livre : "Jeune coureur, avant 1982, on ne nous fournissait ni les socquettes, ni les gants, juste les maillots et les cuissards. J'allais les acheter à la frontière italienne, en début de saison, par paquets. Socquettes Rogelli blanches, gants blancs. Fallait être élégant sur le vélo."

Lance Armstrong lors de l\'étape du Tour de France entre Bourg-Saint-Maurice et Le Grand Bornand, le 22 juillet 2009.
Lance Armstrong lors de l'étape du Tour de France entre Bourg-Saint-Maurice et Le Grand Bornand, le 22 juillet 2009. (LIONEL BONAVENTURE / AFP)

Un code non-écrit joyeusement piétiné par Lance Armstrong, qui s'aligne sur la Grande Boucle 2004 avec des chaussettes de basket noires. "On dirait presque un amateur qui débarque dans le peloton", écrit le jeune Bradley Wiggins (futur vainqueur du Tour huit ans plus tard... avec des chaussettes noires montantes) dans sa chronique sur le Guardian (en anglais). "Son style peu orthodoxe, sa façon de courir en appuyant sur les orteils, ses chaussettes noires et la visière sur son casque le placent à part." En plus, il ne s'agissait pas de simples chaussettes de basket, mais de bas de compression, raconte Lance Armstrong au site Outside Online. Une astuce piquée aux marathoniens. 

C'est un peu de ma faute, cette affaire de hauteur de chaussettes.Lance Armstrongau site Outside Online

"J'ai croisé un jour un responsable de l'UCI, qui a bloqué sur mes chaussettes, et qui m'a balancé aux autorités, narre le coureur américain déchu de ses sept victoires sur le Tour. Et comme par hasard, ils ont pondu le premier règlement sur la hauteur des chaussettes pour combattre le crime."

Le complot des Illuminati du vélo

Pour beaucoup, la dégaine de l'Américain confine au "fashion faux-pas". Parmi ces Anna Wintour de la renifleuse, le journaliste néo-zélandais Brett Kennedy, qui écrit au sein des Velominati, un groupe un rien secret de défenseurs de l'étiquette de la petite reine, un code d'élégance du cycliste, qu'il soit pro ou le dernier des amateurs. "Je pense qu'on a assisté à la mort de la socquette façon Merckx ou LeMond, et que maintenant le principal risque est que les cyclistes ressemblent à des footballeurs", insiste notre gardien du temple, contacté par franceinfo. D'où la règle 27 des Velominati, "les chaussettes ne doivent être ni trop longues, ni trop courtes. (...) L'absence de chaussettes n'est tout simplement pas envisageable".

Là-dessus, chez les pros, la modération fait consensus – hormis Bradley Wiggins (encore lui) passé aux nu-pieds à la fin de sa carrière. "On avait fait un sondage dans l'équipe, entre ceux qui préfèrent les chaussettes de 3 inches (7 cm), 5 inches (13 cm), 7 inches (18 cm). La solution médiane l'a largement emporté", confie Kiel Reijnen, coureur de l'équipe Trek-Segafredo au site Global Cycling Network. Les Velominati – qui revendiquaient  en 2015 jusqu'à 800 000 visites mensuelles sur leurs seules tables de la loi vélocipédiques – n'ont pas dit leur dernier mot : "Règle 28, le blanc old school est toujours cool, comme le noir bien que terni par un Texan aux goûts douteux."

"Beaucoup trop de cyclistes ont pris ce code un peu trop au pied de la lettre, ce qui souligne que l'étiquette est un point fondamental de la culture cycliste", argumente Peter Flax, ancien rédacteur en chef de Bicycling Magazine, qui s'est fendu d'une tribune pour dénoncer l'oukase des Velominati. "Cela va à rebours de la tendance actuelle qui est de laisser les coureurs s'exprimer comme ils le souhaitent, et pourquoi pas avec leurs chaussettes. Le fait que l'UCI rajoute une législation par-dessus, c'est presque comique. Comme s'ils n'étaient pas assez critiqués comme ça..."

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