Cyclisme : comment la toute-puissante équipe Sky a perdu les pédales à cause d'un mystérieux colis à 8 euros

L\'équipe Sky mène le peloton lors de la 18e étape du Tour de France, le 18 juilllet 2013, entre Gap et l\'Alpe d\'Huez.
L'équipe Sky mène le peloton lors de la 18e étape du Tour de France, le 18 juilllet 2013, entre Gap et l'Alpe d'Huez. (DOUG PENSINGER / GETTY IMAGES EUROPE)

Les approximations de la machine à gagner du cyclisme moderne, désormais soupçonnée de dopage, autour de la livraison à grand frais d'un prétendu paquet de Fluimucil pourraient bien faire tomber Bradley Wiggins et ses coéquipiers.

L'équipe Festina était tombée à cause d'un contrôle douanier. L'équipe de Lance Armstrong à cause d'un procureur tenace et des millions de dollars de l'agence antidopage américaine. Est-ce un banal colis avec un médicament à 8 euros qui va faire vaciller la toute-puissante équipe Sky, plus gros budget du circuit et vainqueur de quatre des cinq derniers Tour de France ? Cette dernière est ébranlée par une sombre affaire, des soupçons de dopage, dont l'enquête est menée jusqu'au sommet de l'Etat britannique. 

Tout part d'un simple paquet, qu'un entraîneur de la Fédération de cyclisme britannique, Simon Cope, transporte sous le bras, depuis Manchester, au nord de l'Angleterre, à La Toussuire, dans les Alpes. Il livre ce paquet au docteur Richard Freeman, qui soigne Bradley Wiggins, leader de l'équipe, engagé sur le Dauphiné. Après une demi-journée de voyage, Cope délivre son précieux paquet le 12 juin 2011 et repart aussitôt.

Un voyage très mystérieux

Cinq ans plus tard, la polémique éclate. En octobre, le Daily Mail (en anglais) révèle que l'agence antidopage britannique enquête sur ce mystérieux déplacement. Le Parlement s'empare de l'affaire, car l'équipe Sky, largement financée par l'empire médiatique Murdoch, partage ressources et personnels avec la Fédération britannique de cyclisme. C'est le début d'un grand déballage.

Interrogé par les députés britanniques cet hiver, Simon Cope reconnaît avoir manqué de curiosité sur le contenu de ce paquet : "Pourquoi aurais-je demandé ? Je ne pensais pas que ça poserait problème." Le manager de l'équipe, Dave Brailsford, a d'abord affirmé au Daily Mail que le paquet était destiné à la coureuse Emma Pooley, sans en préciser le contenu... Sauf qu'elle se trouvait en Espagne, à plus de mille kilomètres de La Toussuire.

Confondu, il s'est opportunément souvenu qu'il s'agissait d'une boîte de Fluimucil pour Bradley Wiggins. Le Fluimucil, c'est un médicament pour aider à mieux respirer pendant les allergies aiguës, qui n'est pas interdit par l'Agence mondiale antidopage (AMA) et qu'on trouve pour quelques euros dans toutes les pharmacies de l'Hexagone...

Gros oublis et petits mensonges

Comment expliquer que Sky a dépensé 700 euros en billets d'avion pour acheminer ce décongestionnant ? C'est ce que les députés voulaient demander au docteur Freeman. Lequel s'est fait porter pâle le jour de son audition. On est au moins sûr d'un mensonge : sur le gril de la commission d'enquête, Simon Cope a reconnu... avoir inventé une partie de son voyage, pour gratter plus d'argent en notes de frais. Ce qui n'a pas été inventé, c'est que cette boîte de Fluimucil n'a pas pu être achetée au Royaume-Uni – il n'y est pas commercialisé, mais délivré au compte-gouttes par les autorités sanitaires – mais ailleurs. Le médicament aurait donc été acheminé en Grande-Bretagne avant de partir vers le continent. Mais pourquoi ? Histoire de bien semer le trouble, à l'aéroport de Manchester, Cope a aussi enregistré un petit bagage. Sa trousse de toilette, selon son témoignage. Pour un aller-retour dans la journée ?

Le même niveau de confusion se retrouve quand on s'interroge sur chaque élément de ce mystérieux voyage. Prenez le destinataire final, Bradley Wiggins. En septembre, le groupe de hackers russes Fancy Bears pirate les serveurs de l'AMA et révèle que les médecins de l'institution lui ont octroyé des autorisations à usage thérapeutique à l'été 2011 et 2012 et au printemps 2013. Autrement dit, un feu vert pour prendre des produits interdits afin de soigner une maladie, en l'occurrence une allergie au pollen, avant deux Grandes Boucles et un Giro. Le coureur allemand Jörg Jaksche – tombé pour dopage – ironise sur Twitter : "Ça ressemble à une allergie aux grands Tours, je sais que c’est un gros problème de santé." L'autorisation à usage thérapeutique de 2011 était datée du 30 juin. Trois semaines après la livraison du fameux paquet, donc. S'il n'y avait pas de Fluimicil à l'intérieur, mais un médicament plus puissant, interdit par l'AMA, la défense de Sky volerait en éclats.

Comment expliquer que cette fameuse allergie se soit déclarée juste avant le Tour de France, le grand objectif de sa saison ? Et ce alors que les médicaments prescrits et validés peuvent donner des ailes sur les routes du Tour ? Dans son autobiographie My Time parue après son année 2012 triomphale, Bradley Wiggins n'en pipe mot. Sous pression, il justifiera cette omission par sa "paranoïa", dans une interview au Guardian en 2016 : "Ce n'est pas quelque chose que j'allais crier sur les toits. Je sortais d'une saison où j'avais tout gagné, je ne me suis pas dit : 'je vais aborder la question de mes allergies'."

La promesse d'un scoop pour étouffer l'affaire

Mais Wiggins n'est que la partie émergée de l'iceberg, tant l'enquête parlementaire met en cause le fonctionnement de l'équipe Sky. Elément troublant, Dave Brailsford, le manager de la Sky, a tout tenté pour étouffer l'affaire. Le journaliste du Daily Mail rapporte qu'au terme d'une conversation informelle de plusieurs heures, il propose un autre scoop, plus positif celui-là, au journaliste. Refus. Il offre de balancer sur les autorisations à usage thérapeutique frauduleuses des autres équipes. C'est encore non. Brailsford conclut l'échange : "Je ne peux vraiment rien faire pour vous ?"

Si Dave Brailsord tombe, il emportera dans sa chute l'équipe qu'il a bâtie de A à Z, à qui il a inculqué la culture de la victoire, et la recette des gains marginaux. "S'il y a quoi que ce soit qu'on peut améliorer la santé de nos coureurs, en restant dans les clous, c'est légitime", s'est défendu le manager dans le Telegraph. Une grosse moitié de ses coureurs, comme Geraint Thomas, lui a apporté son soutien sur les réseaux sociaux.

L'autre moitié se tient prudemment dans l'ombre, voire demande la tête de son manager, croit savoir Cyclingnews. Et pendant ce temps, Christopher Froome préfère gazouiller au sujet de girafes.

Selon la réglementation britannique, toute délivrance de médicament doit faire l'objet d'une trace écrite, sur un fichier partagé entre les médecins de l'équipe. Pas cette fois. Simon Cope a expliqué, penaud, que l'ordinateur contenant le précieux fichier Excel a été volé lors de ses vacances en Grèce, à l'été 2014. L'agence antidopage britannique a contacté Interpol, qui n'a pas encore confirmé qu'il y a eu dépôt de plainte, indique The Independent.  La confiance ne régnait vraiment pas au sein des médecins de l'équipe, rapporte David Walsh, du Sunday Times (propriété de Murdoch, comme l'équipe Sky). Lassés de voir Freeman demander des autorisations à usage thérapeutique sans les consulter, l'un d'eux a même changé en 2013 de mot de passe de l'équipe sur le site de l'Agence mondiale antidopage, pour empêcher Freeman d'en requérir de nouvelles.

"La réputation de l'équipe Sky est en lambeaux"

L'équipe Sky, qui a fait de la tolérance zéro envers le dopage sa marque de fabrique pour vendre du rêve après les années Armstrong, enchaîne les couacs. Dans son livre Shadows on the Road paru en 2014, le coureur canadien Michael Barry dénonçait déjà l'usage accru de Tramadol, un antidouleur, au sein de son ex-équipe, pour qui il pédalait entre 2010 et 2012 : "Je n'en ai vu qu'en course, et les coureurs de l'équipe en prenaient fréquemment." Le Sunday Times, encore lui, indique qu'en 2011, environ 70 ampoules de triamcinolone (la molécule contre les allergies) ont été livrées à la Sky. Qui en a donc utilisé une officiellement pour Wiggins. Mais quid du reste ?

On résume cette partie de Cluedo : Bradley Wiggins a reçu un mystérieux colis peu avant le Tour de France 2011. Officiellement, il s'agit d'un médicament banal disponible dans toutes les pharmacies françaises. Mais la manière dont la Sky a voulu étouffer l'affaire, en a perdu les traces écrites, a dépensé une fortune pour l'acheminer sur place et accumule les soupçons par ailleurs est désastreuse pour ceux qui se voulaient les chevaliers blancs du cyclisme. "La réputation de l'équipe Sky est en lambeaux", a conclu le président de la commission d'enquête. Pour tenter de sauver ce qui peut l'être, l'équipe Sky s'est fendue d'un communiqué reconnaissant des erreurs et des maladresses dans le respect du protocole, mardi 7 mars. Six mois après le début de l'enquête.Trop tard ?