Ces plans antiracisme dans le sport qui ne marchent pas

Deux joueurs du Rubin Kazan tiennent un fanion dénonçant le racisme lors d\'un match de Ligue Europa, à Wigan (Angleterre), le 24 octobre 2013. 
Deux joueurs du Rubin Kazan tiennent un fanion dénonçant le racisme lors d'un match de Ligue Europa, à Wigan (Angleterre), le 24 octobre 2013.  (ANDREW YATES / AFP)

Combattre le racisme sur le papier, c'est facile. Mais pour que ce soit efficace, c'est une autre paire de manches.

"La politique antiraciste du foot européen, c'est que de la gueule." Ce commentaire sans appel d'un ancien basketteur de la NBA, John Amaechi, remonte à 2011. Mais n'est-il pas toujours d'actualité ? Il a fallu attendre que le latéral du Barça Dani Alves mange la banane qu'un spectateur lui avait lancée (un geste préparé avec une agence de pub ?) pour créer un mouvement sans précédent sur les réseaux sociaux. Mouvement que n'ont jamais réussi à créer les centaines d'heures de spot "No to racism" de l'UEFA. Est-ce que les plans institutionnels, dans le foot, mais aussi dans d'autres sports, pour lutter contre le racisme servent vraiment à quelque chose... si ce n'est à se donner bonne conscience ? 

Les campagnes ponctuelles, c'est inefficace

La campagne s'appelait "Aucune chance pour la haine". Lancée par le ministère des Sports allemand en 1995, elle visait à éradiquer les gestes nazis qui revenaient en force en Bundesliga, particulièrement en Allemagne de l'Est. Comme beaucoup de mouvements ponctuels, la campagne est pleine de bons sentiments, d'enfants qui portent un t-shirt "Non au racisme" à côté des joueurs. Mais, l'initiative, qui touche les clubs locaux, ne trouve aucun relais auprès de la fédération. Dans son livre Racism and Xenophobia in European Football, l'universitaire allemand Udo Merkel note qu'à l'époque, la Fédération de football allemande avait nié le fait que le racisme soit lié au football, évoquant une série d'actes isolés n'ayant rien à voir avec le sport. 

Exclure les clubs récalcitrants, cela n'arrive jamais

Depuis 2003, l'UEFA a mis en place un arsenal de mesures pour lutter contre le racisme dans le foot européen. Parmi celles-ci, la possibilité d'exclure les clubs qui ne combattent pas ce fléau. En 2013, l'institution a manqué une bonne occasion de faire un exemple. Lors du match entre le CSKA Moscou et Manchester City, les supporters russes s'en sont pris au milieu ivoirien des Citizens, Yaya Touré. A chaque fois qu'il touchait la balle, des cris de singe et des insultes tombaient des tribunes. Touré, très ému, a déclaré après la rencontre au Guardian (en anglais) : "Je pense qu'on devrait suspendre leur stade pour un ou deux ans." Son de cloche différent côté russe : l'entraîneur moscovite affirme que Touré "exagère", le président du club pense, lui, que le milieu ivoirien "a tout inventé". Qu'a décidé l'UEFA ? La fermeture d'une partie de la tribune pour le match suivant. C'est tout. 

Un supporter brandit une banderole soutenant le joueur de Manchester United Yaya Touré, victime de chants racistes lors du match aller contre le CSKA Moscou, le 5 novembre 2013, à Manchester (Royaume-Uni). 
Un supporter brandit une banderole soutenant le joueur de Manchester United Yaya Touré, victime de chants racistes lors du match aller contre le CSKA Moscou, le 5 novembre 2013, à Manchester (Royaume-Uni).  (DARREN STAPLES / REUTERS)

Des voix, comme ce journaliste de NBC, ont pris parti pour l'exclusion du CSKA de la compétition : "Cela aurait causé un tollé, des protestations, mais le racisme dans le foot ne va pas être stoppé par des fermetures partielles de stade, des amendes minuscules et des images de joueurs à côté d'un panneau 'non au racisme' pendant l'hymne de la Ligue des champions."

Instaurer des quotas, c'est une fausse bonne idée 

En retard sur la NBA, où il n'est pas rare d'avoir un entraîneur de couleur sur le banc des meilleures équipes, la NFL - le championnat de foot américain - a pris des mesures. Chaque postulant à une place de coach ou de manager général issu d'une minorité doit être au moins reçu pour un entretien. La Rooney Rule, du nom du patron de l'équipe de Pittsburgh, a d'abord été un succès. En trois ans, de 2003 à 2006, le taux d'entraîneurs issus des minorités a grimpé de 3 à 22%. Mais dix ans après l'entrée en vigueur de la réforme, la proportion est retombée à 9%, relève Forbes (en anglais).

Minimiser le problème, cela ne convainc personne

"On ne peut pas interdire le racisme dans le foot, c'est un problème de société, expliquait déjà l'auteur du livre Crime Scene : Stadium, Gerd Dombowski, en 2003, sur la Deutsche Welle. Ce qu'on peut faire de mieux, c'est reconnaître qu'il continue d'exister." Il y a encore du travail. Quand, en 2007, l'attaquant de Lyon Milan Baros se bouche ostensiblement le nez devant le défenseur de Rennes Stéphane MBia, c'est un geste raciste... sauf pour la Fédération de foot française, qui condamne le geste, mais pas le racisme, et inflige à Baros une punition de 3 matchs de suspension. Les trois matchs qui restaient avant la fin du championnat et qui ne comportaient plus aucun enjeu, l'OL étant déjà sacré champion.


Lors d'un sujet sur le racisme dans le foot italien en 2013, CNN a demandé au président de la fédération le nombre d'incidents recensés depuis 2007. Sa réponse : 48. La chaîne américaine pose la même question à l'Observatoire du racisme italien : eux ont noté 282 incidents sur la période, six fois plus que le décompte officiel.

Avoir un "gendarme du racisme", cela ne fait pas de mal

Chaque année, la NBA fait évaluer par un organisme indépendant son ouverture aux minorités et aux femmes. Le championnat, qui compte 78% de joueurs afro-américains, se voit décerner un A+ en terme de représentation des minorités, et un C pour son ouverture aux femmes. Le basket s'en sort mieux que le foot américain ou le baseball, selon le "gendarme" du sport, même si un seul propriétaire de franchise est noir. Pas n'importe lequel : Michael Jordan, à Charlotte, le premier patron de club à s'être indigné contre le dérapage raciste de Donald Sterling

Le racisme est une question prégnante de la société américaine, et le sujet revient sur le tapis presque tous les ans en NBA. Quand une équipe comporte 73% de joueurs blancs alors qu'ils ne sont que 20% en moyenne dans le championnat en 2012, il y a polémique. Rebelote lors des négociations patrons-joueurs pendant la grève de 2011 : un représentant des basketteurs a comparé le patron de la NBA, David Stern, à un "contremaître de plantation". Même le dress code imposé par le dirigeant de la NBA aux joueurs en 2005 - finis les chaînes en or et les pantalons baggy, place au costume cravate - avait été jugé raciste par plusieurs basketteurs de premier plan. 

Rebondir sur les initiatives des fans et des joueurs, là est peut-être la clé

Savez-vous qui a chassé les fans racistes des tribunes britanniques, dans les années 1980 ? Les autres supporters, qui se sont placés aux endroits où les extrémistes avaient leurs habitudes. "Les instances du football doivent valoriser les initiatives des supporters, qui peuvent imposer une autorégulation", analyse Clifford Stott, spécialiste en gestion des foules, qui conseille notamment l'UEFA, interrogé par CNN (en anglais).

Idem pour les initiatives des joueurs. Le geste de Dani Alves croquant une banane a été repris par les plus grandes vedettes de la planète, mais aussi par des politiques, comme Matteo Renzi, le président du Conseil italien. Ou encore, rappelle Clifford Stott, en janvier  2013, "quand le joueur du Milan AC Kevin-Prince Boateng a quitté le terrain après avoir été victime de cris de singe, il a imposé cette question à l'agenda", mettant le sujet sur le devant de la scène en Italie.

Quid de la solution miracle ? Selon une étude de l'UEFA et de l'Association des supporters contre le racisme européenne, "une apparition d'un joueur à un évènement local ou dans une école va souvent en faire plus pour faire passer le message que ce qu'on peut espérer après des mois de campagne dans les médias" (PDF, p.10). Moralité : sportifs, bougez-vous.

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