Hyperandrogénie, IAAF et bataille juridique : l'affaire Caster Semenya en huit questions

Caster Semenya fête son titre sur 800 mètres aux Mondiaux de Londres (Royaume-Uni), le 13 août 2017.
Caster Semenya fête son titre sur 800 mètres aux Mondiaux de Londres (Royaume-Uni), le 13 août 2017. (ULRIK PEDERSEN / NURPHOTO / AFP)

La Sud-Africaine, double championne olympique en titre du 800 mètres, a été déboutée, mercredi, dans son bras de fer face à la Fédération internationale d'athlétisme autour de son hyperandrogénie.

Face à un règlement prônant l'équité, elle livre une bataille pour la dignité. La star du 800 mètres féminin, Caster Semenya, a vu son recours contre les nouvelles règles hormonales dans l'athlétisme rejeté, mercredi 1er mai, par le Tribunal arbitral du sport (TAS). Franceinfo vous explique le combat de cette athlète hyperandrogène et la polémique autour de son cas.

1Qui est Caster Semenya ?

Mokgadi Caster Semenya est une athlète sud-africaine de 28 ans, double médaillée d'or sur 800 mètres aux Jeux olympiques, à Londres (2012) puis à Rio (2016). Elle règne sans partage sur la discipline depuis presque dix ans puisqu'elle est également triple championne du monde sur cette distance (2009, 2011 et 2017).

Comme le rappelle Allodocteurs, elle a la particularité d'être atteinte d'hyperandrogénie, "un désordre hormonal complexe qui provoque une production excessive par les ovaires et les glandes surrénales d’androgènes, notamment de testostérone". Elle présente donc un morphotype masculin. Après une interdiction de compétition de près d'un an et une série de tests médicaux, la Fédération internationale d'athlétisme (IAAF) a accepté, en 2010, qu'elle participe aux compétitions féminines.

2Pourquoi est-elle en conflit avec l'IAAF ?

Caster Semenya a introduit un recours devant le Tribunal arbitral du sport contre des règles controversées imposées par l'IAAF, en 2018, aux athlètes féminines qui produisent naturellement beaucoup de testostérone. Cette réforme, pas encore appliquée, oblige les athlètes présentant des différences de développement sexuel (DDS) à faire baisser leur taux de testostérone avec un traitement pour pouvoir participer aux épreuves internationales allant du 400 mètres au mile (1 609 mètres). Objectif affiché : "préserver l'équité de la compétition féminine".

Selon Caster Semenya, le nouveau réglement est destiné à la "ralentir""Elle demande à être respectée et traitée comme n'importe quel autre athlète, soulignent ses avocats. Son don génétique devrait être célébré, pas faire l'objet de discrimination."

3D'autres athlètes sont-elles concernées ?

Oui. Les médaillées d'argent et de bronze sur 800 m aux JO de 2016, Margaret Wambui (Kenya) et Francine Niyonsaba (Burundi), sont toutes deux atteintes de ce même dérèglement hormonal. La sprinteuse indienne Dutee Chand avait également été privée de compétition en 2014, en raison d'un taux de testostérone trop élevé, avant d'obtenir le droit de reprendre la course l'année suivante.

4Quel avantage la testostérone apporte-t-elle ?

En 2017, la revue médicale British Journal of Sports Medecine a publié une étude commandée par l'IAAF qui démontre que les femmes aux plus hauts taux de testostérone ont de meilleures performances dans certaines disciplines : le lancer de marteau (4,53%), la perche (2,94%), le 400 m haies (2,78%), le 400 m (2,73%) et le 800 m (1,78%). Par contre, ces différences ne sont pas significatives sur 100 m et 200 m. "Ces résultats n'ont pu être reproduits de façon indépendante", ont depuis nuancé deux scientifiques dans la revue BMJ.

La testostérone est parfois utilisée comme produit dopant. Le président de la commission médicale du Comité national olympique et sportif français (CNOSF), Alain Calmat, s'est publiquement interrogé sur le lien entre hyperandogénie et dopage : "Nous sommes préoccupés par les nouvelles façons de se doper. L'intersexualité est-il un dopage ou pas ? C'est en tout cas lié à l'éthique."

5Qu'en pensent les autres athlètes ?

La Française Rénelle Lamote, double vice-championne d'Europe du 800 m, estime que la présence des athlètes hyperandrogènes pose un problème d'égalité. "Si Semenya est encore là avec tous les autres athlètes hyperandrogènes, je n'ai presque aucune chance de médaille mondiale dans ma carrière, ou peut-être une chance de troisième place, mais je peux dire au revoir à l'or tant qu'il y a Semenya", a-t-elle affirmé.

Pour d'autres, en revanche, cette recherche de l'égalité dans le sport est un pur fantasme. "Je me sens mal vis-à-vis de Semenya, avait indiqué, en mai 2018, la championne olympique en titre du saut à la perche, Ekaterini Stefanidi. Ils veulent créer de l'égalité mais à quel endroit on met le curseur ? Je suis l'une des plus petites femmes sur la piste, est-ce que ça veut dire qu'on va couper les jambes des plus grandes parce qu'il y a une corrélation entre la taille et les performances à la perche ?"

6Qu'a décidé le TAS ?

Le TAS a rejeté, mercredi, le recours de la Sud-Africaine contre les règles de l'IAAF, tout en exprimant "de sérieuses préoccupations au sujet de la future application pratique de ce règlement". Les juges ont posé trois réserves, notamment sur la difficulté de prouver un véritable avantage chez les athlètes hyperandrogènes sur le 1 500 m et le mile, et sur les éventuels effets secondaires du traitement médicamenteux imposé.

Dans le détail, le TAS a estimé que le règlement sur les DDS était bien "discriminatoire". En revanche, il a jugé qu'une "telle discrimination constituait un moyen nécessaire, raisonnable et proportionné d'atteindre le but recherché par l'IAAF, à savoir de préserver l'intégrité de l'athlétisme féminin dans le cadre de certaines disciplines (du 400 m au mile)".

7Comment cette décision a-t-elle été perçue ?

L'IAAF a aussitôt annoncé que son règlement, adapté en fonction des réserves posées par le TAS, entrerait en vigueur dès le 8 mai. Elle n'a donc concédé qu'une semaine aux athlètes concernées pour faire baisser médicalement leur taux de testostérone sous le seuil de 5 nmol/L de sang. Soutenue par les autorités sud-africaines et par un vote unanime du Conseil des droits de l'Homme de l'ONU, Caster Semenya a assuré que ce jugement "ne [l'arrêterait] pas". 

Ils rient de moi parce que je suis différente, je ris d'eux parce qu'ils sont tous les mêmes.Caster Semenyasur Twitter

Dans la foulée, elle s'est inscrite au premier meeting de la Ligue de Diamant de la saison, vendredi, à Doha, où elle sera la principale attraction. Il s'agira de la dernière compétition, au niveau international, où des femmes hyperandrogènes pourront concourir sans suivre de traitement. Sur Twitter, la vice-championne olympique Margaret Wambui a évoqué un jugement "injuste".

"Cette décision envoie un signal fort", a estimé Anaïs Bohuon, professeure à l’UFR Staps de l’université Paris-Sud, spécialiste des questions de genre et de sport, citée par Têtu"Le monde du sport peut impunément mettre en place des mesures sexistes et sans fondements scientifiques." Elle note que, chez les hommes, "on ne cherche pas à savoir d'où vient" la force des athlètes dominant leur discipline.

8Un recours est-il encore possible ?

Alors que les championnats du monde d'athlétisme débute fin septembre, à Doha, Caster Semenya peut encore contester la décision du TAS devant le Tribunal fédéral suisse. Cependant, cette ultime juridiction ne juge pas sur le fond, uniquement sur la forme.

De son côté, le TAS a laissé la porte ouverte à des recours par d'autres sportives hyperandrogènes. "Peut-être d'autres athlètes vont-elles à leur tour faire appel [du règlement de l'IAAF], on ne peut pas exclure d'autres possibles nouveaux cas", a affirmé son secrétaire général.

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