VRAI OU FAKE Violences conjugales : le gouvernement a-t-il tenu sa promesse de créer 240 places d'hébergement pendant l'été pour les femmes victimes ?

Des femmes manifestent après le 100e féminicide conjugal de l\'année en France, le 1er septembre 2019, place du Trocadéro à Paris.
Des femmes manifestent après le 100e féminicide conjugal de l'année en France, le 1er septembre 2019, place du Trocadéro à Paris. (MAXPPP)

La secrétaire d'Etat à l'Egalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, avait pris cet engagement devant les parlementaires en juillet. Son cabinet assure qu'elle l'a tenu, mais le collectif #NousToutes soutient le contraire. Le Premier ministre, Edouard Philippe, a semblé donner raison aux militantes, mardi. 

C'est dans un climat de méfiance, voire de défiance, que s'est ouvert le Grenelle des violences conjugales, mardi 3 septembre à Matignon. Dans une série de tweets publiée samedi 31 août, le collectif #NousToutes a en effet accusé le gouvernement d'avoir "menti" en ne tenant pas sa promesse de créer pendant l'été des places d'hébergement supplémentaires pour les femmes victimes. Vrai ou "fake" ? 

Remontons le temps. Le 4 juillet, un collectif d'associations et de militantes féministes publie une tribune dans Le Monde. Les signataires réclament au gouvernement des mesures concrètes afin de lutter contre les féminicides conjugaux. Parmi les nombreuses lacunes pointées figurent "des places qui manquent dans les centres d'hébergement" pour accueillir les victimes en urgence.

"Nous avons ouvert cet été 240 places d'hébergement"

Le 9 juillet, la députée LREM du Val-d'Oise Fiona Lazaar, par ailleurs vice-présidente du groupe LREM à l'Assemblée nationale, interroge la secrétaire d'Etat à l'Egalité entre les femmes et les hommes sur ce sujet, à l'occasion des questions au gouvernement. Marlène Schiappa, qui a annoncé deux jours plus tôt la tenue d'un Grenelle sur la question, lui répond : "J’ai d’ores et déjà annoncé ce matin à la Fédération nationale Solidarité Femmes que nous lui demanderons d’estimer les besoins supplémentaires engendrés par cette campagne, afin de dégager les subventions nécessaires ainsi que les places d’hébergement en urgence cet été, sans même attendre le Grenelle."

Le lendemain, le 10 juillet, la secrétaire d'Etat se fait plus précise devant les sénateurs et avance un chiffre : "Nous avons ouvert cet été (...) 240 places d'hébergement et demandé une évaluation des moyens du 3919", le numéro d'écoute national opéré par la Fédération nationale Solidarité Femmes. "Nous avons appris que ces places n’avaient jamais été créées. Aucune", tance #NousToutes sur Twitter, à la fin de l'été, à trois jours de l'ouverture du Grenelle.

"Engagement tenu"

Ces 240 places d'hébergement "ont été créées comme annoncé", assure à franceinfo le cabinet de la secrétaire d'Etat, qui clame : "Engagement tenu." Sans plus de précisions. Les services de Marlène Schiappa préfèrent mettre l'accent sur le bilan global des créations de places d'hébergement pour l'année en cours. Au total, en 2019, 305 places supplémentaires ont été créées au 31 juillet, et 279 le seront avant la fin de l’année, pour un total prévisionnel de 584 places supplémentaires, chiffrent les services de la secrétaire d'Etat.

Les places d'hébergement dédiées exclusivement aux femmes victimes de violences étaient au nombre de 5 131 au 31 décembre 2018, assure encore le cabinet de Marlène Schiappa. Parmi ces 5 131 places, 4 876 se trouvaient en hébergement généraliste et 255 en résidence sociale, toujours selon les services de la secrétaire d'Etat, qui précisent tenir leurs chiffres de la dernière enquête sur les dispositifs d'accueil, d'hébergement et d'insertion.

Des places en réalité prévues pour… janvier 2020 ?

Mais le Premier ministre, Edouard Philippe, a semblé donner une autre version des faits, mardi. "Nous avons annoncé cet été la mise à disposition de 240 nouvelles places en janvier 2020", a-t-il déclaré au cours de son discours, en préambule du lancement du Grenelle. Le chef du gouvernement laisse donc entendre que les 240 places annoncées en juillet n'ont pas encore vu le jour. Au passage, Edouard Philippe annonce un total de 1 000 nouvelles places d'hébergement créées début 2020 : 250 dans les centres d'hébergement d'urgence et 750 en résidences pour loger ces femmes victimes entre six mois et un an. 

Le cabinet de Marlène Schiappa assure toutefois à franceinfo qu'"il s'agit bien de deux annonces différentes" et que les 240 places annoncées cet été par la secrétaire d'Etat ont bel et bien été créées. Contacté par franceinfo, Matignon confirme. 

Caroline De Haas, membre du collectif #NousToutes jointe par franceinfo, maintient toutefois ses accusations. "Personne n'a vu ces places", assure la militante qui demande "la preuve" de leur création au gouvernement. 

Quant à Marie Cervetti, directrice du centre d’hébergement et de réinsertion de l'association FIT, une femme, un toit, elle explique à franceinfo qu'elle non plus ne pas dispose d'informations lui permettant de confirmer (ou d'infirmer) la création de ces 240 places pendant l'été.

"C'est aux auteurs d'être placés"

Reste que cet effort est toujours insuffisant aux yeux de certaines militantes. "On a aujourd'hui 0,007% du budget national consacré à ce combat. Evidemment qu'il n'y a pas d'argent", dénonce la comédienne Eva Darlan sur franceinfo. "Avec ce Grenelle, le gouvernement a une opportunité historique d'enfin mettre sur la table le budget dont on a besoin pour lutter contre ces violences", juge Sophie Soubiran, avocate au barreau de Paris et membre de la Fondation des femmes.

Seule certitude, ces créations de places d'hébergement ne sauraient suffire aux yeux des associations. Et leur principe même est contesté. Si Sophie Soubiran demande sur franceinfo la création de "2 000 places d'hébergement pour les femmes violentées et leurs enfants", elle prévient aussitôt qu'"il ne s'agit pas de dire qu'il faut mettre les femmes dehors".

"Pourquoi veut-on condamner les femmes à quitter leur domicile lorsqu'elles font l'objet de violences de la part de leur mari ou de leur conjoint ?" interroge l'ancien procureur de la République de Douai, Luc Frémiot, au micro de franceinfo. "Je pense qu'on prend complètement le problème à l'envers", renchérit Morgane Seliman, victime de violences conjugales et autrice du livre Il m'a volé ma vie, interviewée sur France Inter. "Le problème, ce sont les auteurs. Donc il faut s'occuper d'eux. C'est à eux d'être placés. Ce n'est pas à nous d'enlever toute notre vie, de nous séparer de tout. C'est eux qui ont fait du mal, c'est à eux d'être soignés et d'être éloignés de nous. Ce n'est pas à nous de partir."

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