VIDEO. "Au lieu de l'appendice, il a retiré mon enfant" : une Réunionnaise raconte l'avortement forcé qu'elle a subi dans les années 60

FRANCE O

Dans son documentaire "Les 30 courageuses : une affaire oubliée", Jarmila Buzkova a recueilli le témoignage d'une habitante de l'île, avortée de force alors qu'elle devait subir une appendicectomie.

"J'y pensais à chaque fois que je passais devant la clinique." Dans les années 60, des centaines de femmes ont avorté à la clinique Saint-Benoît, à l'île de la Réunion alors que l'IVG est encore interdite en France. Parmi elles, certaines femmes, comme Valérie*, ont subi un avortement forcé par les médecins de la clinique. "A l'époque, j'étais enceinte de deux mois. J'avais mal sur le côté et je suis allée voir le docteur Moreau", raconte-t-elle à la réalisatrice Jarmila Buzkova, auteure du documentaire Les 30 courageuses : une affaire oubliée, diffusé sur France O et sur franceinfo.fr, jeudi 7 mars à 20h55.

>> RECIT. "On a tué l'enfant que je portais" : l'affaire oubliée des avortements et stérilisations forcés à La Réunion

"Il m'a dit que c'était l'appendicite, qu'il faut opérer." La jeune femme se rend alors à la clinique Saint-Benoît. "Là, le docteur Ladjadj, au lieu de l'appendice, il a retiré mon enfant, poursuit-elle. C'était un docteur criminel. Je le dis comme ça, parce que tout le monde s'en plaignait." 

L'Etat français pointé du doigt

A cette époque, "l'Etat français pratiquait une politique antinataliste sur l'île [...]  La France ne veut pas développer la Réunion, elle estime que si l'île est pauvre, c’est à cause des femmes qui font trop d’enfants", explique la chercheuse Françoise Vergès, auteure d'un ouvrage sur le sujet. Une campagne antinataliste est alors mise en place sur l'île. A l'aide de tracts, de slogans, les Réunionnaises des classes populaires sont encouragées à utiliser des moyens de contraception et à faire moins d'enfants.

Dans ce contexte, plusieurs médecins de la clinique Saint-Benoît affirment s'être sentis encouragés à pratiquer des avortements. "La Sécurité sociale, le président du Conseil général, m'ont donné le feu vert pour les stérilisations", dira le docteur Ladjadj, lors de son procès en appel en 1971. "Tout le monde savait. Si j'ai agi ainsi, c'est parce que j'étais couvert."

Au final, seules 36 femmes ont porté plainte pour ces avortements forcés et six soignants de la clinique ont été jugés. Deux médecins ont été condamnés pénalement, les autres ont été relaxés au bénéfice du doute. Le responsable de la clinique, David Moreau, a lui été jugé civilement responsable mais condamné à aucune peine. En revanche, toutes les plaignantes ont été déboutées et ont dû payer leurs frais de justice. Après des décennies de discrétion, l'affaire pourrait bientôt ressurgir. Une trentaine de parlementaires ont demandé fin 2018 la création d'une commission d'enquête sur le sujet.

* Le nom a été modifié

Vous êtes à nouveau en ligne