Pourquoi l'Espagne enrage après le procès de "La Meute", un groupe de cinq hommes jugés pour viol en réunion

Des manifestants brandissent des pancartes qualifiant de \"violeurs\" cinq Espagnols condamnés pour \"abus sexuels\" sur une jeune femme de 18 ans, lors d\'une manifestation à Madrid le 26 avril 2018.
Des manifestants brandissent des pancartes qualifiant de "violeurs" cinq Espagnols condamnés pour "abus sexuels" sur une jeune femme de 18 ans, lors d'une manifestation à Madrid le 26 avril 2018. (ISA SAIZ / AFP)

Des milliers de personnes sont descendues dans la rue pour protester contre un verdict trop clément pour les agresseurs sexuels.

Dix mille personnes à Madrid, des milliers à Barcelone et Bilbao, des centaines à Séville, Valence, Grenade... De nombreux Espagnols et Espagnoles ont investi la rue, jeudi 26 avril, pour crier leur colère contre le verdict dans le procès de "La Meute", un groupe de cinq hommes jugés pour viol en réunion. S'ils ont été condamnés, leur peine fait réagir : ils ont écopé de neuf ans de prison pour "abus sexuels", les juges ne retenant pas la qualification de viol.

En novembre, le procès de cette agression commise pendant les fêtes de San Fermin à Pampelune, en juillet 2016, avait déjà déchaîné les passions. Après l'annonce du verdict, les hashtags de soutien à la victime, une jeune fille de 18 ans, ont envahi les réseaux sociaux. #YoSiTeCreo ("Moi, oui, je te crois"), #JusticiaPatriarcal ("Justice patriarcale") ou encore #EstaEsNuestraManada ("Voici notre meute"), en référence au surnom glaçant que se donnaient les cinq hommes.

L'indignation a aussi gagné le monde politique. "Si ce qu'a fait 'La Meute' n'est pas de la violence en groupe contre une femme sans défense, qu'entend-on alors par viol ?", s'est interrogé sur Twitter le socialiste Pedro Sanchez, chef de l'opposition, tandis que la maire de Barcelone, Ada Colau, a critiqué "la violence d'une justice patriarcale". Au point que le ministre de la Justice, Rafael Catala, a admis qu'il était temps de "réfléchir à une réforme" de la législation sur les agressions sexuelles. Franceinfo vous explique pourquoi la colère de l'Espagne est si grande.

Parce que ce fait divers est sordide

Lors de son procès en novembre, la victime, qui témoignait à huis clos, a raconté comment elle avait été piégée, le 7 juillet 2016, pendant les très populaires fêtes de Pampelune, célèbres pour leurs courses de taureaux. Sa journée avait commencé normalement – elle avait fait la fête avec des amis, dansé, bu de la sangria – jusqu'à ce qu'elle se retrouve seule sur un banc. Là, un jeune homme l'avait approchée, lui parlant de football et de tatouages. Puis elle avait suivi le groupe, cinq jeunes hommes alors âgés de 24 à 27 ans, embrassé un garçon, sans "penser qu'allait se produire ce qui s'est produit", selon sa déclaration publiée par la presse.

Les cinq hommes l'entraînent alors dans l'entrée d'un immeuble et lui imposent des fellations et des pénétrations sans préservatifs. Tous membres d'un groupe de discussion sur WhatsApp intitulé "La Manada" ("La Meute"), ils y mettent en ligne une vidéo de la scène, accompagnée du message "en train d'en baiser une à cinq". Sept minutes seulement s'écoulent entre la rencontre sur un banc et les viols.

Ils finissent par laisser leur jeune victime de 18 ans à demi-nue, après avoir subtilisé son téléphone. Ce vol est la seule chose que les accusés reconnaîtront au procès. La jeune Madrilène est découverte, en larmes sur un banc et sans moyen de contacter ses amis, par un couple qui prévient la police. Les membres de "La Meute" sont arrêtés le lendemain et sont restés en détention depuis.

Ces faits ont d'autant plus choqué l'Espagne que ce n'est pas la première affaire à mettre en lumière les agressions sexuelles et viols commis lors des fêtes de San Fermin. Lors de l'édition 2008, une jeune infirmière de 20 ans avait été tuée à Pampelune parce qu'elle résistait à son violeur. En 2016, rappelle le Guardian (en anglais), des milliers de personnes avaient manifesté pour dénoncer les violences sexuelles lors de ces fêtes.

Parce que la parole de la victime n'a cessé d'être mise en doute pendant le procès

La polémique sur le traitement de cette affaire par la justice a commencé dès le procès, en novembre 2017. Interrogés, les cinq accusés reconnaissent le vol du portable de la victime, mais rien d'autre. La plaignante affirme pourtant, sans ambiguïté, qu'elle n'était pas consentante. Elle explique avoir suivi le groupe sans "penser qu'allait se produire ce qui s'est produit", et s'être soudain "vue cernée""Je ne savais plus comment réagir… J'ai réagi en me soumettant", avait-elle résumé, décrivant ce qu'elle avait subi. Dès le moment où elle avait été découverte en larmes par des passants, elle avait affirmé avoir été victime d'un viol.

De plus, il existe des images des faits, filmées et diffusées par les accusés eux-mêmes. Mais ce sont justement ces images que la défense décide d'utiliser pour mettre en doute la parole de la victime, estimant que sur la vidéo, la jeune femme ne semble pas refuser les actes imposés. Selon l'avocat de trois des accusés, "on ne voit pas d'agression sexuelle, on voit des relations sexuelles, point", et ce que l'on y entend "n'implique ni le consentement ni l'interprétation contraire".

Pire, le juge a décidé d'inclure dans le dossier l'enquête d'un détective privé sur la vie de la plaignante, censé éclairer la question de son consentement ou non. "Ce qui est censé culpabiliser la victime de 'La Meute', semer le doute sur sa condition morale, c'est qu'elle osait sortir dans la rue, boire des verres avec ses amies, après avoir été violée, au lieu de rester chez elle toutes fenêtres fermées et la tête couverte de cendres", s'était alors étranglée à la radio l'écrivaine Almudena Grandes. Quelques semaines après l'éclatement de l'affaire Weinstein, le procès s'était trouvé au cœur d'un mouvement de colère contre les violences faites aux femmes en Espagne, donnant lieu à des manifestations réunissant des milliers de personnes. Déjà, le slogan "Moi, oui, je te crois" avait envahi la rue et les réseaux sociaux.

Parce que le verdict ne parle pas de viol

Le verdict annoncé jeudi a encore plus attisé la colère. Alors que la procureure avait requis 22 ans et 10 mois de prison à l'encontre de chacun des prévenus, les juges les ont condamnés à neuf ans de prison pour des faits d'"abus sexuels" aggravés du chef d'"abus de faiblesse". Ils n'ont pas retenu la qualification de viol. Dans leur jugement, il est pourtant écrit clairement que les cinq hommes ont imposé des actes sexuels à la jeune fille "sans son accord". Sur les images de la scène, écrivent les juges cités par El Pais (en espagnol), la victime "a un air absent, maintient tout du long les yeux fermés, et ne fait aucun geste ni ne prend aucune initiative pour ce qui est des actes sexuels". Les accusés se servent d'elle "comme un objet pour satisfaire leurs pulsions sexuelles".

Mais le Code pénal espagnol fixe des conditions strictes à la qualification de viol : il doit y avoir eu "intimidation" ou "violence". Pour la procureure, il n'y avait pourtant aucun doute : "L'intimidation a été gravissime et a empêché la résistance ou la fuite, [la victime] n'a eu d'autre solution que de se soumettre", avait-elle lancé au procès. Mais, argumentent les juges, la jeune fille dit elle-même qu'il n'y a pas eu de violences physiques pour la forcer à entrer dans l'immeuble, ni de menaces exprimées contre elle. Un constat qui suffit, selon eux, à ne pas considérer qu'il s'agit d'un viol, quand bien même ils évoquent "un contexte objectif et subjectif de supériorité", les agresseurs étant notamment bien plus âgés et imposants physiquement que la victime.

Un des trois juges du tribunal s'est opposé à ce verdict, et a rédigé une opinion contraire. Mais pas dans le sens de la victime : Ricardo González estime, lui, que les accusés auraient dû être relaxés. A ses yeux, écrit-il selon El Pais, la vidéo montre simplement "des actes sexuels dans une ambiance festive et joyeuse", arguant qu'on n'y voit pas de gestes violents et que la jeune femme montrerait, selon lui, des signes "d'excitation sexuelle". Le juge, qui n'a pas convaincu ses deux collègues, est devenu la bête noire des réseaux sociaux et des manifestants. Et le débat n'a pas fini de déchirer l'Espagne : la victime et plusieurs des condamnés ont annoncé leur intention de faire appel, ouvrant la voie à un nouveau procès.