Féminicides : Caroline de Haas demande "un courage politique de la part du président pour que des moyens soient débloqués"

Caroline De Haas sur franceinfo le 13 février 2018.
Caroline De Haas sur franceinfo le 13 février 2018. (JEAN-CHRISTOPHE BOURDILLAT / FRANCEINFO)

Une femme est tuée tous les deux jours en France par son conjoint ou son ex-conjoint, selon un recensement mené par un groupe de bénévoles.

"Les moyens dédiés à la lutte contre les violences ne bougent pas d'un iota", dénonce mardi 12 février sur franceinfo la militante féministe Caroline de Haas. La fondatrice de l'association "Nous Toutes !" demande à Emmanuel Macron de "s'engager fortement sur cette question-là", alors qu'une étude menée par des bénévoles et relayée par franceinfo révèle que depuis le début de l'année 20 femmes sont mortes tuées par leur conjoint ou leur ex-conjoint.

Caroline de Haas : Comment expliquez-vous cette accélération ?

franceinfo : On peut difficilement savoir s'il s'agit réellement d'une accélération du nombre de femmes décédées, ou si simplement notre société les détecte mieux, est plus capable d'identifier lorsqu'une femme est tuée par son compagnon qu'auparavant. Ce qui est sûr c'est que ces femmes tuées sous les coups de leurs conjoints ou ex-conjoints ne sont pas une fatalité, on peut tout à fait éviter les morts, les mortes en l'occurrence, notamment en prenant au sérieux leurs plaintes. On observe dans de nombreux cas que ces femmes avaient porté plainte, et que les plaintes n'ont pas été prises au sérieux par la police nationale ou la gendarmerie nationale.

Donc ces chiffres montrent peut-être que la justice identifie mieux ces faits ?

Tout à fait, et c'est toujours un peu la difficulté avec les politiques publiques en matière de violences contre les femmes. Plus on mène de politiques publiques, plus les chiffres ont tendance à monter. Ce ne sont pas les chiffres qui montent en réalité, c'est la détection des violences. Je comprends donc parfois la frilosité du président de la République à s'engager fortement sur cette question-là : puisqu'à partir du moment où Emmanuel Macron mettra en place une réelle politique publique pour en finir avec les violences, les chiffres dans les années qui vont suivre vont monter. Et pour un président de la République, avoir des chiffres en matière de violence qui montent, ce n'est pas très "bankable" si on veut se représenter à l'élection d'après. (...) Il y a besoin d'un courage politique de la part du président de la République pour que des moyens soient débloqués, comme cela a été le cas en Espagne par exemple. Un outil existe en France, il s'appelle l' "ordonnance de protection". Il a été copié-collé de l'Espagne, qui l'a créé en 2004, nous l'avons créé en 2010. C'est accessible à toute femme victime de violence conjugale : il suffit de faire la demande au juge aux affaires familiales dont on trouve les coordonnées sur internet, il n'y a pas besoin de porter plainte.

Cela on ne le connaît pas assez ?

En Espagne, chaque année, 23 000 ordonnances de protection sont délivrées à des femmes. En France, on est à 1 300 par an. Franchement, c'est une honte. On est complètement à la ramasse sur les politiques publiques qui concernent les violences contre les femmes, et en particulier les violences au sein du couple. Cette ordonnance peut être délivrée à une femme sans qu'elle ait porté plainte, et il y a un nombre incalculable de juges aux affaires familiales qui refusent encore de délivrer cette ordonnance de protection lorsqu'il n'y a pas de plainte de la femme.

Vous militez pour qu'on inscrive le terme de "féminicide" dans le code pénal ?

Le fait de nommer les choses, c'est déterminant pour faire progresser la conscience dans la société et la prise en charge par les professionnels de la justice, ou encore de la police. Ce n'est pas suffisant. Il ne suffit pas de nommer pour que les choses changent. On a également besoin que chaque individu, les travailleurs sociaux, travailleuses sociales, les magistrats et les forces de l'ordre se mobilisent en faveur de la fin des violences. Aujourd'hui ce qu'on observe c'est que les moyens dédiés à la lutte contre les violences ne bougent pas d'un iota. En Espagne, ils sont capables de mettre 1 milliard d'euros sur la table sur cinq ans. En France, on met les mêmes crédits d'une année sur l'autre en espérant que ça bouge. Ça ne bougera pas tant qu'il n'y aura pas de politique publique ambitieuse.

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