Y a-t-il assez de mosquées en France ?

Des fidèles prient à la mosquée de Narbonne (Aude), le 1er février 2015.
Des fidèles prient à la mosquée de Narbonne (Aude), le 1er février 2015. (RAYMOND ROIG / AFP)

Le président du Conseil français du culte musulman a appelé, samedi, à doubler le nombre de lieux de culte musulmans en France dans les deux ans à venir.

L'objectif est ambitieux, mais ressemble surtout à un signal d'alarme. "Nous avons 2 200 mosquées. Il en faut le double d'ici deux ans"a lancé Dalil Boubakeur, président du Conseil français du culte musulman (CFCM), samedi 4 avril, lors de la rencontre annuelle des musulmans de France au Bourget (Seine-Saint-Denis). Une façon d'attirer l'attention sur un déficit de lieux de culte constaté par de nombreux acteurs de l'islam.

"Il est évident qu'il n'y a pas de proportionnalité entre la demande et l'offre [de lieux de culte musulmans], ça crève les yeux", s'exclame Tareq Oubrou, l'imam de Bordeaux. "Dalil Boubakeur n'est pas le seul, je l'ai dit maintes fois depuis des années", acquiesce Khalil Merroun, recteur de la mosquée d'Evry (Essonne). Interrogés par francetv info, les deux hommes confirment ce que montrent les observations chiffrées. 

"Ils viennent à la mosquée et repartent, faute de place"

La loi française interdit le recensement de la population en fonction de la religion, mais les différentes estimations sur le nombre de musulmans en France vont d'environ 4 millions, selon un chercheur de l'Institut national d'études démographiques cité par Le Monde, extrapolant une étude de l'organisme sur les 18-50 ans, à près de 7 millions, selon Dalil Boubakeur. Tous ne sont pas pratiquants, mais 25% des musulmans interrogés dans une enquête Ifop (lien PDF), en 2011, déclaraient se rendre au moins une fois par mois dans leur lieu de culte. Et ce dans un pays qui comptait, selon les chiffres du ministère de l'Intérieur rapportés par Le Monde, 2 449 lieux de culte musulmans en 2012, dont la grande majorité sont des salles de prière et non des mosquées.

"On dit aux musulmans de ne pas faire la prière dans les rues, mais ils vont la faire où ?" s'interroge Tareq Oubrou. Dans son agglomération, l'imam de Bordeaux constate que "les jours fériés ou les vendredis, des gens viennent à la mosquée, ne trouvent pas de place, et repartent", quand d'autres fidèles sont contraints de prier "sur le parking". Khalil Merroun, le recteur de la mosquée d'Evry, se réjouit que l'Essonne, son département, compte de nombreux lieux de culte, "mais ils sont tous trop remplis".

Manque d'argent et mauvaise volonté politique

Khalil Merroun pointe également la répartition inégale des lieux de culte sur le territoire. Dans certaines régions, "les gens sont obligés de faire un parcours du combattant pour aller à la mosquée". La carte des mosquées mise à disposition par le site du CFCM montre effectivement des zones, dans les Landes par exemple, où on ne trouve aucun lieu de culte à 50 kilomètres à la ronde.

En cause, les difficultés des associations à financer la construction de mosquées, ce qui les conduit souvent à se tourner vers l'étranger. Ce phénomène a été mis en avant dans un rapport présenté au Sénat en mars, qui préconise une plus grande transparence sur le financement, rapporte Le Figaro. Un impératif qu'approuvent les deux imams interrogés par francetv info. Mais ceux-ci estiment que les musulmans sont également victimes d'enjeux politiques : "Certaines associations ont l’argent, mais on ne leur donne pas le terrain, on leur fait des complications, on joue le jeu des extrêmes", assure Tareq Oubrou.

Une pénurie de mosquées, mais aussi d'imams

Et ce ne sont pas seulement les mosquées qui manquent. "Il faut aussi penser aux acteurs", avertit l'imam de Bordeaux. "Des associations souffrent car elles ne trouvent pas d'imams compétents ou ne peuvent pas leur offrir de salaire confortable, raconte-t-il. Aujourd'hui, il y a des mosquées qui sont construites mais qui n'ont pas d'équipe."

Samedi, Dalil Boubakeur a évoqué la formation des imams, annonçant avoir bon espoir d'aboutir bientôt à un accord avec "certaines universités parisiennes" pour le volet non-religieux de ce programme. Celui-ci aurait pour objectif "de transmettre des connaissances de la France, de la loi, des traditions françaises à nos imams", a-t-il précisé, "pour qu'ils aient une formation complète, religieuse et républicaine".

S'il considère que l'objectif de doubler le nombre de mosquées en deux ans n'est qu'une déclaration, Tareq Oubrou estime que la France aurait tout intérêt à favoriser leur installation : "Mieux vaut avoir une visibilité [des lieux de culte] plutôt que de laisser se développer une religiosité par internet, qui risque de s’exprimer de façon violente." "Il n’y a pas que l’économie, le travail, le chômage, conclut-il. Les Français ont aussi des besoins spirituels, qui s’expriment, et que le politique doit aider."

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