Pourquoi le procès du cardinal Barbarin restera comme un moment historique

Le cardinal Philippe Barbarin, le 7 janvier 2018, au premier jour de son procès devant le tribunal correctionnel de Lyon.
Le cardinal Philippe Barbarin, le 7 janvier 2018, au premier jour de son procès devant le tribunal correctionnel de Lyon. (MAXPPP)

Le procès de l'archevêque de Lyon a offert pour la première fois une confrontation salutaire entre des victimes d'actes pédophiles et la hiérarchie de l'Eglise.

Quatre jours d'audience d'une grande densité, des témoignages bouleversants de la part des victimes, l'interrogatoire inédit d'un cardinal devant une juridiction pénale et une décision attendue tant pour sa valeur symbolique que juridique... Le procès de Philippe Barbarin, l'archevêque de Lyon, et de cinq coprévenus pour non-dénonciation d'agressions sexuelles sur mineurs, restera comme un moment historique pour l'Eglise et les victimes d'actes pédophiles, mais aussi pour la justice et le droit.

Parce qu'il a permis un face-à-face inédit

D'un côté de la barre, neuf hommes, tous victimes dans les années 1980 et 1990 du père Preynat, responsable d'un groupe de scouts à Sainte-Foy-lès-Lyon ; de l'autre, six prévenus ayant occupé diverses responsabilités au sein du diocèse de Lyon. Jamais en France un procès sur la question de la dénonciation d'actes pédophile n'avait encore réuni un tel casting.

Cet automne, la justice a condamné l'ancien évêque d'Orléans à huit mois de prison avec sursis pour "non-dénonciation d'agressions sexuelles sur mineurs". Mais l'homme d'Eglise, 83 ans, à la retraite depuis huit ans, n'avait pas fait le déplacement dans la salle d'audience.

A Lyon, pendant quatre jours, les parties civiles ont au contraire pu se confronter aux représentants de l'Eglise et interpeller directement le tout-puissant cardinal Philippe Barbarin. Tout au long des débats, les parties civiles ne se sont d'ailleurs pas privées de lui asséner leur vérité et de chercher à mettre en évidence sa responsabilité. "Quand on protège un coupable, c'est comme ça qu'on jette l'opprobre sur les autres", lui a lancé Alexandre Hezez-Dussot, l'homme qui lui a révélé en 2014 avoir été victime du prêtre pédophile trente ans auparavant.

"Les rares actions entreprises [par l'Eglise] ne l'ont été que sous la pression que nous lui avons mise", a lâché un autre plaignant, Laurent Duverger, qui s'était confié dès 2011 à l'évêque auxiliaire Thierry Brac de La Perrière et à Régine Maire, chargée d'écouter les personnes "en difficulté avec l'Eglise". Sans que rien ne se passe par la suite.

"Cardinal Barbarin vous êtes un menteur !" a même osé l'avocat d'un plaignant, battant en brèche l'idée que l'archevêque de Lyon n'ait appris et compris qu'en 2014 la nature des sévices que Bernard Preynat avait fait subir à ses victimes trente ans auparavant.

Jeudi, à la faveur d'une suspension d'audience, le face-à-face s'est mué en dialogue. L'actuel évêque auxiliaire du cardinal Barbarin, Emmanuel Gobilliard, a pris l'initiative d'aller glisser quelques mots au fondateur de l'association La Parole libérée. "Cela m'a changé, je ne suis plus le même homme. Merci d'avoir secoué l'Eglise, j'ai conscience des dysfonctionnements, des difficultés, il faut que ça change. Merci, car ça ne s'arrête pas là", lui a-t-il déclaré, devant les caméras et les micros.

Parce que le cardinal Barbarin a dû s'expliquer

C'est l'image que l'on retiendra de ce procès. Celle de cet archevêque de Lyon, l'un des plus hauts dignitaires de l'Eglise de France, descendu de sa colline de Fourvière, pour se retrouver à la barre d'un palais de justice. Le cardinal Barbarin avait-il seulement prévu de répondre aux questions du tribunal pendant ce procès ? On peut en douter au vu du déroulement du premier jour d'audience. Lorsque le premier prévenu a été appelé, Pierre Durieux, ancien directeur de Philippe Barbarin, a choisi de lire une déclaration puis de se murer dans le silence, provoquant l'agacement perceptible de la présidente du tribunal, Brigitte Vernay.

"S'ils font tous ça, le procès va tourner court", pronostiquait, sur les bancs de la presse, un chroniqueur judiciaire. Ayant vu l'attitude de la magistrate, posant imperturbablement ses questions à un Durieux de marbre, les avocats de la défense ont demandé une suspension d'audience pour affiner leur stratégie. Quelques minutes plus tard, le cardinal Barbarin lisait à son tour un texte commençant par ces mots : "C'est par respect pour la justice de notre pays que je me présente." Et s'achevant par ceux-ci : "Je n'ai rien d'autre à ajouter, je laisserai donc le soin à mes avocats de vous répondre."

La présidente du tribunal semblait prendre acte du fait que le cardinal ne répondrait pas à ses questions. "S'il y a bien quelqu'un qui doit répondre, c'est moi", a fini par lâcher Philippe Barbarin. L'interrogatoire du cardinal, abreuvé de questions par les magistrats et les avocats, a finalement duré près de trois heures. Une petite victoire pour les parties civiles même si les réponses apportées par le prélat, qui a manié l'art de l'esquive, ne les ont pas convaincues : pas de pardon, une compassion un peu convenue pour les victimes et des explications souvent trop floues pour éclaircir les zones d'ombre du dossier.

Parce que les témoignages des victimes ont bouleversé la salle d'audience

La deuxième journée du procès, consacrée aux auditions des victimes présumées, a marqué les esprits avec plusieurs témoignages puissants. Une véritable claque pour le public présent dans la salle.

Il y a d'abord eu la tirade de Laurent Duverger, un long témoignage lu d'un seul bloc à la barre, d'une voix assurée et rageuse, racontant dans le détail les abus sexuels répétés du père Preynat, jusqu'à cette dernière agression, subie à l'âge de 13 ans. La plus "atroce", car perpétrée en public lors d'une excursion en car "au vu et au su de tous mes camarades", a raconté cet homme de 50 ans aux traits juvéniles.
Comme tant d'autres, Laurent s'est tu pendant des années. Jusqu'à un échange avec sa mère – il a alors 21 ans - qui s'inquiétait de sa relation avec sa petite amie de 18 ans. Sa réaction est violente.

Maman, arrête de me prendre la tête. Mes premières relations sexuelles, je les ai eues à 10 ans avec Preynat.Laurent Duvergerdevant le tribunal correctionnel de Lyon

"Tu n'en parles pas… et surtout pas à ton père", lui répond alors sa mère. "Au lieu d'insister et de me rebeller, je me soumets encore une fois. Et le couvercle se referme d'un coup, plus hermétiquement que jamais", a témoigné Laurent Duverger à l'audience.

Quelques minutes plus tard, c'est Christian Burdet, 53 ans, qui a glacé toute une salle. Bernard Preynat, que la famille admirait, avait son rond de serviette à la maison tandis que le samedi, chez les scouts, il abusait de Christian. Dans un silence de mort, Christian a récité l'horreur de sa voix nouée, l'histoire de sa parole qui n'a pu se libérer, y compris auprès de son épouse, qu'en 2016, quarante ans plus tard.

Et puis le lendemain, lors des plaidoiries, c'est une avocate qui a parlé de son client. Les deux premiers jours, Didier n'a pas eu la force de venir s'asseoir aux côtés des huit autres plaignants. Mais mercredi après-midi, la neuvième chaise n'était plus vide. "Au moment où je vous parle, sa compagne, avec qui il est depuis onze ans, sait depuis quelques heures", a lancé Elsa Loizzo. Le matin, alors qu'il ne comptait assister à l'audience que depuis les rangs du public, Didier a trouvé les ressources pour téléphoner à sa conjointe, et lui dire où il se trouvait réellement.

"Après ce procès, j'espère que plus personne ne pourra dire ne pas comprendre les souffrances que peuvent vivre, même des années après, les victimes d'agressions sexuelles", confie Jean Boudot, un avocat de la partie civile. "Le cardinal a été très ému par tout ce qui a été dit, assure pour sa part Jean-Félix Luciani, le conseil de Philippe Barbarin. Il est toujours sous ce choc-là et c'est cela qui occupe ses pensées."

Parce que la justice va devoir trancher des questions de droit essentielles

Au-delà de l'émotion, au-delà des faits, au-delà de la recherche de qui savait quoi, et depuis quand, les trois magistrats de la 17e chambre du tribunal correctionnel de Lyon ont désormais une lourde responsabilité entre les mains avant de rendre leur jugement le 7 mars. Et il ne s'agit pas simplement de savoir s'ils condamneront ou non le cardinal Barbarin et tout ou partie de ses co-prévenus. Les plaidoiries des deux camps ont démontré qu'un même texte de loi pouvait être interprété de multiples façons.

Leur décision sera créatrice de droit positif. Les magistrats vont devoir dire comment délimiter la loi. C'est le sublime travail du juge.Jean Boudot, avocat de la partie civileà franceinfo

Les débats ont en effet soulevé de nombreuses questions. Il s'agit d'abord de savoir si les agissements des prévenus constituent réellement le délit de "non-dénonciation d'agressions sexuelles sur mineurs". A partir de quel niveau d'information est-on tenu de dénoncer ? De simples bruits de couloir suffisent-ils à faire naître cette obligation ? Où se situe la frontière entre la rumeur et des soupçons sérieux ?

Durant ces quatre jours, les avocats ont fait l'exégèse de la loi, s'opposant à coups d'arrêts de jurisprudence et de textes doctrinaires. Est-on tenu de dénoncer même quand les faits dont on a connaissance sont prescrits ? La dénonciation est-elle obligatoire même lorsque la victime, mineure à l'époque des faits, est devenue un adulte en âge porter plainte ? Enfin, les ecclésiastiques peuvent-ils se prévaloir du secret professionnel en toute circonstance et pas seulement dans le cadre de la confession ?

En ce qui concerne le délit de "non-assistance à personne en péril" (qui ne vise que le cardinal Barbarin et Régine Maire), le péril était-il bien imminent et constant, comme l'exige la loi, alors que le père Preynat n'avait plus fait parler de lui depuis 1991 ? 

Il y a enfin la question de la prescription, qui a fait l'objet de longs débats techniques. La "non-dénonciation" est-elle un délit instantané, comme le pensent les avocats de la défense, le parquet et – jusqu'à présent – la Cour de cassation ? Auquel cas on ne peut plus aujourd'hui reprocher aux prévenus d'avoir ignoré les alertes reçues avant 2013. Ou bien est-elle une infraction continue dont la prescription de trois ans ne débuterait qu'à partir du moment où l'obligation de dénoncer s'arrête ? Une telle hypothèse, défendue avec force par les parties civiles, changerait tout.

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