L'Eglise a-t-elle fait évoluer sa doctrine sur la famille ?

Le pape François salue la foule avant son audience générale hebdomadaire, le 2 mars 2016, au Vatican.
Le pape François salue la foule avant son audience générale hebdomadaire, le 2 mars 2016, au Vatican. (VINCENZO PINTO / AFP)

Le pape François a publié, vendredi 8 avril, les conclusions des deux synodes sur la famille lancés en 2014. Analyse avec Martine Gross, sociologue au Centre d’études en sciences sociales du religieux (CeSor).

Les conclusions des deux synodes sur la famille, ouverts en 2014 par le pape François, ont été rendues publiques vendredi 8 avril, dans son exhortation "sur l’amour dans la famille". Le texte de près de 250 pages s'adresse aux évêques et aux prêtres, mais surtout aux familles. Vie en couple, accès à la communion pour les divorcés ou homosexualité : il n'impose pas de solution générale, mais contient des directives.

Communion des divorcés : une avancée réelle

Si le pape a choisi de ne pas bouleverser la doctrine en ce qui concerne l’accès au sacrement de la communion pour les personnes divorcées, il s’est prononcé en faveur du cas par cas. Accompagnés d’un prêtre, les fidèles divorcés devront se soumettre à un examen de conscience "grâce à des moments de réflexion et de repentir". Ils devront méditer sur leur responsabilité dans l’échec de leur premier mariage, avant de pouvoir communier à nouveau.

"C’est un pas en avant, estime Martine Gross, sociologue au Centre d’études en sciences sociales du religieux. Le pape François montre qu’il prend en compte les réalités du monde."

Selon la chercheuse, "les prêtres sont probablement souvent confrontés à des personnes divorcées". On peut donc imaginer l’existence de pressions au sein de l’Eglise en faveur de cette ouverture. Une avancée nécessaire pour éviter une trop grande prise de distance de la part des catholiques. "Pour beaucoup, le discours dogmatique de l’Eglise sur des sujets tels que le divorce, l'avortement ou la contraception devient incompréhensible."

Unions libres et sexualité : une avancée cosmétique

"La famille est un bien pour l’Église et l’Église un bien pour la famille". Sur ce point, la position officielle de l’Eglise reste inchangée : l’union libre ne peut en aucun cas être comparée à "l’idéal complet du mariage".

"En adoptant ce genre de position, l’Eglise risque de s’éloigner du monde. Les gens cherchent de plus en plus à décider de leur propre vie", analyse la sociologue. Pour elle, les avancées et reculades dogmatiques sont des phénomènes récurrents au sein de l’Eglise, comme en témoigne le débat sur la contraception : "En son temps, Jean XXIII [1958-1963] avait fait un pas vers la contraception. Les papes qui lui ont succédé ont reculé".

Une sexualité hors mariage toujours condamnée, donc, mais qualifiée de "don de Dieu" dans le cadre de l’union religieuse. Pour la première fois, la dimension érotique est même saluée. Selon les propres termes du pape, le mariage "inclut la tendresse de l’amitié et la passion érotique".

"L’utilisation de ce terme est un signe de modernité et de rapprochement des valeurs dont les concitoyens se sentent proches, explique Martine Gross. Il ne peut pas éviter d’en parler, ce sont des questions qui concernent tout le monde".

Mariage et accueil des homosexuels : l'immobilisme

"Il n'y a aucun fondement pour assimiler ou établir des analogies, même lointaines, entre les unions homosexuelles et le dessein de Dieu sur le mariage et la famille." Le pape a été très clair, l’ouverture de l’Eglise aux couples de même sexe n’est pas pour demain.

Il a par ailleurs souligné la nécessité pour l’Eglise d’apporter un soutien aux familles "afin que leurs membres qui manifestent une tendance homosexuelle puissent bénéficier de l’aide nécessaire pour comprendre et réaliser pleinement la volonté de Dieu dans leur vie".

"Il procède par étapes, analyse Martine Gross. S’il brûle ces étapes, il risque d’être contesté et déstabilisé par un certain nombre de cardinaux". La chercheuse estime qu’on peut s’attendre à de prochaines déclarations atténuant ces positions, avant de conclure : "La bénédiction des mariages homosexuels ne pourra venir qu’une fois les unions libres et les unions des personnes divorcées reconnues". Chaque chose en son temps.