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L'entrée de la Maison Magdalena, un foyer d'accueil et de réinsertion pour prostitué(e)s à Ecuelles (Seine-et-Marne) le 3 septembre 2016. (BENOIT ZAGDOUN / FRANCEINFO)

A la Maison Magdalena, "Padre" aide les prostituées qui veulent sortir du Bois

Le père Jean-Philippe Chauveau a créé un foyer d'accueil et de réinsertion près de Fontainebleau, qui va héberger ses premiers pensionnaires à la mi-septembre.

Dans sa robe de bure grise élimée, le père Jean-Philippe Chauveau passe la tondeuse dans le jardin, la mine réjouie. Autour de lui, une quinzaine de bénévoles de l'association qu'il a fondée s'affairent en musique, ramassant les pommes tombées dans le verger, arrachant les mauvaises herbes entre les pavés dans la cour. 

Le rêve du "Padre", comme tous le surnomment depuis des années, est devenu réalité, au bord du Loing, derrière la forêt de Fontainebleau. Dimanche 4 septembre, l'évêque de Meaux a procédé à la bénédiction inaugurale de la Maison Magdalena. A Ecuelles (Seine-et-Marne), l'ancien couvent désaffecté, prêté par l'évêché, a été remis en état pour se transformer, à la mi-septembre, en foyer d'accueil et de réinsertion pour les prostitué(e)s du bois de Boulogne, aux portes de Paris.

"Les copines m'ont dit : 'Viens, c'est le prêtre'"

Avec Jessica, une ancienne prostituée latino-américaine, Charme sera le premier pensionnaire des lieux. Cet Ivoirien de 42 ans s'est déjà installé dans une chambre à l'étage. 

Charme sera le premier pensionnaire de la Maison Magdalena. (BENOIT ZAGDOUN / FRANCEINFO)

Parti d'Abidjan, Charme est arrivé à Paris en 2000 avec son copain et un visa étudiant. Ses études de stylisme ont pris fin lorsque leur couple s'est séparé. Et ses ennuis d'argent ont commencé. "Quand j'ai perdu mon titre de séjour, je me suis retrouvé sur le trottoir", résume-t-il avec pudeur.

On est obligé de rester dans le Bois, quelle que soit la météo, pour gagner au moins 40 euros, de quoi payer la chambre d'hôtel et avoir un toit pour dormir. Et le lendemain, il faut recommencer.

Charme, ancien prostitué

à franceinfo

"J'ai rencontré 'Padre' un soir d'hiver, il y a dix ou douze ans, se souvient Charme. Il faisait froid, j'étais assis et j'ai vu une camionnette arriver. Les copines m'ont dit : 'Viens, c'est le prêtre.' Il nous a offert le café." Soir après soir, une relation d'amitié est née.

Une des chambres de la Maison Magdalena, le 4 septembre 2016. (BENOIT ZAGDOUN / FRANCEINFO)

"Quand le projet de la Maison Magdalena est né, j'ai demandé au 'Padre' : 'Est-ce que tu peux m'héberger ?' Il a accepté", poursuit Charme. "Le plus important, c'était de rentrer ici. Après, on verra ce que dieu peut nous donner", philosophe-t-il, confiant qu'il aimerait bien reprendre la couture. Il ne retourne plus au bois de Boulogne que "de temps en temps", "pour causer avec les copines". Pour la messe d'inauguration, Charme sera enfant de chœur en aube blanche. "J'ai tout répété", se réjouit-il.

Des chambres pour sept pensionnaires

La Maison Magdalena pourra accueillir sept personnes, encadrées par une "maîtresse de maison" et une directrice. Un bâtiment pour les chambres individuelles des femmes, un autre pour celles des hommes, avec douches et lavabos sur le palier, et des salles communes.

La Maison Magdalena, le 4 septembre 2016. (BENOIT ZAGDOUN / FRANCEINFO)

Dans son bleu de travail, le visage constellé de brins d'herbe coupés, Jean-Michel, 69 ans, président de l'association, grille une cigarette. "L'idée, c'est, dans un premier temps, de se refaire une santé, soigner ses problèmes d'addiction à la drogue ou à l'alcool. Se lever et se coucher à heure fixe. Ce sont des personnes complètement déstructurées", note-t-il, misant sur l'aide régulière de psychologue, médecin et assistante sociale bénévoles.

"Dans un deuxième temps, il y a aura la mise au travail en communauté au sein de la maison. Et dans un troisième temps, la formation puis la recherche d'un travail." Le retraité ne se voile pas la face : "Certaines viendront, partiront et ne reviendront pas forcément. Cela prendra le temps qu'il faudra", mais "l'objectif, c'est que la maison soit pleine début 2017".

Charme, dans le jardin de la Maison Magdalena, le 4 septembre 2016. (BENOIT ZAGDOUN / FRANCEINFO)

Cierges, potager et cours de français

Le séjour durera six mois, renouvelables une fois ou deux. Et chaque pensionnaire signera un contrat. L'association proposera des cours de couture et de maquillage, mais aussi de français, car "la plupart de ces personnes parlent encore difficilement français", relève Camille, 27 ans. Les bénévoles, comme elle, comptent aussi relancer la ciergerie, laissée à l'abandon après le départ des dernières religieuses, et créer un potager.

L'un des ateliers de la Maison Magdalena, le 4 septembre 2016. (BENOIT ZAGDOUN / FRANCEINFO)

Si le "Padre" veut offrir une nouvelle vie aux prostitué(e)s, c'est sans doute parce que lui-même a été sauvé d'une jeunesse traumatisante. Cette histoire intime, il l'a détaillée dans un livre, "pour montrer qu'on peut être heureux, même si on a galéré". Il raconte son enfance dans une cité HLM de La Garenne-Colombes (Hauts-de-Seine), ce père alcoolique et incestueux, ce viol perpétré par un voisin à 12 ans, ses petits larcins et la maison de correction où il est envoyé à 13 ans. Puis, il y a eu ce collègue très pieux des ateliers Peugeot. Sa vocation est née : il sera le père Jean-Philippe Chauveau. Avec lui, le tutoiement est immédiat et le parler franc.

Je pourrais être en prison ou mort aujourd'hui. J'ai eu la chance de rencontrer des gens qui m'ont permis de faire quelque chose de ma souffrance.

père Jean-Philippe Chauveau

à franceinfo

Sa prêtrise, il l'exerce d'abord auprès des toxicomanes. "C'était au milieu des années 1980, entre les overdoses et le sida, les gens tombaient comme des mouches." Au retour d'un séjour en Afrique, il est muté à Boulogne-Billancourt, dans "une paroisse 'bourge'", où "les pauvres longeaient les murs". Ici, il organise une fois par semaine un dîner, les mercredis du cœur, "pour que ces deux mondes se rencontrent". Il devient aussi aumônier à la prison de Nanterre.

Le père Jean-Philippe Chauveau, 66 ans, le 4 septembre 2016. (BENOIT ZAGDOUN / FRANCEINFO)

Et depuis près de vingt ans, il parcourt les allées du bois de Boulogne. D'abord à pied, puis au volant d'une camionnette, et maintenant d'un camping-car. Les bénévoles y vont tous les soirs. "Le but, c'est que les filles se sentent bien, comme chez elles quand elles montent dans le véhicule. Elles vivent dans un milieu toujours triste et dur. Elles attendent de nous qu'on leur apporte de la joie, qu'on les écoute, qu'on soit là pour elles", détaille le religieux.

"Toute personne est faite pour aimer et être aimée"

Du café, des sucreries, des discussions et des prières. "C'est elles qui nous l'ont demandé. Elles voulaient prier avec nous, assure-t-il. On éteint la lumière, on allume des bougies et on sort les statues de la Vierge qu'elles nous ont achetées en souvenir à Lourdes. Le pèlerinage annuel, c'est elles aussi qui nous l'ont demandé." 

"On doit respecter et accepter l'autre pour ce qu'il est. Il ne doit pas avoir à se cacher, prêche-t-il, ajoutant avec conviction : Toute personne est faite pour aimer et être aimée." Cela passe parfois par un rien. "La révolution de l'amour commence par un sourire, déclare-t-il en citant Mère Teresa. Tout le monde en est capable. Pas besoin d'être catho pour comprendre ça." 

A 66 ans, "Padre" vit maintenant dans une communauté d'Orléans, mais il revient chaque semaine. Après Grenoble, des associations Magdalena doivent voir le jour à Orléans et Nantes.