Un téléphone pour chaque détenu : en France et à l'étranger, quel est le bilan des expérimentations ?

Un détenu passe un appel au centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan (Landes), le 26 février 2015. 
Un détenu passe un appel au centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan (Landes), le 26 février 2015.  (MEHDI FEDOUACH / AFP)

Des récentes déclarations de la garde des Sceaux, Nicole Belloubet, ont relancé le débat sur l'autorisation de téléphones individuels, portables ou fixes, en prison. Sont-ils une solution ? Des expériences de ce type, en France et en Europe, apportent les premières réponses. 

"Cette idée n'a rien d'absurde." C'est par ces mots que la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, a provoqué un nouveau débat, lundi 21 août. La garde des Sceaux, en visite au centre pénitentiaire de La Farlède (Var), répondait à une question de La Provence sur l'autorisation des téléphones portables en prison. La ministre a par la suite précisé ses propos. "Il faut donner aux détenus des moyens de communication, a-t-elle défenduPar des portables contrôlés ou des lignes fixes."

La question des téléphones individuels pour les détenus, qu'ils soient fixes ou mobiles, se pose de plus en plus en France comme à l'étranger. Certains avancent l'idée en estimant qu'elle permettra de mieux lutter contre les téléphones introduits illégalement en prison. Plus de 33 000 appareils ont été découverts en détention en France en 2016, et le chiffre ne cesse d'augmenter depuis trois ans, selon la direction de l'administration pénitentiaire. Des téléphones contrôlés peuvent-ils aussi rompre l'isolement des détenus, et faciliter le travail des surveillants pénitentiaires ? De la Meuse à la Belgique, du Royaume-Uni au Danemark, les premiers exemples de téléphones personnels en détention apportent un éclairage. 

Renouer avec la famille et la société

En France, une prison a déjà franchi le pas. Il s'agit du centre de détention de Montmédy (Meuse). Depuis l'été 2016, les 290 cellules individuelles du centre sont équipées d'un téléphone fixe. Chaque détenu a donc son propre moyen de communication avec l'extérieur. A Montmédy, une personne incarcérée peut appeler en moyenne dix numéros de proches ou d'amis, scrupuleusement vérifiés par la direction. Les conversations sont payantes et contrôlées, voire enregistrées si le détenu présente un comportement troublant. 

Pourquoi avoir lancé cette première en France ? "Nous voulions reconnecter la téléphonie avec les plages horaires des familles et améliorer la confidentialité des communications", répond à franceinfo la direction de l'administration pénitentiaire. Auparavant, les téléphones accessibles aux détenus se trouvaient dans les coursives, et étaient uniquement disponibles avant 18 heures. Les conversations avec les proches, souvent au travail à ces heures-là, étaient régulièrement compromises. 

Un an plus tard, la direction de l'administration pénitentiaire assure que "des détenus qui téléphonaient peu, voire pas du tout, le font maintenant régulièrement". Début 2016, avant l'expérience, le centre de détention recensait en moyenne 836 appels de détenus par mois. Ce chiffre a triplé avec l'arrivée des téléphones dans les cellules. Des appels plus nombreux, qui ont pu aussi éviter des tentatives de suicide parmi les détenus. "Cela peut avoir un impact décisif sur quelqu'un s'apprêtant à commettre un suicide", affirme Martine Herzog-Evans, professeure à l'université de Reims et spécialiste en exécution des peines. "Cette personne ne va pas se suicider si elle peut parler à son conjoint ou à son frère pendant une heure" dans sa cellule.

Le travail des surveillants allégés

A 130 kilomètres de Montmédy, une expérience similaire a lieu dans la prison de Marche-en-Famenne (Belgique). Comme les nouveaux centres de détention belges de Beveren et de Leuze-en-Hainaut, cette prison a installé un téléphone pour chacun de ses quelque 300 détenus, dès son ouverture en 2013. Dans chaque cellule, un ordinateur et un casque connectés au système PrisonCloud permettent aux prisonniers d'appeler leurs proches, précise la BBC (lien en anglais). A Marche-en-Famenne, ni les temps de communication ni les numéros ne sont limités.

"Cela demande beaucoup moins de travail au personnel", constate Frédéric Dethier, directeur de l'établissement. Avant ces appels dans les cellules, "les cabines téléphoniques engendraient énormément de soucis. Il fallait un agent pour accompagner chaque détenu pour un coup de fil." Lorsque les appels étaient plus fréquents, vers 17 heures, "vous pouviez avoir 25 'mouvements' d'agents et de détenus dans une prison", raconte Frédéric Dethier. "C'était l'une des causes de violences les plus habituelles. Nous n'avons plus ça."

Ces exemples se multiplient aussi outre-Manche, notamment à Bristol, comme le note la BBC (article en anglais). Pour Mark Fairhurst, président de la Prison Officer's Association, qui représente les personnels pénitentiaires au Royaume-Uni, les téléphones en cellule "vont sûrement calmer les tensions" entre détenus et surveillants. "Quand vous enfermez une personne, cela crée des tensions. Une personne enfermée qui peut appeler ses proches est apaisée." 

Une solution contre les téléphones cachés ?

Ces nouvelles initiatives visent aussi à permettre aux personnels "d'arrêter de s'épuiser à chercher des téléphones illicites", poursuit Martine Herzog-Evans. "Les surveillants ne font que ça." Et le problème ne s'arrête pas à la France : dans les prisons dites "fermées" du Danemark, où les téléphones individuels sont interdits, "on a augmenté le contrôle car il y a des problèmes, le nombre de téléphones illégaux augmente", confirme Georg Lett, avocat à Copenhague. Les autres prisons danoises – les prisons "ouvertes", sans murs et sans barreaux, où les détenus travaillent et suivent des études – autorisent un téléphone basique par cellule. 

L'arrivée de ces nouveaux téléphones sonne-t-elle la fin des portables cachés en prison ? A Montmédy, les saisies de téléphones mobiles illicites ont baissé de 31% en un an, avec les débuts de l'expérimentation. "C'est un peu tôt pour dire si cette baisse est conjoncturelle ou durable, tempère la direction de l'administration pénitentiaire. Il faudra voir sur le long terme."

Martine Herzog-Evans, elle, ne "croit pas du tout" que les intrusions de téléphones illégaux vont s'arrêter du jour au lendemain. Au mieux, elles diminueront si les coûts de communication des nouveaux téléphones sont faibles, explique la professeure. Mais "les détenus n'auront toujours pas accès à internet. En leur donnant des téléphones portables contrôlés, on ne fait que repousser le problème." 

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