PMA pour toutes : "On a des droits à quelque chose, pas à quelqu'un", s'indigne la philosophe Sylviane Agacinski

La philosophe Sylviane Agacinski, invité de franceinfo lundi 24 juin.
La philosophe Sylviane Agacinski, invité de franceinfo lundi 24 juin. (FRANCE INTER / RADIO FRANCE)

"La famille, comme la sexualité, c'est une totale liberté mais ce n'est pas un droit. On ne peut pas avoir droit à un enfant", estime-t-elle.

La philosophe Sylviane Agacinski publie cette semaine un manifeste très engagé, L'Homme désincarné : du corps charnel au corps fabriqué, aux éditions Gallimard, où elle ne cache pas son inquiétude quant à la loi sur la bioéthique qui doit être présentée fin septembre à l'Assemblée, et notamment sur la PMA pour toutes.

"La bioéthique semble perdre tout repère", écrit-elle. "Nous commençons à dire : la parenté va se fonder sur la volonté, le consentement, et non plus du tout sur le rapport personnel et charnel à l'enfant", commente la philosophe, invitée lundi 24 juin sur France inter. Évoquant la GPA, elle juge d'une "violence misogyne inédite" le fait de réclamer le droit "d'acheter le corps d'une femme, jour et nuit pendant neuf mois" ou de considérer un "droit à un enfant". "On a des droits à quelque chose, pas à quelqu'un", s'indigne-t-elle.
Le projet de loi qui sera discuté à la rentrée ne prévoit pas d'autoriser le recours à une mère porteuse.

Pourquoi êtes-vous inquiète ?

La juriste Marcelle Ayako, par exemple, nous dit que le but est de se passer de son corps pour procréer et de surmonter finalement cet état de mammifère sous-développé qui est le nôtre en ce moment. Ce rêve est alimenté, d'une certaine manière, par les industries qui produisent non seulement des machines, des robots, mais aussi du corps humain, à travers les biotechnologies. Du coup, elles génèrent aussi un marché du corps humain qui m'inquiète au tout premier chef. Si j'ai pris position, c'est parce que je ne pensais pas qu'on irait si loin. J'ai travaillé longtemps sur la GPA et là, dans L'homme désincarné, j'ai constaté en voyant l'évolution des discours et des propositions, que progressivement, nous adoptons le vocabulaire et la logique des Instituts de technologie de reproduction humaine américains qui font que l'enfant n'est plus conçu comme un être engendré par deux personnes, par un homme et une femme, mais comme un être fabriqué et où la parenté n'est plus déterminée par des relations interpersonnelles mais se trouve déterminée par la volonté. La cour de Californie a défini comme parent d'intention un couple, quel qu'il soit, qui utilisait une mère porteuse pour faire un enfant. Et nous, nous commençons à dire : la parenté va se fonder sur la volonté, le consentement, et non plus du tout sur le rapport personnel et charnel à l'enfant.

Vous allez très loin dans ce texte…

Je suis allée plus loin notamment parce que je pensais que, par exemple, une généralisation de la PMA n'entraînerait pas la GPA, que notre droit était ferme là-dessus. J'ai eu envie de m'engager pour deux raisons : d'abord, c'est par rapport à un certain nombre de discours que je considère comme fantasques, qui défient la raison, qui disent par exemple que, puisque le sexe dans la société reçoit différentes significations, en fait ça n'est que du genre, il n'y a plus de sexes. Et même dénégation d'une certaine façon dans les théories queer de la réalité-même de la différence sexuelle qui fait que nous sommes différents sexuellement parce que nous nous reproduisons sexuellement et parce que nous sommes mortels. Le sens commun démontre ça tout aussi bien que les biologistes. D'autre part, j'ai eu envie de préciser un certain nombre de questions parce que le débat est impossible ! On ne peut pas parler. Dès que j'ai commencé à dire : attention, l'usage d'une mère porteuse, c'est quand même l'achat de la vie d'une femme, jour et nuit, pendant neuf mois, c'est l'achat de l'enfant indirectement, c'est l'achat de la filiation maternelle de l'enfant - toutes choses qui sont absolument incompatibles avec les droits de l'enfant, les droits de l'homme - il y a un certain militantisme LGBT ou gay qui dit : nous avons droit à la GPA, nous avons droit d'acheter des femmes. Il y a eu d'ailleurs un clash entre les féministes et les gays. Si vraiment vous prétendez qu'il y a un droit à acheter le corps des femmes, ce qui est une régression incroyable dans notre culture, à ce moment-là, vous exprimez une sorte de misogynie, de violence misogyne inédite dans l'histoire ! Pour moi, il n'y a pas de compromis là-dessus.

Mais actuellement on parle de PMA pour toutes, pas de GPA ?

Je ne dis pas que c'est la même chose et je ne me place pas à la place du législateur. Je dis : Réfléchissons ! Posons-nous des questions ! Et je parle d'abord aux femmes. Qu'est-ce que ça veut dire au fond de construire de manière artificielle la naissance d'un enfant qui sera a priori privé de géniteur et de père ? Je constate que, dans les faits, dans la méthode d'injection directe des spermatozoïdes dans l'ovule font que la PMA pour les couples mixtes qui ont des problèmes de pathologies, il y a 5% de dons de gamètes. Tout le reste, ce sont les gamètes du couple et l'enfant est donc l'enfant du couple. Or, pour l'enfant qui est né de sperme inconnu, il y a un problème. Je suis d'accord sur l'idée qu'il faudrait peut-être, par exemple, que le donneur laisse une lettre à l'enfant pour expliquer ses motivations, pour qu'il y ait une repersonnalisation de l'engendrement. Mais que se passe-t-il si l'enfant n'a qu'une seule filiation maternelle ? Ou de deux mères ou d'une seule mère ? On construit, à cause de la loi, à cause de la médecine, les conditions d'une naissance qui va être différente de tous les autres enfants, qui va être tronquée. Qu'est-ce que va penser un enfant ? Pourquoi moi je n'ai qu'une seule parenté, une parenté monosexuée ?

Pourquoi refusez-vous de penser la famille sur le modèle autre que le modèle naturel, un père, une mère ? Ce qu'ils disent c'est que c'est un droit nouveau ?

C'est un droit nouveau. Mais est-ce que pour l'enfant, ça respecte son être même ? Tout enfant, qu'il naisse en laboratoire ou autrement, il naît d'un homme et d'une femme. La famille, comme la sexualité, c'est une totale liberté mais ce n'est pas un droit. On ne peut pas avoir droit à un enfant. L'enfant est une personne ! On a des droits à quelque chose, pas à quelqu'un. Ça ne me gêne pas [de passer pour conservatrice ou réactionnaire]. Il faut savoir conserver quand on dérape, quand on frôle quelque chose de moins humain. Il faut que les femmes réfléchissent aussi à ce qui se passera pour ces enfants. À l'adolescence, ils vont demander des comptes. Il y a une inégalité là-dedans.

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