Pompier aspergé de gaz lacrymogène par un gendarme : le journaliste qui a réalisé la photo raconte la scène

Un pompier aspergé de gaz lacrymogène par un policier, lors de la manifestation des pompiers, le 15 octobre 2019.
Un pompier aspergé de gaz lacrymogène par un policier, lors de la manifestation des pompiers, le 15 octobre 2019. (YANN LEVY / HANS LUCAS)

Des pompiers professionnels ont défilé mardi à Paris pour dénoncer le manque d'effectifs et de reconnaissance de leur profession. Des affrontements avec les forces de l'ordre ont eu lieu en fin de journée. Le journaliste Yann Levy a couvert le rassemblement.

"Faire plus avec moins, bienvenue chez les pompiers." Des milliers de pompiers professionnels "en colère" ont défilé, mardi 15 octobre à Paris, pour dénoncer le manque d'effectifs et de reconnaissance de leur profession lors d'une manifestation nationale qui s'est terminée par des affrontements avec les forces de l'ordre. Le journaliste et photographe Yann Levy était sur place et a pris une photo d'un garde mobile en train d'asperger un pompier de gaz lacrymogène. Contrairement à ce qui était indiqué dans un premier temps, il s'agit d'un gendarme et non d'un policier. Le cliché est devenu l'une des images fortes de cette mobilisation. Yann Levy raconte à franceinfo les "coulisses" de cette photo.

"Quand je suis arrivé, c'était très festif, bon esprit, le défilé se déroulait sans incident", raconte-t-il. A l'invitation de l'intersyndicale des pompiers, des urgentistes, eux-mêmes grévistes depuis plusieurs mois, rejoignent le cortège pour défendre leur régime de retraite et dénoncer leurs conditions de travail, rappelle France Bleu.

Les soignants sont vêtus de blouses blanches, de masques de protection et de bandeaux, les pompiers ont gardé leur uniforme de travail et ont inscrit des messages revendicatifs sur leur veste. On peut lire notamment "Au feu les pompiers, l'hosto est en train de crever"ou "Métier à risque non reconnu ! En colère à 100%".

"Les gens étaient contents de se retrouver"

"Au début, rien ne laissait pressentir qu'il allait se passer quelque chose, il n'y avait pas de tension. Je ne sentais pas l'atmosphère que je ressens depuis la loi Travail où il y a énormément de répression sur les manifestants, affirme-t-il. Des urgentistes dansaient ensemble avec les pompiers, les gens étaient contents de se retrouver." Cette fois-ci, le journaliste est venu sans son équipement de protection, sans son matériel pour se protéger d'éventuels tirs de lanceur de balles de défense (LBD) et de grenades de désencerclement.

En fin d'après-midi, la délégation de pompiers reçue à Matignon revient parmi les manifestants et affirme que "ça n'a rien donné". "Les pompiers ont donc décidé d'aller sur le périphérique mais ont été bloqués par les forces de l'ordre", décrit Yann Levy. Le journaliste suit un petit groupe de manifestants qui décide de passer outre le blocage des forces de l'ordre et de se diriger vers la porte de Vincennes.

Les pompiers n'étaient pas dans une optique de confrontation, ils voulaient pousser et passer, un peu comme dans une mêlée de rugby. Ils rigolaient.Yann Levy, journalisteà franceinfo

Certains poussent les boucliers des gardes mobiles pour forcer le passage, mais sans agressivité, selon Yann Levy. "C'était tendu mais pas violent." "Sur d'autres de mes images [qui ne sont pas publiques], on voit des gendarmes qui sont mal à l'aise, d'autres plus agressifs. Il y avait toutes les attitudes, chez les pompiers aussi". Selon le photographe, certains manifestants appellent à la clémence des forces de l'ordre. "Les gars, quand vos bagnoles crament, on est là. Quand on est sur des accidents, on est ensemble", cite Yann Levy.

"Une incompréhension"

Alors qu'il se trouve non loin des colonnes de la barrière du Trône, à l'est de la place de la Nation, Yann Levy voit un policier sortir une bombe de gaz lacrymogène et viser les manifestants pour les disperser. "C'était vraiment très étrange, il y avait aussi des gardes mobiles qui essayaient de discuter et, tout d'un coup, ça a gazé. Il y avait vraiment une incompréhension."

Il a gazé dans le tas pour dissoudre la mêlée. Des pompiers se sont réfugiés dans un bar, des cafetiers leur ont apporté de l'eau pour qu'ils se rincent les yeux.Yann Levy, journalisteà franceinfo

"A ce moment-là, je suis au cœur de la mêlée, j'ai une focale courte qui permet de travailler de près, et je sens qu'il va se passer quelque chose. Au moment où ça dégénère, je continue de 'shooter', c'est quasiment instinctif", raconte-t-il. Yann Levy prend la photo du gendarme aspergeant un pompier, mais n'a pas le temps ni la possibilité de voir leurs réactions. "C'était très confus, ça pétait de l'autre côté du barrage policier, ça matraquait, tabassait, il y avait un gazage monstrueux. Je ne voyais pas grand-chose", poursuit-il. Sur une vidéo, on voit les forces de l'ordre faire usage de canons à eau pour disperser les manifestants.

Le journaliste voit des pompiers prendre en charge leurs collègues, en mettre certains en position latérale de sécurité pour les protéger. Puis il s'éloigne du cortège et rentre dans le métro. Dans le souterrain, les passagers sont "asphyxiés" à cause du gaz lacrymogène, affirme-t-il. "J'ai allumé internet et j'ai halluciné : la photo tournait déjà. Mais avec le recul, je comprends pourquoi elle est devenue symbolique." 

Vous êtes à nouveau en ligne