TRIBUNE. "Ne vous inquiétez pas pour nos enfants, ils sont aimés" : lesbiennes ou célibataires, elles ont eu recours à la PMA et veulent peser dans le débat

\"Nos familles n\'ont pas moins de valeur que les vôtres\", écrivent les signataires de cette tribune sur l\'absence des lesbiennes et célibataires des débats sur la PMA.
"Nos familles n'ont pas moins de valeur que les vôtres", écrivent les signataires de cette tribune sur l'absence des lesbiennes et célibataires des débats sur la PMA. (MINT IMAGES / AFP)

Quatre-vingt-dix femmes qui ont dû se rendre à l'étranger pour faire des enfants interpellent les médias qui tendent régulièrement le micro aux opposants à la PMA pour toutes. Elles dénoncent l'invisibilisation des lesbiennes et des célibataires, premières concernées par le projet de loi du gouvernement.

"Pourquoi sommes-nous si peu visibles dans les médias, même quand il s'agit de sujets qui nous concernent directement ?" Le gouvernement prépare un projet de loi bioéthique, qui prévoit notamment d'étendre l'accès à la procréation médicalement assistée (PMA) à toutes les femmes. Les couples de lesbiennes et les femmes célibataires sont les premières concernées par cette évolution. Pourtant, rares sont celles qui ont été consultées ou invitées sur les plateaux de télévision pour s'exprimer. Quatre-vingt-dix femmes, qui ont dû se rendre à l'étranger pour concevoir des enfants grâce à la PMA, dénoncent cette invisibilisation dans une tribune publiée sur franceinfo, jeudi 11 octobre. Elles veulent faire entendre leurs voix dans ce débat.

Parmi les signataires*, la journaliste d'Arte Marie Labory, l'ancienne capitaine de l'équipe de France féminine de football Marinette Pichon, la députée LREM de l'Allier Laurence Vanceunebrock-Mialon, la réalisatrice Emilie Jouvet, la DJ Rag, la présidente de l'association Les Enfants d'arc en ciel Céline Cester, l'association Collectif BAMP!, l'association Gaylib, l'APGL, le groupe Icimamasolo… Les signataires s'expriment ici librement.


Voilà que ça recommence.

Les débats sur l'ouverture du mariage aux couples de même sexe, en 2013, nous avaient laissées exsangues. Nous, les lesbiennes qui voulions fonder une famille. Nous, les femmes qui avons dû recourir à la PMA, à l'étranger, pour y parvenir. Exsangues, parce que ces débats ont permis à un flot de paroles haineuses de se déverser… sur nous.

Et voilà que ça recommence. Le gouvernement a beau dire qu'il veut un "débat serein, apaisé, et calme" sur la PMA, nous savons que la paix ne se décrète pas. Il n'y aura rien de constructif apporté par ceux qui s'opposent à son extension aux couples de femmes et aux femmes célibataires. Depuis la rentrée et jusqu'à la proclamation de la loi, nous subissons et allons devoir subir leurs arguments, répétés ad nauseam. Ils ne transigeront sur rien, il n'y aura pas de négociations.

Et qui parle ? L'Eglise, La Manif pour tous, des philosophes, des "intellectuels" autoproclamés… Personne qui ne soit directement concerné. Personne qui n'ait la science infuse sur la question.Les signataires de la tribune

Tous parlent au nom de dogmes, de craintes, d'inquiétudes, de ressentis. Rien qui ne soit validé par la science ou des précédents historiques. Mais leur avis prévaut, s'étale, s'invite jusque dans les Etats généraux de la bioéthique. Ils promettent l'effondrement de la société et de ses valeurs, des générations d'enfants traumatisés. Les uns s'appuyant sur des valeurs religieuses, qui n'ont aucune validité objectivement établie. Les autres faisant mine de se cacher derrière de vagues notions de psychanalyse, qui là non plus n'ont rien d'universel ou d'incontestable.

Nous ne demandons évidemment pas que les désaccords soient tus et muselés. Mais 75% des Français sont favorables à l'ouverture de la PMA, selon un sondage Ipsos-Sopra réalisé pour France Télévisions en juin 2018. Pourtant, à lire ou regarder les infos, on pourrait avoir l'impression que c'est tout le contraire. C'est ici que les médias sont responsables.

Chers journalistes et rédacteurs en chef, pour cinq opposants à la PMA, combien de lesbiennes avez-vous interrogées ? Le décalage est criant et le combat médiatique, inégal, dès le départ. Car, quand bien même vous nous donneriez la parole équitablement, nous ne viendrions qu'avec nos vécus, nos émotions, nos familles, auxquels vous n'accordez pas le dixième de l'attention que vous portez aux "spécialistes", "analystes" ou "éditorialistes" qui glosent sur nos situations de vie.

Il nous faudrait rester de marbre, dérouler un argumentaire infaillible. Mais nous sommes à vif. Face à leur dégoût, nous souffrons. Face à leur haine, nous sommes blessées. Or la haine, la peur, ça vend bien, n'est-ce pas ? Les petites phrases assassines, les "punchlines" apocalyptiques font les meilleurs titres. C'est moche à dire, et à reconnaître, mais vous êtes nombreux, dans les rédactions, à utiliser la force de frappe des haineux sans avoir l'air d'y toucher. Il n'y a qu'à lire les commentaires sous vos articles en ligne. De l'homophobie crasse au kilomètre. Mais ça fait du trafic sur vos pages. Alors… Tant pis pour nos enfants.

Pourquoi sommes-nous si peu visibles dans les médias, même quand il s'agit de sujets qui nous concernent directement ?Les signataires de la tribune

N'y a-t-il pas là une forme de lesbophobie, plus soft, peut-être moins consciente, qu'il serait bon de questionner ? L'idée préconçue, sans doute même pas exprimée, mais qui s'impose à de nombreuses rédactions, qu'une lesbienne, ce n'est pas très "sexy" médiatiquement ? Qu'elle n'est pas, a priori, "une bonne cliente" ? Que ce n'est pas "concernant" pour "les gens" ? Que celles qui prennent la parole sont "trop militantes" ?

Par ailleurs, le traitement de ces plateaux, où les anti-PMA sont majoritaires, semble aussi problématique : pourquoi personne ne souligne la lesbophobie de la plupart des opposants ? Parce qu'eux-mêmes ont décrété que leur combat n'était pas homophobe ? C’est donc acté. Pas de remise en question de leur véritable positionnement. Or, cette haine des femmes homosexuelles est évidente. En substance, on nous dit que si nous voulons des enfants, n'étant pas stériles, il nous suffit de coucher avec un homme. On n'oserait pas si ouvertement suggérer à une femme hétérosexuelle, dont le conjoint est stérile, d'avoir des rapports sexuels avec un inconnu. Cette femme-là aura droit à une PMA en France, sans que jamais quiconque, jusqu'ici, n'y ait rien trouvé à redire sur les plateaux de télévision.

Non, c'est bien le fait que des femmes, lesbiennes ou célibataires, puissent se passer d'un pénis dans leur vie qui pose problème. Ces femmes-là doivent quelque part en payer le prix et ce prix, quelques traditionalistes ont décrété que ce serait de ne pas avoir d'enfant.Les signataires de la tribune

Nous insistons : quelques traditionalistes. Ils ne représentent pas grand-chose, mais ils ont pignon sur rue, parce qu'ils sont structurés, parce qu'ils savent se mobiliser et qu'ils maîtrisent le temps médiatique : celui du coup et de la surenchère. Et nous voilà, nous, lesbiennes, mères, tentant de rappeler que la grande majorité des enquêtes concluent que les enfants nés par PMA dans des couples lesbiens ne vont ni moins bien ni mieux que les enfants nés dans des couples traditionnels. C'est un fait. Le reste n'est qu'opinion personnelle.

Ouvrir la PMA aux couples lesbiens et aux femmes célibataires, c'est d'abord reconnaître nos familles, qui existent déjà, depuis des décennies. Le désir d'enfant est profondément humain.

Qui peut vraiment croire que les femmes qui, comme nous, ont affronté un véritable parcours du combattant pour concevoir leur enfant à l'étranger, ont fait un "caprice" ?Les signataires de la tribune

Ne vous inquiétez pas pour nos enfants. Ils ont été désirés. Ils ont été attendus, parfois longtemps. Ils sont aimés. Nos familles n'ont pas moins de valeur que les vôtres. Il est insupportable qu'elles soient ainsi scrutées et jugées. Et si nos enfants souffrent de quelque chose aujourd'hui, c'est d'être ainsi rejetés, montrés du doigt par des soi-disant détenteurs de vérité. Ce que nous craignons pour eux, c'est qu'ils croisent un jour, en bas de chez nous, ces manifestants pleins de haine.

Et pendant qu'on leur crache à la figure dans tous les médias ou presque, eux vont à la crèche, à l'école. Ils y rencontrent des enfants dont les parcours de vie ne correspondent pas aux standards de l'idéal familial véhiculé par l'Eglise ou La Manif pour tous. Ils y côtoient des enfants de couples divorcés, des enfants dont un ou les deux parents sont absents, des enfants adoptés. Ils partagent leur quotidien avec des enfants qui ont faim le matin, d'autres qui portent des marques suspectes sur le corps, ou encore des enfants logés dans des hôtels sociaux. Des enfants dont tout le monde se fout, pour qui personne ne descend dans la rue.

Vraiment, ne vous inquiétez pas pour nos enfants. Ou plutôt, si, inquiétez-vous, médias, journalistes, politiques, inquiétez-vous et protégez-les des discours de haine.

* Liste des premières signataires :

Marie Labory, journaliste/présentatrice d'Arte, mère de jumeaux nés après une PMA en Espagne - Marinette Pichon, ancienne capitaine de l'équipe de France féminine de football - Emilie Jouvet, réalisatrice - Florence Mary, réalisatrice du documentaire Les carpes remontent les fleuves avec courage et persévérance, primé en festivals - Rag, DJ - Muriel Douru, auteure-illustratrice-blogueuse, Out d'or du dessin engagé 2018 - Laurence Vanceunebrock-Mialon, députée LREM de l'Allier - Véronique Godet, vice-présidente de SOS Homophobie -  Stéphanie et Marie-Charlotte, auteures du blog "Demande à tes mères" - Natacha et Sara, du blog "love makes a family", mères de Sacha, 8 ans - Mathilde Guermonprez et Magali Hirn, mères de Gustave, 6 ans - Céline Cester, présidente des Enfants d'Arc en Ciel l'asso ! - Eloïne Thevenet Fouilloux, vice-présidente des Enfants d'Arc en Ciel l'asso ! - Eva-Sophie Dupont d'Ohid, femme seule en PMA depuis trois ans en Espagne -Céline, maman solo de Thomas, 8 mois, conçu en Espagne - Anne-Laure S., coauteure du livre Je ne suis plus celle que je suis - Amélie et Annick Georgin, parents de Garance, 2 ans (Toulouse) -  Stéphanie Suby-Lesy (Corse) - Marie Béjannin, mère de Louise, 3 ans - Sindy Delaistre, mère de trois enfants - Noémie et Marjorie Prost-Picazo, mères d'un enfant (Lyon) - Emilie et Audrey Cegalerba Schier, mères de deux enfants (Bordeaux) - Edwige Tréfoux, mère d'un enfant (Toulouse) - Céline Boulanger, secrétaire d'agence, mère d'un enfant de 9 ans né après une PMA en Belgique - Nathalie Lacoye, chargée de recouvrement dans une entreprise de transport (Amiens) - Fanny Debraine Crépin, mère d'un enfant (Paris) - Anne Pedrajas, mère d'un garçon de 7 ans et demi - Julie Millet de Croix et Pascale Soprano de Croix, mères de deux enfants nés d'une PMA en Belgique (Nord) - Christel Freund, parent social ou encore "tiers" devant la loi française, de deux petites filles de 4 ans et demi - Virginie Martinez, enseignante, mère de deux enfants de 9 et 11 ans conçus par PMA en Belgique - Claire Blandin, professeure des Universités, lesbienne et mère de famille - Marie-Pierre Escriva, enseignante et mère - Amélie Perrier, 32 ans, mère d'une petite fille de 2 ans et cadre - Clarence et Gloria Lelièvre Mendes, mariées, lesbiennes féministes, mères de jumeaux (Bordeaux) - Stéphanie Ly, mère de deux enfants - Maud et Pauline Goasmat, mères de deux enfants (Rennes) - Claire Simon, consultante, mère d'un enfant - Tatiana Marot, responsable formation, mère d'un enfant - Blandine Peeters, orthophoniste, mère d'un garçon - Gabrielle Richard, chercheuse, enceinte et mère d'un enfant (Paris) - Magalie Delhoume, mère de Maddie, née d'une PMA en Espagne - Alice Gondelle, mère d'un enfant de 9 mois - Nadège Ferrier - Juliette Domenach Senecat, mère de deux enfants conçus par PMA - Sophie et Lucie Locqueneux Bourdon, mères de deux enfants de 3 ans et 2 mois - Christine et Baya, parents de Yuna Yasmina, 8 ans - Eléonore Gachet, mère de Victor, 9 ans - Mathilde, employée au ministère de l'Economie et des finances, mère lesbienne de deux enfants nés par PMA - Marie-Charlotte Letang, architecte et mère d'un enfant né après une PMA - Pénélope Fuentes-Bender, mère de Victoire, 5 mois et demi, née grâce à une PMA en Espagne - Elodie G., mère de deux enfants de 6 et 3 ans et demi - Angélique Levoye, maître de conférences, mère de deux enfants nés par PMA en Belgique - Jennifer, médecin, 33 ans, et Elina, infirmière, 30 ans, mère d'une petite fille de 3 mois (Gironde) - Saâdia et Delphine Moriached, mères de Emrys, 6 ans (Paris) - Emilie Duret, avocate - Florence, 48 ans, lesbienne, mère d'une enfant de 12 ans née par PMA en Belgique - Laurene Chesnel, mère de deux filles de 3 ans et 3 mois - Emmanuelle Revolon, mère d'une fille de 13 ans, France Savelli, mère d'un enfant de 3 ans - Delphine Rebillard, enceinte après une PMA réalisée en Espagne - Celia Cotinaud, mère d'un enfant né par PMA - Amandine et Cyrille Billet, mères d'une petite fille à naître après une PMA en Belgique - Elodie Gintz et Marie Menia, futures mères après une PMA en Belgique - Virginie, mère d'un garçon de 7 ans, né après une PMA en Belgique - Delphine et Stéphanie Ferré, mères d'une petite fille née par PMA - Aude et Mélanie, mères de Maelle, 3 ans - Sabine Cousseau-Glorieux, responsable communication, mère de jumeaux de 7 ans, né d'une PMA en Belgique - Annelise et Stéphanie, mères de Henri, né d'une PMA en Espagne - Nathalie Debono, mère d'un enfant né par PMA en Espagne - Stéphanie et Delphine A., mère de Romane, née grâce à une PMA en Belgique - Cléo Albert, directrice de projets. Le groupe Icimamasolo, l'association Collectif BAMP!, l'APGL et l'association Gaylib ont également signé cette tribune.

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