La France devient-elle réactionnaire ?

Des manifestants anti-IVG participent à la Marche pour la vie, dimanche 19 janvier 2014, à Paris.
Des manifestants anti-IVG participent à la Marche pour la vie, dimanche 19 janvier 2014, à Paris. (MICHEL STOUPAK / CITIZENSIDE.COM /AFP)

Manif pour tous, "marche pour la vie"... Les manifestations se multiplient contre la politique sociétale de François Hollande. Un nouveau signe de la montée d'un courant conservateur ? L'avis de Pierre Bréchon, sociologue spécialiste de l'étude des valeurs.

Après la "Marche pour la vie" le 19 janvier et le "Jour de colère" le 26 janvier, une nouvelle mobilisation anti-Hollande a lieu dimanche 2 février. Cette fois, c'est la Manif pour tous qui fait son retour, avec un rassemblement pour défiler contre l'ouverture de la procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de femmes, et la gestation pour autrui GPA). Ces mobilisations posent a question de l'émergence d'un mouvement conservateur, voire réactionnaire, en France.

Francetv info se penche sur cette tendance avec Pierre Bréchon, sociologue, professeur de science politique à Sciences-Po Grenoble, président de l'Association pour la recherche sur les systèmes de valeurs, un groupe de chercheurs travaillant sur l'évolution des valeurs des Français.

Francetv info : Les manifestations contre le mariage pour tous ou contre l'élargissement du droit à l'avortement sont-elles synonymes d'une avancée des idées réactionnaires en France ?

Pierre Bréchon : Je ne pense pas qu'on soit face à une poussée conservatrice ou réactionnaire en France. Comme toujours, les mouvements sociaux traduisent la mobilisation d'un milieu. Dans les cas présents, les débats politiques sur le mariage homosexuel ont donné lieu à de grandes manifestations parce cette loi impliquait pas mal de changements. Mais si on regarde les enquêtes menées avant et après le vote de ce texte, l'opinion publique, elle, n'a pas bougé : on constate toujours une petite majorité favorable au mariage homosexuel, et une forte minorité qui accepte l'idée de l'adoption par des couples homosexuels. Il existait donc une résistance potentielle à laquelle on pouvait s'attendre. Mais ce que l'on observe dans les études menées depuis plus de 30 ans, c'est que l'acceptation de l'homosexualité est une des valeurs qui a évolué le plus positivement.

Qui sont les personnes qui ont manifesté dimanche 19 janvier contre l'assouplissement du droit à l'avortement ?

Ils sont issus des milieux catholiques traditionnels et traditionalistes, des partisans de Christine Boutin, la présidente d'honneur du Parti chrétien démocrate, accompagnés de gens comme Bruno Gollnisch, député européen FN. C'est-à-dire pas grand-monde. Car au fond, le thème de l'avortement ne mobilise pas beaucoup. Lors des débats à l'Assemblée nationale, les députés d'opposition ne se sont d'ailleurs pas bousculés pour critiquer le texte retirant la notion de "détresse" de la loi encadrant l'avortement. Les leaders de la droite, y compris ceux qui se revendiquent des milieux chrétiens, ne semblent pas vouloir relancer ce débat.

Pourquoi les partis politiques sont-ils frileux face à ces revendications ?

Le mouvement de la société est tel que si la droite prend des positions fortes sur ces questions de famille, elle s'affaiblit. Plusieurs leaders de droite ont opté pour des positions assez molles, à l'image de Jean-François Copé, qui a seulement appelé à "ne pas toucher à la loi" sur l'avortement [dans une interview à Valeurs actuelles]. La droite est divisée sur ces questions, et la frange libérale, majoritaire, n'a pas intérêt à relancer ce débat, parce qu'elle y perdrait une partie de ses troupes.

Comment juger l'ambition de Christine Boutin, ou de la Manif pour tous qui envisageait récemment de présenter des listes aux municipales?

Christine Boutin veut faire une priorité de ces thèmes dans la société, mais elle a peu d'écho. En 1999 déjà, elle avait participé à la période de mobilisation contre la loi sur le Pacs, sans beaucoup fédérer. La preuve en est qu'à la présidentielle de 2002, elle avait à peine fait 1%, alors que le scrutin était favorable aux petits candidats.

On s'aperçoit qu'à chaque fois que la gauche est au pouvoir, et qu'elle légifère sur ces questions qui vont contre les idées de ces tendances minoritaires, cela provoque des débats importants. Mais sans grande conséquence. Pour le mariage homosexuel, la messe est dite, si vous me pardonnez l'expression. Les ambitions politiques de la Manif pour tous ont d'ailleurs fait long feu. Et le sujet de l'avortement ne risque pas de provoquer plus de mobilisation.

Pourtant ces manifestations, et ces thèmes, semblent s'imposer dans le débat public...

Certes, la mobilisation de ces milieux traditionalistes se prolonge, à dose très réduite, en participant à des causes diverses. Mais c'est surtout parce qu'il existe un bruit médiatique, une attention plus grande des médias, autour de ces manifestations. Elles font du bruit dans la rue, et elles le font bien. Entre 16 000 et 40 000 personnes défilant contre l'avortement, ce n'est pas négligeable, mais ce n'est pas énorme. Ces mouvements savent surtout utiliser des moyens, qu'on appelle "les répertoires de l'action" en science politique, pour se faire entendre, pour que les médias parlent d'eux plus que ce qu'ils représentent vraiment.

Comment expliquer que ces manifestants soient aussi bien organisés ?

Les mobilisations modernes ne sont plus celles du siècle dernier. Il ne s'agit plus uniquement d'ouvriers qui défilent, mais de gens qui ont fait des études et mettent leurs compétences intellectuelles et techniques au service de cette contestation. Aujourd'hui en France, plus on appartient à une catégorie supérieure et plus on manifeste : les médecins, les "bonnets rouges", etc.

Pour ces milieux, faire une forte impression médiatique est primordial, car de nos jours, si vous ne montrez pas votre force de mobilisation, vous faites difficilement pression sur le pouvoir politique. On entend plus les milieux traditionnels catholiques ces derniers temps parce qu'ils ont appris à manifester, et savent mieux s'organiser qu'autrefois.

Vous êtes coauteur de l'Atlas des Européens. Avec l'exemple de l'Espagne qui revient en arrière sur l'avortement, on a l'impression d'une avancée des conservateurs sur le Vieux Continent. Est-ce une réalité ?

En Espagne, cette réforme ne passe pas toute seule non plus. La droite est en train de se diviser sur cette question, car le Parti populaire [actuellement au pouvoir] sait qu'il est en train de perdre une partie de ses soutiens.

Dans le reste de l'Europe, on relève une poussée populiste. Mais elle ne s'appuie pas sur les sujets liés à la famille ou à la sexualité. Regardez le programme de Jean-Marie Le Pen lors de la présidentielle de 1974 : l'un des points principaux de son programme était le refus de l'avortement. Aujourd'hui, le FN ne donne pas du tout la priorité à ce thème, ni même aux questions familiales. De façon générale, en Europe de l'Ouest, la tendance va vers une société plus permissive, plus individualiste, où les valeurs religieuses sont en forte baisse.

Vous ne relevez pas une forme de repli sur soi ?

On constate que certaines valeurs de fermeture ont encore de la force dans la société française, mais pas sur les questions de sexualité ou d'avortement. Plutôt sur des sujets liés au nationalisme. On peut s'attendre à trouver davantage de mobilisation potentielle autour des thèmes comme la peur de l'étranger, de l'Europe, ou de l'islam. Pas sur des questions de valeurs religieuses, mais pour des causes liées à la xénophobie.

Ce sont d'ailleurs des questions qui divisent au sein de la communauté catholique. En ce moment, à la veille des élections municipales, les évêques publient un certain nombre de messages [comme le fait la Conférence des évêques] dans lesquels ils appellent les gens à réfléchir à des points qu'ils jugent importants, notamment la défense de la vie, mais aussi l'accueil des étrangers.

Certains intellectuels dénoncent la montée d'un "néoconservatisme" français. Ce n'est donc pas une réalité ?

Il s'agit d'une question de dosage. Il est probable que, comme le disent certains politistes, la progression des valeurs individualistes et permissives a généré l'apparition de mouvements réactionnaires et conservateurs. Mais le pessimisme des Français me frappe davantage que cette poussée d'un courant néoconservateur. Dans les enquêtes de terrain que nous menons depuis 30 ans, les personnes interrogées nous disent aujourd'hui, sur leur situation personnelle : "Pour moi, ce n'est pas trop mal, même si je n'ai pas beaucoup d'argent." Mais sur leur environnement, les gens qui ont une situation stable ajoutent : "Mais la société va mal."

Que veut dire ce pessimisme ?

Cela signifie qu'on est de plus en plus critique, et que le rapport à la politique a changé. Cela joue sur les mobilisations, comme sur le vote. On note une montée de l'abstention, mais pas une baisse de l'intérêt pour la politique. Cela est encore plus vrai chez les populations de moins de 50 ans, qui votent difficilement, mais se mobilisent plus pour des causes. Il s'agit d'une évolution longue de la société française : davantage d'individualisme, mais davantage d'envie de donner son avis et de contester le politique. C'est d'ailleurs là-dessus qu'un parti en vogue, le Front national, mobilise : la peur de l'étranger, la contestation du politique, "l'UMPS" et le "tous pourris". La question du mariage pour tous ou de l'avortement, c'est loin d'être aussi vendeur.

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