Pourquoi les "gyros bleus", ces policiers en colère prêts à manifester jeudi, préfèrent rester anonymes

Des policiers, à Paris, lors d\'une manifestation des \"gilets jaunes\", le 24 novembre 2018.
Des policiers, à Paris, lors d'une manifestation des "gilets jaunes", le 24 novembre 2018. (LAURE BOYER / HANS LUCAS / AFP)

Le mouvement des "gyros bleus" appelle les forces de l'ordre à un rassemblement non déclaré jeudi soir à Paris. Mais impossible d'entrer en contact avec les personnes à l'origine de cette initiative. Un silence qui en dit long sur la fébrilité qui règne au sein de la police.

"Défendons notre métier, dénonçons le ras-le-bol, la fatigue et la pression." Alors que plusieurs syndicats de police ont déjà appelé les forces de l'ordre à une mobilisation nationale pour exprimer leur colère, le mouvement baptisé "les gyros bleus" prévoit, lui, un rassemblement jeudi 20 décembre à Paris. Le rendez-vous est donné à 21h30 devant le commissariat de police situé place Clemenceau, dans le 8e arrondissement de la capitale. Objectif : se faire entendre auprès du gouvernement et dénoncer le manque de reconnaissance des membres des forces de l'ordre, leur faible pouvoir d'achat et leurs "conditions de travail catastrophiques".

L'idée du rassemblement du 20 décembre est partie d'une page Facebook intitulée "le gyro bleu". Apparue début décembre, celle-ci a été mystérieusement supprimée depuis du réseau social. Entre temps, une page "les gyros bleus" a été ouverte. Mais, contactée par franceinfo, la personne derrière cette page assure ne pas faire partie du mouvement et ne pas être dans les rangs de la police. Elle se présente comme "un citoyen qui essaie de partager aux autres" des informations sur les "gyros bleus", "peu importe la source, ou la personnalité politique qui le dit".

Identités secrètes et porte-parole improvisé

Difficile de savoir qui se cache derrière les "gyros bleus". La seule personne s'exprimant en leur nom est Guillaume Lebeau, brigadier en fonction à la BAC de Gennevilliers (Hauts-de-Seine). Le vice-président de l'association Mobilisation des policiers en colère (MPC) a décidé de s'investir et de relayer la parole des "gyros bleus", dès le 16 décembre. Contacté par franceinfo, il raconte avoir échangé avec des personnes à l'origine du mouvement, mais confesse ne pas parvenir "à les motiver" pour répondre à nos questions. Résultat, franceinfo n'a pu échanger avec aucun "gyro bleu".

"Ce sont des gardiens de la paix, de police secours, des brigades de roulement, de la BAC" qui sont "un peu partout en France", avance celui qui a fait le tour des plateaux télé, devenant, de fait, leur porte-parole. Selon Guillaume Lebeau, les "gyros bleus" "ne sont dans aucune structure syndicale ou dans aucun parti politique". Il s'agirait simplement de "collègues qui en ont ras-le-bol, et qui veulent enfin qu'on soit entendus", comme il l'explique dans une vidéo de 10 minutes postée sur Facebook. "Je peux vous assurer que derrière ce mouvement, il n'y a pas d'association, pas de syndicat et pas de politicien. C'est un mouvement de la base pour la base", affirme-t-il. 

C'est aussi l'avis de certains syndicats minoritaires chez les policiers. "Les 'gyros bleus', c'est un mouvement spontané, comme les 'gilets jaunes'. Les policiers réalisent qu'ils ont les mêmes problèmes que les 'gilets jaunes' sur le pouvoir d'achat", estime ainsi Alexandre Langlois, secrétaire général de Vigi Police, craignant que les policiers ne deviennent "les grands oubliés". Son syndicat ultraminoritaire a d'ailleurs appelé à soutenir le mouvement, en manifestant, mais sans venir avec des autocollants. 

Une manifestation "illégale"

"Le but des 'gyros bleus', c’est vraiment de faire bouger les choses mais ils ne veulent pas être identifiés", insiste Guillaume Lebeau. Cette fébrilité n'est pas étonnante. "C’est le problème qu’on avait eu en 2016 [lorsque des policiers avaient défilé, notamment sur les Champs-Elysées, après l'attaque d'agents à Viry-Châtillon (Essonne)]. Les policiers avaient peur de se montrer", ajoute Guillaume Lebeau. 

Dans les faits, les policiers n’ont pas le droit de se mettre en grève. Ils sont autorisés à manifester et à s'exprimer, mais de façon très encadrée. Ils doivent suivre les mêmes règles que tout le monde : déclarer la manifestation auprès de la préfecture et préciser la date, l'heure, le parcours... Des impératifs ignorés par les "gyros bleus" à l'origine de l'appel du 20 décembre.

"On regarde toute initiative d’un œil bienveillant. Mais la manifestation [de jeudi] n’est pas déclarée donc elle est illégale", tranche Michel Thooris, secrétaire général de France Police - Policiers en colère, syndicat minoritaire, interrogé par franceinfo.

On parle d’une manifestation sauvage. Et un syndicaliste doit respecter un certain nombre de règles. Participer à ça, c’est cautionner ce côté hors-la-loi.Laurent Arnaudas, secrétaire général du SNUP-MIà franceinfo

Crainte des sanctions et des pressions

Ce climat n'aide pas les potentiels policiers intéressés par la manifestation des "gyros bleus" à s'exprimer dans la presse, comme l'explique Alexandre Langlois, du syndicat Vigi Police.

Nos collègues ont peur de la presse et ils ont peur que l’administration puisse remonter à la source. Notre administration passe son temps à chercher les personnes qui parlent au sein des forces de police.Alexandre Langlois, secrétaire général du syndicat Vigi Policeà franceinfo

D'autant que les sanctions sont parfois tranchées de manière opaque, jugent certains syndicats. "Ça peut aller très vite, ça peut être très lourd et c'est complètement à géométrie variable", abonde auprès de franceinfo Anthony Caillé, de la CGT Police. "On s'aperçoit que plus on est gradé, moins on est sanctionné", assène-t-il.

Et il n'y a pas que les sanctions. "Il existe mille et une façons d'exercer des représailles et de faire pression sur des policiers", renchérit François Grosdidier, sénateur Les Républicains de la Moselle, co-auteur d'un rapport sur "l'état des forces de sécurité intérieure". Après avoir fait parler d'eux, en 2016, avec des manifestations non autorisées de policiers, les responsables de l'association Mobilisation des policiers en colère ont ainsi été entendus à plusieurs reprises par l'IGPN, la police des polices. Guillaume Lebeau, par exemple, a été auditionné à trois reprises.

Des membres de l\'association Mobilisation des policiers en colère manifestent à Paris, le 13 décembre 2016.
Des membres de l'association Mobilisation des policiers en colère manifestent à Paris, le 13 décembre 2016. (BERTRAND GUAY / AFP)

Une légitimité en question

En outre, le mouvement des "gyros bleus", né hors du cadre syndical, inspire la méfiance des principales formations, peu enclines à les soutenir. Alliance n'a pas donné suite aux sollicitations de franceinfo pour commenter cette initiative. Unité-SGP Police FO a répondu de façon laconique, rappelant "ne pas être à l'origine de ce mouvement". Sud Intérieur n'a pas souhaité faire de commentaire. "Pour nous, les 'gyros bleus' sont une émanation de l'association MPC. Mais elle n'assume pas la responsabilité d'appeler à cette manifestation sauvage", avance de son côté un syndicaliste qui souhaite rester anonyme.

"Il y a un très mauvais climat dans la police et une très forte rivalité syndicale", commente François Grosdidier, y voyant une explication à ce manque de soutien. Un constat illustré par les mobilisations éparses au sein de la police : la "journée noire" de mercredi dans les commissariats a été lancée par le syndicat Alliance et l'"acte 1 de la colère des policiers", qui doit débuter en janvier, par Unité-SGP Police FO, ensuite rejoint par FSMI-FO.

Il y a des initiatives dispersées. Chez nous, chacun veut tirer la couverture à soi. Chaque syndicat veut pouvoir dire que c'est grâce à lui si les négociations avec le gouvernement ont permis d'éventuelles avancées.Michel Thooris, secrétaire général de France Police - Policiers en colèreà franceinfo

Pour ce dernier, cette légitimité se règle en passant par les urnes, et non par un mouvement spontané : "Il faut peser de façon légale en siégeant dans les commissions, en se faisant élire. Il faut passer par les institutions. Nous, on s'inscrit dans un cadre démocratique." Or, ce mode de fonctionnement est boudé par les "gyros bleus", de la même façon que les "gilets jaunes" ont tenu les syndicats traditionnels à l'écart. Cette position peut paraître étonnante au regard des dernières élections syndicales, qui se sont terminées le 6 décembre. Le taux de participation au sein de la police a été très important (83%) et les syndicats les plus importants ont été confortés. Mais pour certains, ces résultats ne reflètent pas le ressenti réel des troupes. "On a l'impression que ce qui est décidé et fait par les syndicats est éloigné des problèmes du quotidien des policiers", indique Guillaume Lebeau.

Mes collègues sont dégoûtés par la façon dont les syndicats négocient avec l’administration. Ils sont trop mous, trop complaisants.Guillaume Lebeau, vice-président de l'association MPCà franceinfo

"On peut très bien avoir des syndicats majoritaires portés au sommet et des collègues qui ne se leurrent pas", renchérit un syndicaliste sous couvert d'anonymat. "Les collègues ont voté pour les syndicats majoritaires mais avec des pinces à linge sur le nez", ajoute Michel Thooris. Pour Laurent Arnaudas, du SNUP-MI, "la défiance" à l'égard des plus importantes formations est toujours là. "Je l’ai entendue auprès des collègues en allant tracter", affirme celui qui soutient les revendications des "gyros bleus". "Il y a, depuis des années, un profond malaise au sein de la police nationale, à tous les niveaux." Pour l'instant muet dans les urnes, ce malaise se retrouvera-t-il dans la rue ?

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