Fillière djihadiste de Strasbourg : ce qu'il faut retenir du procès

(L'arrestation d'un des suspects de cette filière de Strasbourg en mai 2014 © Jean Francois Badias/AP/SIPA)

Dernier jour ce mardi du procès de la filière dite de Strasbourg et dernières plaidoiries des avocats des sept jeunes prévenus qui comparaissent depuis une semaine. Le procureur a requis des peines de prison sévère allant de 8 ans à 10 ans dans ce procès emblématique pour comprendre ce qu’on appelle ces filières de départ vers la Syrie.

 Au départ, cette filière, c'est comme souvent, une bande de copains. Dans la bande, certains sont frères. Ils étaient dix à être partis en Syrie en décembre 2013; ils ne sont plus que sept aujourd'hui dans les boxes des prévenus. Deux boxes, face à face. Et l'image est assez frappante. Dans un box : trois jeunes hommes rasés de près, qui se prénomment Miloud, Mokhlès et Banoumou. Ils sont vêtus de chemises impeccables, ils sont sérieux et calmes. Dans l'autre box, il y a Ali et Mohamed, deux frères, il y a Radouane, et Karim. Ces quatre-là sont beaucoup plus dissipés. Ils ont tous les cheveux mi-longs noués en catogan, et une barbe brune, plus ou moins fournie. "On me dit que c'est une barbe prophétique, mais je suis fan de rugby, Sébastien Chabal porte la barbe aussi ",  dit Karim, les yeux naturellement rieurs. Karim Mohamed Aggad sait que tous les regards sont braqués sur lui depuis le début de ce procès, car il est le grand frère de Foued, l’un des kamikazes du Bataclan.

A l'ouverture de l'audience, Karim Mohamed Aggad fait d'ailleurs cette déclaration : "On choisit ses amis, pas sa famille, mon frère il a fait ce qu'il a fait, ça n'engage que lui" .  "Il ne faut pas se tromper de procès ", enchaîne son avocate, Françoise Cotta. "Pendant les deux premiers jours, la présidente n'a quasiment interrogé que lui, comme s'il était l'ombre de Foued Mohamed Aggad, et comme si ce procès à ce moment-là, prenait une importance considérable comme si c'était un peu, le procès du Bataclan. La France a peut-être besoin de mettre des visages sur les terroristes, c'est ce qui m'a fait dire à moi, ne confondons pas tout, pas d'amalgame. Il y a aujourd'hui des garçons qui n'ont commis aucun acte en France, ils ne doivent pas payer pour ceux qui étaient kamikazes au Bataclan ."

"Ils ont été trompés" selon un avocat

Depuis plus d'une semaine, les sept Alsaciens répètent qu'ils étaient juste partis défendre le peuple syrien, contre Bachar El-Assad, avec "fraternité ", et avec "un vernis religieux " dit Radouane Taher. C'est l'un des principaux recruteurs de djihadistes français, Mourad Fares, qui leur avait donné le nom des passeurs syriens.

A l'arrivée près d'Alep, les Strasbourgeois sont enrôlés dans le groupe Etat Islamique en Irak et au Levant, devenu Daech. Mais ils ont été "trompés ", plaide l'avocat de Banoumou Kadiakhe, Martin Pradel :

"Quand mon client arrive en Syrie, il ne sait pas quelle est l'organisation qui va l'accueillir, parce que Mourad Fares, qui a participé à endoctriner une partie de notre jeunesse, il travaillait avec une multitude d'organisations, donc ceux qui venaient là-bas ne savaient pas qu'ils allaient être accueillis par l'EIIL, ou par Jabhat al Nosra, par des organisations qui sont ou non regardées comme terroristes, selon les classements réalisés par la communauté internationale".

"Et ce sabre dans vos mains ?"

Ce groupe Etat islamique "nous a déçus ", affirment les Strasbourgeois, qui ne voulaient surtout pas combattre d'autres rebelles musulmans. Alors, ils disent qu'ils ont seulement fait la cuisine ou des tours de garde sur des check points, sans convaincre le procureur, qui pense plutôt qu'ils étaient "déterminés " pour le djihad armé dans un groupe terroriste. Le tribunal exhibe des photos : un prévenu sur un tank, tout sourire. "Ça veut pas dire que j'ai conduit le char ", rétorque le prévenu.

"Et ce sabre dans vos mains ?" "Je l'avais ramassé par terre, il était pas tranchant du tout, on n'aurait même pas pu couper un oignon."  "Et cette vidéo sur un pick-up, où l'on entend 'on va aller fumer des ennemis'"  ? Les copains de la Meinau ne se reconnaissent pas. Les Alsaciens répètent qu'ils n'ont jamais combattu. Ils reconnaissent seulement le camp d'entraînement, obligatoire, lever à 5 heures du matin, prières et récitation des sourates du Coran, un oeuf au petit déjeuner, le seul repas avec le dîner. "J'ai perdu 8 kilos en deux semaines ", dit Mokhles Dahbi, qui raconte aussi les cours d'armes théoriques, "mais les cours étaient en arabe, on ne comprenait rien" . La plupart des Strasbourgeois jurent qu'ils n'ont jamais ou presque jamais tiré à la kalachnikov. De toute façon, "on était 200 dans le camp, et il n'y avait pas assez de munitions pour tout le monde " ajoute Karim Mohamed Aggad.

 

Des fuites rocambolesques

Le premier s'est enfui de Syrie au bout de deux mois au volant d'une ambulance, avant de franchir la frontière en courant, "on se faisait tirer dessus par les Turcs, c'était super compliqué ", se plaint-il. Deux autres ont couru ventre à terre avec un berger, ils ont galopé trois kilomètres avec un mouton dans les bras, pour se fondre dans le troupeau.

D'autres disent avoir eu un laissez-passer en règle de la part de l'Etat Islamique, un petit papier tamponné à Raqqa. Mais ces retours sont suspects aux yeux du procureur, qui pense que plusieurs  Strasbourgeois allaient surtout chercher leurs femmes en France. Ce qu'ils réfutent. Le procureur a néanmoins requis hier soir des peines de 8 à 10 ans de prison, 10 ans étant la peine maximale.

L'avocat des frères Ali et Mohamed Hattay, Eric Lefebvre, se dit abasourdi. "Pour moi, c'est une peine d'élimination sociale. Je pense que le procureur se fait aussi la voix de l'inquiétude de nos concitoyens, qui est légitime. Il se dit, est-ce qu'on ne va pas relâcher tôt ou tard, dans la société, des gens qui seraient capables de commettre des exactions ? Mais on ne juge pas un homme par rapport à l'angoisse qu'il suscite, on le juge par rapport à ce qu'il a fait. Cette peine, le remède ne sera-t-il pas pire que le mal" , demande l'avocat, qui craint une colère des prévenus, en prison. Fin des plaidoiries de la défense cet après-midi. Le jugement sera ensuite mis en délibéré.