Dans les geôles du tribunal de Créteil, dernière étape avant la case prison

Le tribunal de grande instance de Créteil (Val-de-Marne), le 19 janvier 2011.
Le tribunal de grande instance de Créteil (Val-de-Marne), le 19 janvier 2011. (DUPUY FLORENT / SIPA)

Chaque jour, une quinzaine de personnes transitent par le dépôt du tribunal de grande instance, après plusieurs heures de garde à vue. Ils y attendent, dans des cellules exiguës, leur présentation devant un magistrat. Immersion.

"Attendez, je vais chercher ses chaussures !" Un homme passe en chaussettes blanches dans le couloir, puis revient, baskets aux pieds, accompagné d'un policier. Dans une petite pièce éclairée par un néon, sommairement meublée d'un banc et d'une tablette en pin, un jeune magistrat en costume-cravate lui somme de s'asseoir. Vêtements et visage froissés, les épaules recroquevillées par le froid, l'individu obtempère. D'une voix pâteuse, il confirme son prénom, son nom, son adresse. Et les faits pour lesquels il vient de passer la nuit au dépôt du tribunal de Créteil (Val-de-Marne), ce mardi 19 janvier : il est poursuivi pour "conduite sans permis sous l'emprise de l'alcool, en état de récidive".

Le dépôt d'un tribunal est un univers carcéral méconnu du grand public, si ce n'est pour les images terribles qu'il convoque : des geôles médiévales au sous-sol d'un palais de justice, comme celles qu'a connues le tribunal de l'île de la Cité à Paris, avant leur réfection en 2010-2011. A Créteil, il a fallu attendre 2013 pour que ce lieu à mi-chemin entre le commissariat et la prison soit rénové. Un rapport alarmant, en 2008, faisait état de cellules insalubres, et indignes des personnes qui y transitent avant d'être présentées ("déférées" selon le vocabulaire juridique) devant un magistrat. 

Aujourd'hui, le dépôt de Créteil n'a rien à envier aux deux autres "souricières" de la région parisienne, à Bobigny (Saint-Denis) et Paris. Ses locaux d'un blanc qui rappelle l'univers hospitalier, au look préfabriqué et compartimenté par de lourdes portes vitrées, sont relativement bien chauffés et modernes. Quatre équipes de police s'y relaient jour et nuit pour assurer la sécurité.

Plus de 8 000 passages en 2015 

Dès l'entrée, on aperçoit dans un sas, derrière le hall d'accueil, trois hommes menottés, de dos. Ils attendent d'être "enregistrés" par des fonctionnaires de police avant de rejoindre une cellule d'une quinzaine de mètres carrés sur la droite. Un autre homme s'y tient debout, les mains accrochées aux barreaux. Les jours de grande affluence, cette cellule peut contenir une dizaine de personnes, qui patientent avant d'être fouillées.

Elles sont ensuite conduites dans la troisième partie du dépôt, qui se compose d'un couloir étroit desservant des cellules alignées et de petites salles "d'audition", où les personnes sont présentées à un magistrat du parquet ou s'entretiennent avec leur avocat.

Un grand trentenaire en survêtement, des poches sous les yeux, apparaît dans l'embrasure de la porte d'une de ces salles. Sous bonne escorte, il est présenté au substitut du procureur chargé des comparutions immédiates du jour. Son interpellation pour un joint fumé dans la rue a "presque tourné à l'émeute". Plusieurs policiers ont été blessés. L'interpellé a lui aussi été amoché. "Je suis tombé dans les pommes. C'est plus moi qui ait besoin de jours d'ITT, plus que les policiers", s'insurge-t-il en montrant la manche déchirée de son manteau. 

"Alors c'est fini les bêtises, compris !?"  

Le magistrat relève à peine le nez de sa feuille et enchaîne : "Vous aurez la possibilité de vous expliquer à l'audience ou de demander un report pour préparer votre défense." Et pour cause, en l'absence d'avocat lors du déferrement, les propos du mis en cause, même s'ils sont notés, ne peuvent pas être utilisés dans la procédure. Informés par fax, les avocats commis d'office – majoritaires au dépôt – n'arrivent pas à temps pour assister à cette notification des charges. Ils s'entretiennent avec leur client après, dans cette même salle exiguë, pour préparer l'audience et/ou le passage devant un juge qui décidera d'un placement en détention provisoire ou d'une mesure de contrôle judiciaire.

Thomas*, lui, ressortira libre, sous contrôle judiciaire. Il est près de midi quand Mélanie*, ancienne juge des enfants, se fait présenter ce jeune homme de 22 ans, interpellé lui aussi pour conduite sans permis en état d'ivresse, rébellion et récidive en prime. La substitut sermonne le garçon : "Là, vous êtes passé à ça de la détention", prévient-elle en lui remettant sa convocation pour un procès à une date ultérieure. "Alors c'est fini les bêtises, compris ?"

La plupart des autres "retenus" retournent en cellule dans l'attente de leur passage devant le tribunal. Les photos des lieux sont interdites depuis la publication de clichés désastreux en 2008, avant les travaux. Dans les geôles censées être individuelles, le confort reste plus que sommaire. Il y fait plus froid, les odeurs d'urine embaument le peu d'espace de cette pièce sombre, agrémentée d'un banc en ciment d'un bleu délavé et d'un urinoir en métal. Les couvertures, autorisées la nuit, sont interdites la journée, par sécurité. Les murs sont nettoyés tous les deux jours pour estomper les graffitis noirs. Quant aux portes, moins solides qu'autrefois, selon un brigadier, elles sont régulièrement "défoncées" par les coups. 

Banc en ciment et odeurs d'urine

Sur les 26 cellules du dépôt (douze pour les hommes, neuf pour les femmes, cinq pour les mineurs), une dizaine sont actuellement hors-service. Les retenus sont donc entassés à plusieurs en attendant d'être jugés. De quoi échauffer les esprits. "L'auteur d'un homicide peut rester très calme quand une petite frappe peut tout casser", constate un fonctionnaire de police au crâne dégarni, qui officie depuis 20 ans au dépôt. Il se souvient "d'une hôtesse de l'air traumatisée par son passage au dépôt. Elle était là pour conduite en état d'ivresse, mais c'était sa première fois. Ce n'était pas un endroit pour elle", estime-t-il.

Même pour les habitués, un séjour au dépôt de Créteil n'est pas indolore. Il préfigure la suite du parcours judiciaire. Et souvent, les mis en cause connaissent la musique. Le profil des personnes déférées est quasiment toujours le même : des jeunes, majeurs, de sexe masculin, sans emploi, en état de récidive. Les faits qui leur sont reprochés sont à l'image de l'activité pénale du Val-de-Marne, voire même de l'Ile-de-France : délinquance routière, trafic de stupéfiants, violences aux personnes, vols, escroquerie...

"En 2013, j'avais pris cinq mois avec sursis, ils sont pas passés ?" demande un jeune, interpellé pour avoir frappé sa mère et pour détention de stupéfiants et d'arme. "Non, le sursis n'est levé qu'au bout de cinq ans", répond le parquetier. "Et la peine, elle est aménageable jusqu'à un an, c'est ça ?" poursuit le garçon. "Oui, c'est ça", indique le magistrat, qui compte justement requérir au moins un an de prison. Hors récidive, la peine est aménageable jusqu'à deux ans.

Les dépôts des tribunaux accueillent aussi des détenus extraits de leur cellule pour assister à leur procès ou être interrogés par un juge d'instruction. En 2015, 5 000 "déférés" et 3 250 détenus ont transité par le dépôt du tribunal de Créteil, soit 8 250 personnes, à peu près autant qu'en 2014. 

Des jeunes majeurs, récidivistes et sans profession

Lors d'une courte pause entre deux déferrements, un vice-procureur passe une tête dans la salle d'audition. "Tu attends le client ?" plaisante-t-il avec son collègue. "C'est bien, dans notre métier, le client vient à nous !" poursuit-il. La machine, bien huilée, peut vite se gripper si l'afflux dépasse les dix à quinze personnes retenues par jour en moyenne. Dans ce cas, les magistrats du parquet, dossiers sous le bras, enchaînent les allers-retours entre leur section située dans les étages du tribunal et le dépôt. La notification des charges, relecture et signature comprises, dure un quart d'heure maximum. Il faut faire vite car au-delà de 16 heures, il est trop tard pour les comparutions immédiates, dont les audiences tirent déjà parfois jusqu'à 1 heure du matin.

La retenue des mis en cause dans cette antichambre de la prison ne peut pas excéder 20 heures. Ils viennent déjà d'effectuer la durée légale de leur garde à vue dans un commissariat (48 heures dans les affaires de droit commun). Ce délai de 20 heures supplémentaires est toutefois précieux pour les juridictions franciliennes, confrontées à un flux de contentieux toujours plus important, alourdi récemment par le déclenchement de l'état d'urgence

Le parcours des personnes qui transitent par le dépôt est souvent identique : interpellation sur la voie publique, garde à vue au commissariat, transfert au dépôt du tribunal, présentation à un magistrat du parquet en vue de sa comparution immédiate, jugement et condamnation dans l'après-midi, direction la prison le soir. En l'occurrence, Fresnes et Fleury-Mérogis, les centres pénitentiaires les plus proches.

"Fresnes beach"

"Donc ça fait 18 mois + 8 mois + 3 mois ?" Un jeune né dans les années 1990, au casier judiciaire bien rempli, vient se faire notifier la mise à exécution de sa peine. Condamné à du sursis à plusieurs reprises pour trafic de stupéfiants, conduite en état d'ivresse sans permis et violences, il va devoir cette fois-ci aller en prison pour une nouvelle infraction. "Et c'est Fresnes ?" demande-t-il. "C'est Fresnes."

A l'accueil du dépôt, la maison d'arrêt est rebaptisée ce jour-là "Fresnes beach", en allusion à la présence de Pamela Anderson à l'Assemblée nationale. La prison, qui affiche un taux d'occupation de 192%, n'a pourtant rien de la plage de Malibu. Le dépôt de Créteil, avec sa promiscuité et ses cellules malodorantes, n'en est qu'un avant-goût. Un bref aperçu, qui ne suffit pas à prévenir la récidive. Loin de là.

* Les prénoms ont été modifiés à la demande des intéressés.

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