Le troisième procès Outreau, un procès de trop ?

Daniel Legrand et deux de ses avocats au palais de justice de Rennes (Ille-et-Vilaine), le 27 mai 2015.
Daniel Legrand et deux de ses avocats au palais de justice de Rennes (Ille-et-Vilaine), le 27 mai 2015. ( MAXPPP)

A l'issue de l'acquittement de Daniel Legrand, à Rennes, vendredi, la question qui a agité les débats demeure. Cette nouvelle audience va-t-elle enfin permettre de tourner la page de ce fiasco judiciaire sans précédent en France ?

La famille Legrand avait loué un gîte près de Rennes (Ille-et-Vilaine) pour les trois semaines de procès. Elle a fait le chemin du retour vers Wimereux, dans le Pas-de-Calais, en voiture, dans la soirée orageuse du vendredi 5 juin. A bord, un acquitté définitif : Daniel Legrand fils. L'autre Daniel, le père, n'était pas du voyage pour ce troisième procès de l'affaire Outreau. Innocenté en 2004, il est mort d'un cancer en 2012. C'est seul, dans le box, que son fils, le treizième acquitté du dossier, le plus jeune et paradoxalement "le moins cité" de l'affaire initiale, comme l'a souligné l'avocat général, a affronté une nouvelle fois la justice, pour une question de procédure, légale mais douloureuse.

Il devait être rejugé pour des agressions sexuelles et des viols commis en réunion sur les quatre enfants Delay lorsqu'il était mineur. C'est fait. "A 33 ans, j'ai vécu trois procès", a-t-il déclaré à la presse après avoir prononcé ses derniers mots devant la cour, avec ce fort accent cht'i que la France lui connaît depuis son passage devant la commission d'enquête parlementaire : "Moi et mon père, on est innocents, je le dis avec force, courage et dignité."

Le cas de Daniel Legrand avait été oublié à dessein par la justice, après le procès en appel de 2005 et le scandale retentissant de l'affaire. Une association de protection de l'enfance et un syndicat de magistrats, minoritaire, se sont souvenus de lui. Saisie avant la prescription, la justice a choisi de ne plus l'oublier et d'audiencer ce reliquat de dossier, "découpé de façon arbitraire" à l'époque, aucune date précise concernant Daniel Legrand ne figurant dans les 27 tomes du dossier, comme l'a rappelé le brillant président de la cour, Philippe Dary. 

"Se remettre à pleurer" pour Daniel Legrand

La question a agité les débats pendant tout le procès : fallait-il faire subir cette nouvelle épreuve à Daniel Legrand, déjà fracassé par une affaire dont il ne se relèvera sans doute jamais, abruti par un lourd traitement médicamenteux pour dépression ? Ne contestant pas "l'obligation juridique" de juger Daniel Legrand, l'avocat général Stéphane Cantero a reconnu que "si le droit est là pour apaiser les conflits, pour assurer la paix, lorsqu'il est poursuivi dans toute sa rigueur", il peut produire l'effet inverse. Le président, maître des débats, a tourné les choses autrement : "Le problème de ce procès, c'est qu'il a lieu, il faut qu'on aille jusqu'au bout."

Qu'y a-t-il au bout, en dehors du verdict d'acquittement ? Daniel Legrand estime que "ça lui a permis de mieux s'exprimer", dix ans après. Il s'est même trouvé "excellent" lors de son interrogatoire. "Daniel Legrand est souvent combatif pendant les procès. Il est galvanisé par la médiatisation", observe Julien Delarue, son avocat historique. "Le problème, c'est après, quand tout cela va retomber", ajoute son conseil.

Dans leur déclaration lue à la cour, les six avocats qui l'ont défendu bénévolement et qui ont renoncé à plaider après le réquisitoire d'acquittement espèrent que "Daniel Legrand va enfin pouvoir se promener la tête haute, comme tous les autres acquittés". L'un de ses avocats, Hugues Vigier, estime que cette audience a une vertu presque thérapeutique. Citant la chanson de Brel, Fernand, il évoque la larme bleue tatouée sur la joue de Daniel Legrand depuis quelques années : "L'envie que j'ai, c'est qu'il enlève cette larme parce que c'est une fausse larme, et qu'il se remette à pleurer. Parce que, comme ça, il pourra se remettre à vivre." 

Avoir pu parler et être entendus pour les enfants Delay

La question se pose dans les mêmes termes pour les trois frères Delay, Jonathan, Chérif et Dimitri, partie civile. Quel a été le bénéfice, pour eux, d'être confrontés à un troisième procès d'assises, qui s'est soldé par l'acquittement de celui qu'ils se sont mis à accuser pour la première fois lors de cette audience ? Chérif et Jonathan, surtout, l'ont dit à la barre : après avoir eu le sentiment de ne pas avoir été entendus lors des deux premiers procès, d'avoir été traités de "menteurs", ils ont pu parler dans une ambiance plus sereine, et même poser des questions à leurs parents, Thierry Delay et Myriam Badaoui. Un face-à-face glaçant, mais sans doute nécessaire.

Selon l'avocat de Jonathan, Patrice Reviron, son jeune client de 21 ans était prêt à vivre ces trois semaines de débats, même si elles aboutissaient à innocenter Daniel Legrand. "J'ai pu vider mon putain de sac", a confirmé Jonathan lors de l'un de ses nombreux allers-retours entre la salle d'audience et l'extérieur. Le garçon, au langage d'ordinaire châtié et à la voix douce, toujours sur son 31, venait d'entendre l'avocat général lui enjoindre de se remettre à vivre lui aussi. Quelques jours plus tôt, c'est un acquitté, David Brunet, qui lui avait lancé : "Vis, bordel, vis ! Oublie, mûris, grandis !"

Une experte psychologue a aussi eu ce message pour les trois frères, qu'elle avait examinés en urgence pendant le procès de Saint-Omer, sa consœur Marie-Christine Gryson-Dejehansart ayant été écartée pour ses expertises jugées "caricaturales", tant elles portaient au pinacle la crédibilité des enfants : "Il ne faut pas les laisser s'enkyster dans la seule identité de victime qui est la leur depuis plusieurs années", a fait valoir Brigitte Bonnaffé. 

Victimes pour toujours ? 

Pendant tout le procès, ce statut de victime, reconnu par la justice en 2004 mais oublié par la société après la vague d'acquittements, a néanmoins été rappelé à plusieurs reprises. Y compris par les avocats de la défense, qui ont réservé la première ligne de leur déclaration aux enfants : "Nous entendons rappeler que les quatre enfants Delay sont des victimes." L'avocat général rejoint ceux qui plaident pour une évolution législative afin de protéger le statut de victime, comme celui de l'acquitté, en empêchant qu'il puisse être contesté publiquement. Il l'a aussi rappelé : "Chérif, Dimitri, Jonathan et Dylan [le quatrième de la fratrie, absent du procès] sont des victimes, des faits les plus odieux, maltraités par leurs parents, mais aussi par la procédure. Ils ont été les oubliés d'Outreau et ont échoué sur des rivages un peu curieux, mais tout cela n'est pas de leur faute."

Ces "rivages un peu curieux" sont peuplés de militants d'une "autre vérité" dans l'affaire Outreau, celle qui remet en cause les treize acquittements et souffle le "poison de la rumeur, le même venin pernicieux" depuis des années sur le dossier, comme l'a dénoncé avec fracas Eric Dupond-Moretti, l'un des six avocats de Daniel Legrand. Cette nébuleuse, composée de quelques journalistes, d'associations de lutte contre la pédocriminalité et d'individus proches de l'extrême droite, a fait peser sur le procès une "atmosphère préoccupante" et un climat "nauséabond", dénoncés par le président Philippe Dary.

Ses membres, provocateurs à l'égard de l'accusé, de ses avocats et des médias, adeptes de la théorie du complot et qualifiés de "révisionnistes" par la défense, ont-ils instrumentalisé les frères Delay pour qu'ils se portent partie civile ? Les avocats de Jonathan, Patrice Reviron et Sylvain Cormier, assurent que ce n'est pas le cas pour leur client, qu'ils espèrent voir prendre son autonomie après le procès. Dimitri est en revanche venu à l'audience entouré de cette garde rapprochée. Quant à Chérif, il est actuellement en soins psychiatriques dans le cadre d'une détention pour violences. Et envisage difficilement la sortie.

La folie Outreau ne passe pas

Dans ce contexte, les débats et le verdict auront-ils permis une bonne fois pour toutes de tourner la page Outreau, qu'il s'agisse de Daniel Legrand, des enfants Delay ou des "révisionnistes" ? Il est permis d'en douter. Le défilé des acquittés a été de ce point de vue édifiant. Leur témoignage, comme un cri, a prouvé à quel point la folie d'Outreau ne passe pas. "Tous les jours, quand je me couche, je repense à l'affaire", a dit Franck Lavier. "On a l'impression d'un acharnement avec une justice qui toujours revient sur les faits, toujours met en doute notre innocence", a pleuré Roselyne Godard, la "boulangère". "C'est une horreur, c'est une horreur, je vivrai avec Outreau jusqu'à ma mort", a hurlé l'ex-épouse de l'huissier Alain Marécaux, qui réclame désormais l'anonymat.

Tous ont désigné les mêmes auteurs de cette boucherie judiciaire, qui a passé à la broyeuse leur vie et celles de leurs enfants : "Le couple infernal Myriam Badaoui-Fabrice Burgaud." L'instruction du magistrat et ses erreurs ont été plus que jamais passées au crible par la cour, des "albums photos fête foraine où on gagne à tous les coups" en désignant une personne comme coupable, aux confrontations collectives permettant au trio d'accusateurs Badaoui-Delplanque-Grenon d'accorder ses violons et de pousser les mis en cause à commettre des folies, comme celles de passer aux aveux pour Daniel Legrand, qui avait fini par se rétracter.

Ce devait être le procès de Daniel Legrand, et de lui seul. Mais la cour n'a pu faire autrement que de replonger en accéléré dans toute l'affaire Outreau et ses dysfonctionnements. "La qualité de votre présidence et de la direction des débats ont permis ici d'approcher au mieux la complexité de cette affaire", a affirmé l'avocat général à l'adresse de Philippe Dary. Stéphane Cantero n'a pu faire l'économie, dans son réquisitoire, de faire le procès de la justice dans son ensemble. "Ce n'était pas la faute du juge. Il a fait ce qu'il pouvait, il était de bonne foi et il a essayé d'affronter un tel dossier seul. C'est une erreur de l'institution judiciaire dans son ensemble." Une erreur qui a engendré ce troisième procès. Une fois de plus, c'est l'oralité des débats qui a permis de réparer les errances d'un dossier monstrueux.

Comme l'indique Le Monde, certains "révisionnistes" se prennent toutefois à rêver d'un Outreau 4. Jonathan, lui, projette d'écrire un livre, dans lequel il "réserve des surprises". Si la bataille d'Outreau semble close sur le terrain judiciaire, elle risque bien de se poursuivre ailleurs. 

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