Il ne veut pas passer pour "un gros fragile" : comment l'ancien frontiste Julien Rochedy mise sur le masculinisme

Julien Rochedy au lancement de la plateforme participative \"Les Amoureux de la France, le pays avant les partis\", le 25 octobre 2017.
Julien Rochedy au lancement de la plateforme participative "Les Amoureux de la France, le pays avant les partis", le 25 octobre 2017. (VINCENT ISORE / MAXPPP)

Le trentenaire a cofondé début juin l'Ecole Major, site de développement personnel à destination des hommes qui veulent l'"être et le rester". 

"Marre de la société d’eunuques dans laquelle on vit ? Marre de toutes les tentatives pour faire de vous un individu fade, plat, petit, esclave, sensible et dominé ?" Avec ses articles en accès libre et les quatres heures de cours de sa session "alpha", l'Ecole Major promet à la gent masculine de l'aider à "être et rester des hommes". Objectif : ne pas devenir "une femme comme les autres" sous le poids du "politiquement correct", assure le site internet, lancé le 1er juin.

Devant la caméra, Julien Rochedy, trentenaire, ex-patron du Front national de la jeunesse entre 2012 et 2014. A ses côtés, son ami Christopher Lannes, historien amateur sur TV Libertés, média de "réinformation" autoproclamé lancé par d'anciens frontistes. Le premier décrit l'Ecole Major, qu'ils ont cofondée, à mi-chemin entre le "magazine masculin" et le "site de formation et de développement personnel". A la manière d'un coach en séduction, Julien Rochedy y livre son manuel de l'homme moderne, largement inspiré "des idéaux du passé" : "courage", "esprit de conquête", "volonté de puissance" ou encore "sacrifice"

L'ancien frontiste veut vous apprendre ici à "manger comme un homme" (pour ne pas "devenir un fragile obsédé par le quinoa ou les graines de chia"), à "faire un voyage d'homme" (direction "la côte libano-syrienne" et la Crimée, la péninsule ukrainienne occupée par la Russie, et surtout pas "la côte d’Azur ou la Corse"), ou encore à séduire les femmes (qu'il ne faut "pas écouter" mais "aimer pour ce qu’elles sont, l’inverse de nous"). Des conseils tirés de ses expériences et lectures : il cite pêle-mêle Stendhal, La Rochefoucauld, le diplomate français Talleyrand ou l'ancien président américain James Garfield. 

Refus de l'étiquette masculiniste

Des idées largement inspirées du courant masculiniste. Ce terme, né dans les années 1900, est réapparu en 1989 sous la plume de la philosophe Michèle Le Doeuff. Il regroupe les "fortes réactions au féminisme", résume Yves Raibaud, spécialiste de la géographie du genre, affilié au CNRS et auteur de "Masculin, masculinités, masculinisme" dans Genre ! L'essentiel pour comprendre (Des ailes sur un tracteur, 2014).

Dans cette nébuleuse, Yves Raibaud classe par exemple le forum jeuxvideo.com, dont deux membres ont été condamnés début juillet pour avoir menacé la journaliste Nadia Daam, ou le mouvement des incels ("célibataires involontaires"), présent surtout aux Etats-Unis et au Canada, et dont un membre a tué dix personnes, dont huit femmes, à Toronto en avril. Mais aussi le groupe SOS Papa, qui a soutenu à l'automne 2017 le combat de députés français pour la systématisation de la garde alternée. 

Julien Rochedy distribue des tracts devant la banque BNP Paribas à Paris, en octobre 2011, lors d\'une action du FNJ.
Julien Rochedy distribue des tracts devant la banque BNP Paribas à Paris, en octobre 2011, lors d'une action du FNJ. (PHILIPPE HUYNH-MINH / MAXPPP)

Alors que certains s'interrogent sur la masculinité à l'ère post-Weinstein, le fondateur de l'Ecole Major a trouvé "le bon créneau", estime Yves Raibaud. 

Julien Rochedy fait du ras-le-bol et de l’écœurement de certains hommes après #MeToo et #BalanceTonPorc un fonds de commerce.Yves Raibaud, auteur de "Masculin, masculinités, masculinisme"à franceinfo

Pourtant, l'intéressé refuse l'étiquette masculiniste. "C'est un vocable que je n'accepte pas, car il est entaché par l'idée de la guerre contre les femmes", explique-t-il à franceinfo. Pas de ça chez Major : on les aime "par-dessus tout" et on refuse "tout net" la "guerre des sexes". "La violence physique envers elles n'est pas encouragée, contrairement à ce que font des mouvements comme les incels", note Yves Raibaud. Les "vrais hommes" doivent au contraire "protéger" les femmes, assure Julien Rochedy. L'ancien frontiste refuse d'ailleurs le "discours misérabiliste" de plusieurs figures masculinistes

Ce ne sont pas les femmes qui nous coupent les couilles, c'est la faute des hommes et de la société si on en est là.Julien Rochedy, cofondateur de l'Ecole Majorà franceinfo

Une analyse que ne partage pas Raphaëlle Rémy-Leleu, porte-parole d'Osez le féminisme : "Le meilleur moyen de percevoir la violence contre les femmes dans un discours, c’est de regarder s'il existe une violence contre les féministes", explique-t-elle à franceinfo. A l'Ecole Major, les femmes sont, au choix, des cibles à conquérir ou, justement, des féministes honnissables Julien Rochedy parle de "féminazies" au cours de notre interview, tout en assurant rejeter ce terme.

L'Ecole Major surjoue l’homme dominateur, puissant, et la femme pleine de qualités qui n’existe qu’à travers l’homme : c’est une reconstruction de toutes les bases inégalitaires de la société qui conduisent aux violences.Raphaëlle Rémy-Leleu, porte-parole d'Osez le féminismeà franceinfo

"Sûr d'incarner l'homme viril"

La nostalgie des temps anciens et du "statut" dominant des hommes n'est pas nouvelle chez Julien Rochedy. Auteur à 20 ans d'un essai philosophique intitulé Le Marteau : déclaration de guerre à la décadence moderne, puis d'un roman non publié, il y développe déjà le thème du "déclin" des sociétés contemporaines, détaille pour franceinfo l'essayiste et ancien parlementaire européen Pierre-Marie Couteaux, qui a relu et corrigé ses manuscrits.

Au Front national, il incarnait déjà ses réflexions autour de l'homme puissant et cultivé vanté par Major, "mais pas de manière aussi poussée", assure à franceinfo son ami et ancien collègue au FNJ Maxime Ango-Bonnefon. "C'était en train de mûrir chez lui", se souvient-il"Il était sûr d'incarner l'homme viril, indique également Cyril Martinez, ancien membre du FNJ, depuis parti chez les Patriotes de Florian Philippot. Ça se voyait dans toute sa façon d’être, de s’exprimer, ses blagues."

Le président du Front national de la jeunesse, Julien Rochedy, pose avec la candidate à la présidentielle Marine Le Pen au QG du Front national, le 8 mars 2012.
Le président du Front national de la jeunesse, Julien Rochedy, pose avec la candidate à la présidentielle Marine Le Pen au QG du Front national, le 8 mars 2012. (JOEL SAGET / AFP)

Revendiquer sa masculinité est "d'ailleurs une tonalité ancienne au Front national", note Yves Raibaud. "Jean-Marie Le Pen et son entourage partageaient volontiers des blagues homophobes, jouant sur leur virilité : c'est le contraire de l'homme politique assexuel."

"Une obsession de la perfection physique"

Julien Rochedy, lui, "a toujours eu une obsession de la perfection physique un peu ridicule", estime un ancien frontiste qui l'a côtoyé. Paul-Marie Couteaux préfère y voir "un séducteur, la figure du matamore". Devant la caméra comme à la ville, l'intéressé parade en costume/chemise ou en t-shirt ajusté. Exit la mèche façon jeune bourgeois du 16e arrondissement (le quartier parisien où il s'installe en 2011), il arbore désormais une barbe fournie, mais taillée, loin du "crâne rasé" et du "jogging" de son adolescence en Ardèche, évoqués dans la revue Charles.

Sur les réseaux sociaux, il exhibe ses abdos et affirme qu'un homme doit savoir "quand frapper en cas d'agression". Le trentenaire n'oublie pas non plus de vanter sur son fil Twitter et dans ses interviews ses relations avec les femmes"J'ai toujours été très très chanceux à ce niveau-là, et depuis des années et des années", confie-t-il aussi à franceinfo. Bref, Julien Rochedy incarne l'homme viril qu'il vend sur son site. D'ailleurs, sa ressemblance avec le logo de Major est assumée. "Je voulais que ce soit un bouclier, à la Harvard. Des amis venus du marketing m’ont dit que ce n’était pas assez clair", explique-t-il à Vice.

J'ai été obligé de me la raconter un peu pour répondre aux critiques qui me disaient que j'étais forcément un gros fragile (...) ou un homosexuel.Julien Rochedyà franceinfo

"Mais mon compte Instagram, je l'ai ouvert pour une raison très prosaïque : j'étais célibataire, et comme je n'aime pas trop Tinder et les boîtes, ça me permettait de draguer les filles", poursuit-il.

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Un business en devenir

Depuis son départ du FNJ, en 2015, le jeune homme est devenu chef d'entreprise et assure en avoir fini avec la "politique politicienne" – même s'il a été aperçu aux côtés de Nicolas Dupont-Aignan et qu'il incarne pour Valeurs Actuelles la refondation de "la droite".

Après un premier échec, il fonde en janvier 2016 Hétairie, une entreprise "d'import-export de biens d'usage courant"Extrêmement vague sur ses activités, Julien Rochedy précise néanmoins que son objet s'est depuis redirigé vers "les relations publiques internationales", avec des voyages en Russie, aux Pays-Bas, en Italie et dans plusieurs pays d'Afrique. Dans le livre des journalistes Marine Turchi et Mathias Destal, Marine est au courant de tout... (2017), la société de l'ancien leader des jeunes frontistes est présentée comme faisant du "conseil en communication".

Cette dernière est pour l'instant distincte de l'Ecole Major, dont le but n'est "asbolument pas de faire de l'argent", assure Julien Rochedy. La session "alpha" et ses "quelques centaines" d'abonnés commencent pourtant à rapporter un peu. Pas encore assez pour faire du site l'unique activité de ses trois à quatre contributeurs, surtout après avoir rémunéré "l'informaticien et le graphiste", indique son créateur. Mais Major pourrait connaître une trajectoire semblable à son équivalent américain, The Art of Manliness ("L'art de la virilité"), dont Julien Rochedy assume s'être "inspiré" et qui vend de nombreux produits dérivés (t-shirts, posters, mugs...) sur sa boutique en ligne. L'entrepreneur français réfléchit de son côté à lancer des "stages physiques" et des "conférences", explique-t-il à franceinfo. Et pourquoi pas, un jour, "une chaîne de clubs de sport Major partout en France".