Prix Simone Veil : "La chaîne de défense des droits des femmes ne doit pas s'arrêter", affirme la lauréate Aïssa Doumara Ngatansou

La Camerounaise Aissa Doumara Ngatansou a reçu le premier prix Simone Veil, le 8 mars 2019.
La Camerounaise Aissa Doumara Ngatansou a reçu le premier prix Simone Veil, le 8 mars 2019. (THIBAULT CAMUS / POOL)

Cette femme camerounaise, qui se bat notamment contre les mariages forcés et les violences sexuelles, a reçu le premier prix Simone Veil, vendredi. "Ce n'est pas une lutte contre les hommes, c'est une lutte contre le système patriarcal", a-t-elle déclaré à franceinfo.

En cette journée internationale des droits des femmes, Emmanuel Macron a remis vendredi 8 mars le premier prix Simone Veil à Aïssa Doumara Ngatansou, qui se bat depuis plus de 20 ans contre les mariages forcés et les violences sexuelles depuis son pays, le Cameroun. Elle est notamment coordinatrice de l’Association de lutte contre les violences faites aux femmes. "La chaîne de défense du droit des femmes ne doit pas s'arrêter", a réagi sur franceinfo cette Camerounaise de 46 ans.

franceinfo : Remporter ce prix, c'est, vous l'avez confié, "une interpellation à suivre les pas de Simone Veil". C'est-à-dire une transmission aux générations futures ?

Aïssa Doumara Ngatansou : Tant qu'il y aura une seule femme victime de violences, une seule fille mariée de force, nous devons continuer la bataille et le combat pour que cela cesse. Ce prix, c'est un honneur et une marque de reconnaissance. Je suis très émue. La chaîne de défense des droits des femmes ne doit pas s'arrêter.

Cet engagement vous vient-il des discriminations que vous avez vous-même subies ?

Petite fille, j'ai bien compris et constaté que le traitement fait à la petite fille que j'étais n'était pas le même que celui accordé aux garçons. En grandissant, cette discrimination, je l'ai vécue autour de moi. J'ai vu des filles régulièrement enlevées pour être mariées, c'est ce qu'on appelle des rapts. J'ai vu des filles qui sont utilisées comme des bombes humaines dans notre pays. J'ai vu des femmes traitées différemment, simplement car elles sont des femmes.

C'est l'organisation sociale patriarcale qui est une réalité aussi bien dans mon pays qu'ailleurs. Cette façon de penser, d'attribuer des rôles secondaires aux femmes, de valoriser les hommes, conduit à cette négation de la place de la femme et aux violences qu'elles vivent. Il faut travailler à la sensibilisation, à l'éducation, pour faire changer le comportement des hommes et des femmes. Ce n'est pas une lutte contre les hommes, c'est une lutte contre le système.

Quand vous êtes-vous engagée, qu'est-ce qui a déclenché votre militantisme ?

Cela remonte très tôt, à mon enfance. Je me définis comme une militante féministe née. Quand j'avais onze ans, en CM1, je n'étais pas très contente que mon enseignant me donne des notes que je pensais ne pas mériter, car j'étais une fille. J'avais décidé de retirer mon carnet d'inscription sans consulter mes parents et j'étais allée m'inscrire dans une autre école. Faire ça, à onze ans, c'était très osé. Un matin, j'avais cuisiné. Ma tante, toute contente, avait rapporté la scène à mon père, et ce qu'il a dit est resté gravé dans ma tête : "Si elle sait bien faire la cuisine, c'est son époux qui sera très heureux". En tant que petite fille, je ne comprenais pas que mon protecteur puisse penser que les repas que je ferais rendraient heureux quelqu'un que je ne connaissais pas encore.

À partir de cet instant, j'ai compris qu'il fallait que je prenne ma vie en main pour me réaliser, pour ne pas suivre le chemin tracé pour les filles, qui est celui d'être une ménagère, une épouse, une mère au service de tous et non de soi-même.

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