Harcèlement chez Ubisoft : le PDG "doit reprendre à zéro toute cette culture d'entreprise", estime le journaliste Erwan Cario

Le stand d\'Ubisoft lors de l\'Electronic Entertainment Expo 2019, à Los Angeles aux Etats-Unis, le 11 juin 2019 (photo d\'illustration).
Le stand d'Ubisoft lors de l'Electronic Entertainment Expo 2019, à Los Angeles aux Etats-Unis, le 11 juin 2019 (photo d'illustration). (FREDERIC J. BROWN / AFP)

L'éditeur de jeux vidéo français a annoncé un remaniement de sa direction, après les accusations par d'anciennes ou actuelles salariées d'agressions et de harcèlement sexuel au sein de l'entreprise.

"Après la publication de notre deuxième enquête ce week-end, Ubisoft et Yves Guillemot, son PDG, n'avaient plus vraiment le choix", estime Erwan Cario sur franceinfo dimanche 12 juillet. Le journaliste de Libération est le co-auteur, avec Marius Chapuis, de deux enquêtes sur Ubisoft, dont des cadres sont accusés d'agressions sexuelles et de harcèlement. L'éditeur de jeux vidéo français a annoncé, dans la nuit de samedi à dimanche, un remaniement de sa direction, notamment le départ du numéro 2 de l'entreprise Serge Hascoët, et promis des "changements majeurs dans sa culture d'entreprise". Erwan Cario souligne "l'ampleur de la tâche" qui est désormais devant le PDG Yves Guillemot : "Il a coupé des têtes. Mais aujourd'hui, il doit reprendre à zéro toute cette culture d'entreprise qui a permis ces dérives insupportables."

franceinfo : Est-ce que vous vous attendiez au départ du numéro 2 d'Ubisoft, Serge Hascoët ?

Erwan Cario : Après la publication de notre deuxième enquête ce week-end, Ubisoft et Yves Guillemot, son PDG, n'avaient plus vraiment le choix. À la suite de notre première enquête, début juillet, ils avaient mis en place tout un système d'alerte qui permettait les remontées anonymes d'informations. Pour notre deuxième enquête, on a eu accès à un certain nombre de ces alertes, un certain nombre de ces témoignages, et ce qui en ressortait n'a pas vraiment laissé le choix à Yves Guillemot. Mais pour tout vous dire, au tout début de notre enquête, fin juin, on ne s'imaginait pas du tout que cela arriverait jusque-là.

Dans Libération, vous parlez du harcèlement à Ubisoft comme d'une véritable "culture d'entreprise"...

Oui, ce sont des années et des années d'une sorte de culture du silence, d'une culture basée sur l'idée qu'il faut être positif et ne surtout pas parler des problèmes. Dès qu'un salarié remontait l'information à son service RH local, généralement, le plus souvent, la réponse qu'on lui faisait, c'était : "Il va falloir que tu t'y habitues et si tu n'y arrives pas, il est peut-être temps que tu partes". C'est donc tout ce système-là qui a été mis au jour dernièrement, grâce au courage des témoins et grâce à la parole qu'on a recueillie. Et c'est vrai que ce qu'on a vu, c'est quelque chose qui était vraiment présent à tous les niveaux d'Ubisoft et, surtout, qui remontait jusqu'au plus haut niveau, celui de Serge Hascoët qui était le grand gourou créatif de l'entreprise.

Il y a des témoignages très forts dans ceux que vous avez recueillis pour Libération, notamment celui d'une assistante qui a quitté Ubisoft en 2014…

Lors d'une soirée de Noël, elle s'est retrouvée avec un vice-président créatif, qui bossait donc directement sous les ordres de Serge Hascoët, qui a cherché à l'embrasser de force. Elle a dû courir et crier pour pouvoir s'échapper. Le lendemain, elle en parle à une responsable d'Ubisoft, qui lui dit : "Tu as sans doute mal compris, c'était une blague, il fait ça souvent." C'est tellement symptomatique de tout ce qu'on a recueilli. C'est pour vous dire aussi l'ampleur de la tâche qui est devant le PDG Yves Guillemot. Aujourd'hui, il a coupé des têtes, je pense que c'était nécessaire. Mais aujourd'hui, il doit travailler pour remettre à plat tout le système de ressources humaines, tout le système de remontée d'informations et, finalement, reprendre à zéro toute cette culture d'entreprise qui a permis ces dérives insupportables qu'on a mis au jour ces dernières semaines.

Peut-on imaginer que le PDG n'ait pas été au courant de ce qui se passait durant toutes ces années ?

C'est compliqué. On peut l'imaginer. On peut imaginer qu'il n'ait pas été au courant des cas particuliers et des témoignages très douloureux qu'on a recueillis. Mais ce qui est difficile à imaginer, c'est qu'il n'ait pas de responsabilité dans la perpétuation de cette culture toxique, dans cette acceptation d'une sorte de starification de certains créatifs au sein de l'entreprise. Je pense que ce sera difficile de dire qu'il n'a aucun rôle à jouer là-dedans. Après, ce que nous disent nos sources aujourd'hui, c'est que ces témoignages ont fait l'effet d'un électrochoc, et qu'aujourd'hui, il a envie d'être au courant de tout ce qui se passe et qu'on lui remonte toutes les informations.

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