Black M ne chantera pas à Verdun : la polémique en cinq actes

Le rappeur Black M, au Zénith de Nancy (Meurthe-et-Moselle), le 10 avril 2015. 
Le rappeur Black M, au Zénith de Nancy (Meurthe-et-Moselle), le 10 avril 2015.  (MAXPPP)

Face aux critiques de la droite et de l'extrême droite, la mairie de Verdun a annulé le concert du rappeur prévu au soir des commémorations du centenaire de la bataille. L'artiste dénonce une "polémique incompréhensible et inquiétante".

Après plusieurs jours de polémique, un "déferlement de haine et de racisme" et le refus d'une subvention décisive, Verdun a finalement annulé, vendredi 13 mai, le concert du rappeur Black M prévu au soir des commémorations officielles du centenaire de la bataille. Décidée en avril, l'invitation avait été rendue publique en début de semaine, suscitant l'indignation de plusieurs élus, d'extrême droite et de droite. Retour sur la polémique en cinq actes. 

> Qui est Black M, le rappeur que l'extrême droite ne veut pas voir chanter aux commémorations de Verdun ?

Acte 1 : Black M programmé pour le centenaire de la bataille de Verdun

Des milliers de jeunes doivent participer aux commémorations du centenaire de la bataille de Verdun, une des plus sanglantes de la première guerre mondiale, le 29 mai, en présence de François Hollande et de la chancelière allemande, Angela Merkel. A cette occasion, le rappeur Black M, dont l'album Les Yeux plus gros que le monde, s'est vendu à plus de 500 000 exemplaires, doit se produire sur scène.

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Qui a invité ce membre du groupe Sexion d'Assaut ? Tout le monde se renvoie la balle. Le secrétaire d'Etat aux Anciens combattants, Jean-Marc Todeschini, explique que "ce n'est ni l'État, ni le gouvernement, ni le président de la République qui ont choisi tel ou tel chanteur"

"Le nom a été proposé par l'État ! répond le maire de Verdun, Samuel Hazard (PS). Cette proposition a été faite à la ville de Verdun." Il ajoute : "Ce n'est pas l'Élysée ou un ministre qui a lancé l'idée, mais ça vient de l'État. Puis la décision a été prise collégialement dans le comité interministériel Verdun 2016 en avril, avec la mission du Centenaire, l'État, le département et les collectivités." Opératrice de l'État, la mission du Centenaire assure pour sa part que "la décision de faire venir Black M a été prise par l'agglomération du Grand Verdun".

Acte 2 : la venue du chanteur de plus en plus contestée

De nombreuses voix, essentiellement d'extrême droite et d'une partie de la droite, voient dans la venue de Black M une insulte aux commémorations. En cause, une chanson du groupe Sexion d'Assaut sortie en 2010, Désolé, où Black M désigne la France comme "pays kouffar", un terme péjoratif désignant les mécréants en arabe. "Un terme utilisé dans la propagande anti-occidentale de Daech. Il est inconcevable qu’un 'artiste' qui insulte aussi violemment la France participe à un quelconque événement officiel de commémoration", assènent Marion Maréchal-Le Pen et Stéphane Ravier (FN) dans un communiqué commun. Le bras droit de Marine Le Pen, Florian Philippot, qualifie quant à lui le concert de "crachat contre un monument aux morts".

"Anti-Français, homophobe et antisémite, Black M n'a rien à faire à Verdun", renchérit le maire de Béziers, Robert Ménard (Rassemblement bleu Marine), dans une série de tweets. Car le rappeur est aussi accusé d'homophobie à travers la chanson On t'a humilié, dans laquelle son collègue Maître Gims chante : "Je crois qu'il est grand temps que les pédés périssent. Coupe-leur le pénis, laisse-les morts, retrouvés sur le périphérique." Aux protestations des élus du FN se joignent celles d'élus Les Républicains tels que Nadine Morano, Eric Ciotti, Hervé Mariton ou Valérie Boyer. Sur les réseaux sociaux, la polémique s'emballe. 

A ce différend s'ajoute la plainte du petit-fils d'un poilu, qui a demandé jeudi à la justice de suspendre le concert. Selon son avocat, Me Antoine Beauquier, qui a saisi le tribunal administratif de Paris, la présence du rappeur "dont la seule ambition est de 's'amuser' à Verdun, et dont on peut légitimement craindre qu'il use de termes outrageants pour la mémoire des soldats de Verdun, serait particulièrement inopportune, sinon attentatoire à l'ordre public".

Dans un premier temps, le maire de Verdun tient bon, soutenant Black M et le qualifiant notamment "d'enfant de la République". Samuel Hazard, qui dit recevoir d'innombrables messages d'insultes, refuse d'être "le bouc émissaire d'une polémique instrumentalisée par l'extrême droite".

Acte 3 : face à la pression, la mairie annule le concert

Jeudi après-midi, la mission du Centenaire, sollicitée pour participer à hauteur de 67 000 euros – sur un coût global de 150 000 euros – refuse sa subvention au concert. Vendredi, la mairie décide donc de jeter l'éponge en évoquant dans un communiqué une "polémique d'ampleur sans précédent" et un "déferlement de haine et de racisme". Dans ce texte, la mairie invoque des "risques forts de troubles à l'ordre public". "C'est difficile à vivre. Je suis très fatigué et atteint psychologiquement. On voit bien que, dès lors qu'il y a une polémique, vous vous retrouvez tout seul", déplore le maire de Verdun auprès de L'Est républicain

L'annonce est immédiatement saluée à l'extrême droite et à droite. "La mémoire de nos poilus et de nos morts sera finalement respectée", se félicite Marine Le Pen. 

De son côté, le secrétaire d'État aux Anciens combattants exprime sa "colère de voir qu'un déferlement de haine, d'injures et de menaces force un élu à annuler le concert d'un artiste dans un pays où la liberté d'expression et de création sont des valeurs et des droits fondamentaux."

Acte 4 : Black M dénonce une "polémique incompréhensible et inquiétante"

Vendredi soir, le rappeur réagit en dénonçant la "polémique incompréhensible et inquiétante" qui a conduit à l'annulation de son concert. Dans une lettre ouverte publiée sur Facebook, Black M, de son vrai nom Alpha Diallo, rappelle que son grand-père a combattu durant la deuxième guerre mondiale parmi les tirailleurs sénégalais. 

Eduqué par la France, terre d'accueil de mes parents, terre qui m'a vu grandir et permis de vivre de ma passion. Une terre pour laquelle mon grand-père Alpha Mamoudou Diallo, d'origine guinéenne, a combattu lors de la guerre 39-45 au sein des Tirailleurs Sénégalais - ces mêmes Tirailleurs Sénégalais qui étaient également présents lors de la Bataille de Verdun. J'ai ressenti une immense fierté lorsque l'on a fait appel à moi pour participer à un concert en marge de la commémoration de la Bataille de Verdun pour l'ensemble des jeunes français et allemands réunis ce jour-là.Black Msur Facebook

Le rappeur ajoute : "Je ne peux rester sans réponse face aux propos d'une extrême violence tenus à mon égard, ces derniers jours. Je suis d'autant plus attristé par cette situation qui peut aujourd'hui toucher des milliers d'autres Français." "Enfant de la République et fier de l'être", Black M "souhaite (...) faire barrière à ces propos haineux". Sur son compte Twitter, le rappeur relaie également des messages de soutien, notamment celui d'Abou Tall, membre d'un autre groupe géré par sa maison de disque, ou encore celui de l'humoriste Kev Adams. 

Acte 5 : réactions de la gauche, la polémique n'est pas éteinte

De nombreuses personnalités politiques de gauche dénoncent l'annulation du concert de Black M à Verdun. L'ancien ministre de la culture Jack Lang a estimé qu'il ne fallait pas "capituler devant l'idéologie frontiste", samedi 14 mai, sur France Inter. Pour lui la mairie aurait du maintenir le concert car "il n'y avait aucune menace à l'ordre public, aucun risque de violence". Il dénonce une annulation "illégale"

La ministre en titre de la Culture est également sortie de son silence à Cannes (Alpes-Maritimes), samedi.  Audrey Azoulay a dénoncé "un ordre moral nauséabond". "Ce n'est pas la première fois que l'autocensure succède à ces coups de forces inacceptables", a-t-elle ajouté.

L'ancienne garde des Sceaux Christiane Taubira s'est fendue d'un billet sur son compte Facebook. "Ceux qui n'ont jamais ni fauté ni combattu sont les rois du bannissement", a-t-elle commenté.

Enfin le patron du Parti socialiste Jean-Christophe Cambadélis a fustigé les pressions de la droite et de l'extrême-droite.

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