Festival "afroféministe militant" : c'est quoi ces ateliers non mixtes qui font polémique ?

Le visuel du collectif Mwasi pour annoncer le festival Nyansapo.
Le visuel du collectif Mwasi pour annoncer le festival Nyansapo. (MWASI / FACEBOOK)

Le festival Nyansapo suscite des oppositions, car il prévoit des ateliers réservés aux femmes noires. Ces groupes de parole entre pairs existent déjà dans de nombreux domaines, mais l'introduction d'un critère ethnique est dénoncée par certaines associations.

Anne Hidalgo a pensé faire annuler l'événement, avant de faire marche arrière. Le festival Nyansapo, organisé par le collectif afroféministe Mwasi, prévoit plusieurs ateliers réservés aux femmes noires, aux personnes noires et "femmes et personnes assignées femmes racisées". Le programme a été annoncé il y a un mois, mais sur les réseaux sociaux, certains, notamment du côté de l'extrême droite, ont récemment dénoncé un festival "interdit aux Blancs", tout en omettant de préciser que des ateliers ouverts à tous étaient également programmés à La Générale, une coopérative artistique et politique située à Paris.

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Des "groupes de pairs" dans les champs médicaux et sociaux

Au cœur de la polémique, Mwasi refuse de répondre aux sollicitations de la presse. Mais en 2016, le collectif justifiait la nécessité d'ouvrir des espaces de discussion non-mixtes, dans un entretien au Bondy Blog. "C’est une non mixité pour nous retrouver entre nous, dans un espace sain et bienveillant où s’écouter et se soutenir, détaillaient ses militantes. Un espace pour identifier et combattre les multiples violences que nous subissons en tant que femmes noires."

Se regrouper entre pairs pour libérer la parole ? L'idée est déjà appliquée dans de nombreux champs, y compris médicaux. En France, le terme de "pair-émulation" est apparu en 1994, à la suite du "peer-counselling" américain. Cette pratique consiste à offrir un espace de discussion entre personnes atteintes du même syndrome ou aux victimes des mêmes injustices, sans autre intervention extérieure qu'un animateur, dont le rôle est réduit au minimum. Afin de franchir certaines étapes, de jeunes autistes ont ainsi bénéficié d'un accompagnement par une personne autiste plus âgée, explique cet article d'un comité d'études spécialisé.

Cette démarche intéresse également le champ social. Née dans les années 1990, la méthode du "croisement des savoirs" a été appliquée en 2015 par l'ONG ATD Quart Monde, afin de recueillir la parole de parents précaires sur leur rapport à l'école. Au départ, quatre groupes distincts sont composés : parents précaires, parent "alliés", enseignants et acteurs sociaux. Entre six et douze personnes composent le premier ensemble. "Leur parole est rarement présente dans les médias. Il faut laisser plus de temps pour s'exprimer, explique Karine Bugeja, bénévole "alliée" ATD, contactée par franceinfo.

Libérer la parole sans biais extérieurs

L'animateur-référent est chargé de faire émerger la parole, rien de plus. Karine Bugeja s'interdit même de terminer les phrases à la place des parents, pour ne "pas mettre ses mots dans leur bouche."

Les parents précaires n'osent pas s'exprimer si un enseignant est présent. Il y a une peur de l'institution, et puis l'enseignant va justifier les situations évoquées par les parents, ce qui va couper leur expression. Chacun reste dans son rôle, sans avoir pris conscience qu'il est dans un rôle.Karine Bugeja, bénévole "alliée" ATDà franceinfo

Ces groupes non mixtes existent aussi depuis longtemps dans les mouvements féministes. "Beaucoup de jeunes mouvements de femmes ne sont plus mixtes, commente Nelly Martin, de la Marche mondiale des femmes, contactée par franceinfo. Entre 1975 et 1980, on a créé des groupes non-mixtes de quartier, car les femmes n'arrivaient pas à sortir leurs problèmes spécifiques. C'est là que j'ai entendu parler de viol, d'inceste. Elles n'en auraient jamais parlé en mixité."

Il y a un an, Caroline de Haas défendait ce point de vue, en se remémorant une réunion d'Osez le féminisme consacrée aux violences sexistes et sexuelles. "Il n’y avait, c’était un hasard, que des femmes (...). Des femmes qui n’avaient jamais parlé ont pris la parole. En ce qui me concerne, c’est la première fois que j’ai parlé en public du fait qu’un homme m’avait violée." En 2009, au lancement du mouvement, les hommes qui assistaient aux réunions avaient tendance à parler davantage que les femmes, ajoute également la féministe.

"La non mixité politique, base de toute lutte"

Appliqués à l'afroféminisme, ces groupes non-mixtes introduisent un critère ethnique, ce qui rend la question plus sensible. La logique est pourtant la même, assure la sociologue et féministe Christine Delphy, dans un texte prononcé en 2006 pour Le Monde diplomatique (repris ici). Les groupes non-mixtes, explique-t-elle, ont été redécouverts par le mouvement américain pour les droits civiques, dans les années 1960, qui, "après deux ans de lutte mixte, a décidé de créer des groupes noirs fermés aux Blancs".

Aujourd'hui, ces espaces doivent permettre "d'exprimer les rancœurs" et de "définir l'oppression" dont sont victimes certains groupes, juge la militante. Mieux, "la non-mixité politique doit demeurer la pratique de base de toute lutte". Mwasi s'inscrit dans ce courant de pensée. "Ce collectif est non mixte car nous pensons être les mieux placées pour saisir les armes de notre émancipation, est-il précisé sur le site du collectif. Mwasi n’est ni contre les hommes ni contre les autres groupes ethno-raciaux. En effet, iels [sic] pourront se joindre à nos actions en tant qu’Allié.e.s après concertation des membres du collectif".

Portée sur des thématiques raciales, cette méthode fait toutefois polémique. En 2016, une controverse similaire a éclaté, à l'occasion d'un camp d'été "décolonial" réservé aux non-Blancs. "C’est extrêmement négatif car ils racialisent les rapports sociaux", s'était alors ému Didier Leschi, ancien préfet à l'égalité des chances de Seine-Saint-Denis, dans les colonnes du Monde. C’est un mécanisme d’exclusion qui ne peut que renforcer ceux qui pensent qu’il y a une division de l’humanité organisée sur la race, ce qui est le cas de l’extrême droite".

Cette fois encore, des associations de lutte contre les discriminations ont dénoncé la tenue d'ateliers non-mixtes. La Licra estime que "le combat antiraciste [est] devenu l'alibi d'un repli identitaire" à l'occasion du festival, tandis que le président de SOS Racisme, Dominique Sopo, évoque une "logique provocante et discriminatoire", sur LCI.

"Un certain nombre de mouvements féministes ne partagent pas certaines thèses, comme les idées du Parti des indigènes de la République, très limites pour nous, souligne Nelly Martin. En revanche, je ne vois pas comment on peut interdire une réunion d'ateliers de femmes noires, comme il y a eu des groupes de gays et de lesbiennes avant eux."

Vers des rapports sociaux "racialisés" ?

L'approche pragmatique de Mwasi convainc Karine Bugeja, rompue au "croisement des savoirs". "Sans cette expérience de non-mixité, j'aurais pu me dire à une époque : 'On peut quand même parler ensemble, non ?' Mais en fait, je sais que non, ce n'est pas si facile de parler ensemble." Ces espaces, selon elle, sont importants pour construire une parole et une pensée. "Pas seulement d'un point de vue psychologique – avec des endroits de discussion 'secure' –, mais aussi dans un but de transformation sociale. Il me paraît indispensable que les femmes noires identifient ce qui leur est spécifique, pour formuler des propositions."

Pour Dolorès Bakela, journaliste et blogueuse pour le site L'Afro, ce festival vient simplement pallier l'absence d'espace pour aborder les discriminations dont sont victimes les personnes noires. "L’annonce de ce festival est un non-événement. Il y a des discriminations dans le logement, le travail... Comment reprocher à des gens de s’organiser pour discuter et voir comment améliorer les choses ? C’est une démarche qui va dans le bon sens, explique-t-elle à franceinfo. Les problématiques qui peuvent toucher les personnes noires en France sont des impensés politiques. On a le sentiment que les femmes noires qui s’organisent sont déconnectées des Blancs, mais ce n’est pas le cas."

Ces ateliers offrent la possibilité de dire les choses, sans qu’on nous coupe la parole. Cela permettra d’éveiller et d’éduquer certaines personnes, d’engager un processus de reconnaissance, avec les mots qui traduisent les discriminations vécues au quotidien.Dolorès Bakela, journaliste et blogueuse à L'Afroà franceinfo

"Dépolitisation et blanchiment de l'intersectionnalité", "réflexions critiques d'un féminisme décolonial en contexte universitaire"... Alors que les groupes de parole sont censés dégager un savoir d'expérience, à partir des échanges, le programme des ateliers intègre les concepts des théories dites "post-coloniales". Reste à connaître le détail des réunions, à commencer par le nombre de participants et le rôle réel des animateurs. D'ailleurs, selon Dolorès Bakela, "la crispation autour du critère ethnique est contre-productive [pour ceux qui dénoncent ce genre d'événement], car elle a fait encore plus de publicité à l’événement. C'est bien la preuve de son intérêt."