"Si on était à Henri-IV, ça ne se passerait pas comme ça" : un lycée d'Ivry-sur-Seine bloqué après une interpellation musclée

Les lycéens de Romain Rolland, à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), rassemblés devant l\'établissement, le 7 octobre 2019.
Les lycéens de Romain Rolland, à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), rassemblés devant l'établissement, le 7 octobre 2019. (DENIS COURTINE / MAXPPP)

Depuis plusieurs mois, les tensions sont latentes entre les forces de l'ordre et les élèves du lycée Romain-Rolland, à Ivry-sur-Seine, en région parisienne. Une interpellation violente, samedi 5 octobre, a été l'étincelle, provoquant le blocage de l'établissement.

Une arrestation contestée et, depuis, un lycée paralysé. Samedi 5 octobre, deux lycéens d'Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne) ont été interpellés par les forces de l'ordre. La scène s'est déroulée vers 7h50, sur le bas-côté de la route qui mène au lycée Romain-Rolland.

Deux vidéos de l'intervention policière ont été relayées sur Twitter dans la foulée par le collectif Romain Rolland (@RRolland94200). Ce compte a vu le jour au lendemain des manifestations lycéennes de décembre 2018. Alimenté par des professeurs, des élèves et des parents, il est tenu par un ancien du lycée, désormais étudiant en droit. 

"Voilà comment ça se passe en France, quand on est jeune de quartier populaire, on ne peut même plus aller étudier tranquillement ! Rassemblement en cours devant le commissariat d’Ivry ! Libérez notre camarade !" peut-on lire. Ce message a été retweeté par près de 3 600 personnes. Depuis cet événement, le lycée est bloqué par une partie des élèves, qui dénoncent une présence policière oppressante depuis plusieurs mois aux abords de leur établissement, ainsi que des contrôles d'identité qu'ils estiment injustifiés. 

"Rien de choquant" pour la préfecture de police

Sur les vidéos, l'un des deux lycéens est immobilisé au sol par un agent de police. L'autre, debout, est encerclé par deux policiers – une femme et un homme. Ce dernier pulvérise du gaz lacrymogène à quelques centimètres du visage de l'adolescent, qui s'écarte. Le lycéen au sol est emmené de force vers une voiture de police et tente de résister. Deux autres jeunes s'approchent de la scène et entament une discussion avec la policière, alors que le jeune homme qui vient de se faire asperger est assis sur le côté et se frotte les yeux. 

"J’étais en retard pour aller au lycée, rapporte celui-ci à franceinfo. J'ai croisé un collègue à Vélib, et je suis monté à l'arrière du vélo. On est passés devant la police, qui nous a dit qu'on lui avait grillé la priorité." 

On s'excuse et on explique qu'on va être en retard. Mais là, ça dégénère.un élève interpellé devant son lycéeà franceinfo

Le lycéen, âgé de 17 ans et qui souhaite rester anonyme, relate une escalade rapide de la violence. "Les policiers se sont mis à mal nous parler, nous disant de la 'fermer' et 'd'arrêter de faire les malins', alors que nous, on ne répondait pas, même si ça nous énervait. On avait peur d'être en retard pour les cours." Les policiers contrôlent ensuite l'identité des jeunes gens. D'après un autre témoin, lui aussi élève au lycée et interrogé par franceinfo, le Vélib serait tombé à cause d'une béquille cassée, ce que les agents de police auraient pris pour une "provocation". Une source policière interrogée par franceinfo fait en revanche état d'insultes de la part des deux lycéens, "alors qu'il s'agissait au début d'un simple sermon pour avoir grillé une priorité et roulé trop vite à deux sur un vélo". 

S'ensuit la scène visible sur les vidéos. "J'arrivais devant le lycée et j’ai vu la voiture de police. Il y avait l’un de mes camarades au sol et un autre, debout, venait de se faire gazer, rapporte à franceinfo la lycéenne qui a filmé la seconde vidéo. J'ai été très choquée, c'était vraiment violent et celui au sol avait l'air de souffrir, il se débattait. Les policiers ont essayé de le faire rentrer dans la voiture, je lui ai conseillé de se calmer pour éviter les complications." Il a ensuite été emmené au commissariat d'Ivry-sur-Seine. 

Sollicitée par franceinfo, la préfecture de police de Paris, en charge de la police nationale dans le Val-de-Marne, confirme qu'il s'agit d'un contrôle de police, durant lequel a été fait usage de gaz lacrymogène "pour empêcher toute opposition physique". Le service communication n'a pas souhaité faire de commentaire sur la méthode employée ni sur les faits, mais assure "ne rien voir de choquant" sur ces images. 

Un signalement déposé à l'IGPN 

Les vidéos sont rapidement devenues virales. "Je ne travaille pas le samedi matin, explique la déléguée syndicale des professeurs du lycée, qui préfère rester anonyme. Mais j'ai reçu la vidéo par un collègue." Un rassemblement est immédiatement organisé devant le commissariat de la ville. "Quelle que soit la version des faits, c'est délirant qu’un élève soit tabassé devant son lycée parce qu’il se dépêchait, s'insurge une enseignante. Qu’il ait insulté ou non la police, ce n'est pas une raison pour l’interpeller aussi violemment." 

Arrivé au commissariat peu après 8 heures, le lycéen en est reparti vers 20 heures. Un camarade de classe présent sur place indique qu'il est sorti de sa garde à vue "avec du sang sur les lèvres et des coups aux oreilles". D'après lui, "il a demandé à voir un médecin pendant sa garde à vue, mais n'en a pas eu le droit". Le praticien qu'il a vu ensuite lui a délivré un certificat médical le dispensant de retourner en cours pendant quelques jours. "Il nous a dit que dans la voiture qui l'emmenait au poste, il était menotté. Un policier l'aurait insulté et tapé, avant de lui cracher au visage", détaille ce camarade. Toujours selon une source policière, ces blessures sont dues à la résistance du jeune homme et ont toutes été inscrites au procès-verbal rédigé en amont de la garde à vue. 

"Celui qui tenait le guidon et qui a été placé en garde à vue est bien connu de nos services puisqu'à 17 ans, il a neuf rôles inscrits dans nos dossiers, pour vol, violences, outrages, dégradations, indique cette même source à franceinfo. Ce n'est pas du tout l'enfant de chœur qui est dépeint." A l'issue de sa garde à vue, il a été convoqué le 16 mars 2020 par le juge des enfants en vue d'une mise en examen pour "outrage à agent". La famille du lycéen a déposé une plainte et un signalement auprès de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN), a précisé la préfecture de police de Paris à franceinfo.

Des élèves soumis à "un stress intense"

Dès lundi, des blocus et des rassemblements ont été organisés par les élèves en "soutien" à leurs camarades. "Cela va influer sur leurs études, c'est quand même dommage, regrette une professeure du lycée. D'autant plus que ce jeune, qui est convoqué par le juge, cela fait deux ans que je l'ai, c'est un gamin absolument adorable." Selon elle, les élèves, soumis à un "stress intense", notamment du fait de la réforme du bac et de Parcoursup, "ont plus peur d'être en retard que de commettre une autre infraction". Car, depuis la rentrée, le règlement de l'établissement s'est durci : chaque retard est consigné et figure dans le dossier scolaire.

"C'est quand même fou, nous ne sommes pas du tout dans un lycée difficile", poursuit l'enseignante. Sur le dernier palmarès des lycées du Parisien, le lycée Romain-Rolland affiche 90% de réussite au bac et se classe parmi les meilleurs établissements du Val-de-Marne (4e/49, premier lycée public). "Nos élèves aiment bien être au lycée, c'est un lieu de vie préservé de certaines difficultés qu'ils peuvent connaître, alors si ça commence à devenir un lieu d’anxiété…" 

En décembre 2018, les lycéens avaient manifesté contre Parcoursup, la réforme du lycée et du bac. A Romain-Rolland, la mobilisation avait été très suivie. Des gardes à vue à rallonge et des perquisitions aux domiciles de six élèves avaient été menées à la suite d'un tag "Macron démission" sur un panneau à l'entrée de l'établissement. "Depuis, on voit constamment des voitures de police devant le lycée et les contrôles d'identité sans raison se sont multipliés. C'est quand même excessif…" rapporte une enseignante. "Les seules patrouilles qu'il y a eu devant Romain-Rolland, c'était dans le cadre du plan Vigipirate, à la rentrée, comme devant tous les lycées", indique une source policière à franceinfo.

"On est contrôlés parce qu'on est en survêtement"

Mais le créateur du compte Twitter @RomainRolland94 partage le constat de l'enseignante. "Quand on est jeune de quartier, même si on n'a jamais rien fait de mal, on connaît les flics, soupire-t-il. On se fait toujours contrôler, juste parce qu'on est en survêtement – j'ai bien vu la différence depuis que je suis en droit et que je mets des jeans-chemises. Les policiers se permettent le tutoiement, la provoc, nous parlent mal. Ils nous disent que ce sont des 'contrôles de routine', mais c'est très oppressant."

Professeurs et lycéens déplorent une "omniprésence" policière aux abords de l'établissement et des "policiers qui interrogent constamment les élèves". "Ce ne serait pas pareil devant Henri-IV ou Louis-le-Grand [de prestigieux lycées parisiens]. Les élèves le ressentent comme une violence sociale, estime une enseignante. Il ne s'agit pas simplement d'une interpellation violente : c’est tout un système qui s’exprime lorsque nos jeunes sont traités comme cela."

Le maire de la ville, Philippe Bouyssou (PCF), a lui aussi affiché son soutien aux lycéens lors d'un rassemblement devant l'hôtel de ville, mercredi matin. 

J'aimerais qu'ils puissent s'investir dans leur citoyenneté d'une autre manière…Philippe Bouyssou, maire d'Ivry-sur-Seine à franceinfo

Un souhait partagé par une professeure d'histoire du lycée. "Comment voulez-vous qu'on fasse de l'éducation civique, qu'on soit crédibles quand on leur dit qu'il faut respecter les institutions, quand ces institutions ne les respectent pas ?" 

La prise de position du maire, candidat à sa réélection, a été peu appréciée des policiers d'Ivry et Vitry, la ville voisine. Un rassemblement s'est tenu jeudi 10 octobre devant le commissariat ivryen. Le syndicat Alliance, à l'origine de la manifestation, dénonce une instrumentalisation. "Mes collègues ont juste fait leur travail, affirme Yoann Maras, responsable de la section du Val-de-Marne. Mais le maire, qui se sent menacé pour les municipales, décide de beaucoup s'impliquer dans cette affaire, juste avant de lancer sa campagne. C'est un simple calcul politique." 

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