"J'ai avancé, mais je n'ai pas soigné tous mes démons" : des auteurs de violences conjugales se confient

Des auteurs de violences conjugales participent à un groupe de parole à Arras (Pas-de-Calais), le 16 mai 2014. 
Des auteurs de violences conjugales participent à un groupe de parole à Arras (Pas-de-Calais), le 16 mai 2014.  (MAXPPP)

Franceinfo a pu assister à une réunion d'une dizaine d'hommes condamnés pour violence conjugale. De leur rapport aux femmes à leur vie de famille, ils ont accepté de parler.

Ils arrivent au compte-goutte et se serrent la main dans le hall des locaux du Service pénitentiaire d'insertion et de probation (Spip) de Paris, situé dans le 13e arrondissement de la capitale. Une petite dizaine d'hommes s'y retrouvent chaque semaine, et prennent place dans une salle au premier étage, autour d'une grande table ovale. Encadrés par deux psychologues, ils parlent pendant une heure des violences conjugales qu'ils ont commises il y a quelques mois et pour lesquelles ils ont eu maille à partir avec la justice. 

Franceinfo a pu assister à l'un de ces groupes de parole et recueillir le témoignage de ceux que l'on entend rarement : les auteurs. Voici ce que l'on peut retenir de cette rencontre, alors que le gouvernement vient de dévoiler un nouveau plan de lutte contre les violences faites aux femmes.

Leur personnalité : "On n'est pas forcément des monstres"

Les témoignages. Dans le groupe de parole auquel nous avons assisté se côtoient Emmanuel*, un fonctionnaire de 44 ans avec un nom à particule, Marc*, un trentenaire "bobo", et Farid*, un entrepreneur d'une cinquantaine d'années. "On n'est pas forcément des monstres", lâche le premier, condamné à six mois de prison avec sursis et trois ans de mise à l'épreuve. Ses voisins ont appelé la police après l'avoir entendu menacer de mort sa femme et ses enfants au cours d'une dispute. "J'étais énervé, j'ai dit des choses injustes", plaide Emmanuel, le premier à raconter son histoire.  

Marc, lui, s'est vu "basculer" dans la violence conjugale un énième soir de dispute avec sa femme, rencontrée à l'âge de 19 ans, au terme d'un long processus de délitement du couple, sur fond de routine et d'infidélités. "Elle m'a réveillé en pleine nuit pour me dire qu'elle voulait divorcer, partir avec son amant. J’ai voulu la contraindre, elle a commencé à me frapper à plusieurs reprises, j’ai voulu prendre le dessus, je l’ai plaquée, puis je l’ai menacée, en disant qu’on finirait par tous mourir. Je lui ai mis trois gifles, elle s’est enfuie et elle est allée porter plainte." Placé en garde à vue à l'Hôtel Dieu, il s'est dit "ok, je suis passé de l’autre côté de la barrière". Condamné à quatre mois de prison avec sursis et deux ans de mise à l’épreuve, Marc a malgré tout du mal à se voir aujourd'hui comme "un délinquant".  

L'avis des professionnels. "C'est une délinquance qui traverse toutes les couches de la société", explique auprès de franceinfo Marie-Liesse Aliquot, une cadre du Spip de Paris. Les hommes qui sont suivis ici représentent la grande majorité des auteurs de violences conjugales, pris en charge en milieu ouvert après une première condamnation. "Il y a une différence entre le pervers qui sadise sa femme tous les jours, dont la place est en prison, et l'homme qui, comme il le dit souvent, 'pète un plomb' un jour lors d’une dispute avec sa conjointe", observe Alain Legrand, psychologue au sein de l'Association de lutte contre les violences (ALCV), qui anime ce groupe de parole depuis une dizaine d'années.

La plupart des hommes qui connaissent un ou plusieurs épisodes de violences avec leur compagne ont des "personnalités insécurisées, immatures et égocentrées, que la situation de couple va fragiliser", résume un rapport sénatorial paru cette année. Tout au long de la séance, Alain Legrand et sa consœur, la psychologue clinicienne Mélanie Girard, tentent ainsi de décoller petit à petit l'étiquette d'"homme violent". Pour ne pas les enfermer dans une identité réductrice et éclairer les raisons d'un passage à l'acte à un moment "T." 

Leur précarité : "J’aurais pu devenir clochard" 

Les témoignages. Si la reconnaissance des faits est un préalable pour participer à ce groupe de parole, plusieurs estiment avoir été victimes d'un "biais" de la justice dans le traitement de leur affaire. "Quand on tape, on est en tort dans tout", lâche l'entrepreneur Farid, qui reconnaît avoir violenté sa femme mais assure qu'elle avait fait "tout fait pour l'y pousser". Celle-ci, qui a eu 15 jours d'ITT (incapacité totale de travail), vit aujourd'hui dans la maison du couple, siège social de l'entreprise familiale. "Elle a changé le numéro de téléphone, l'a mis à son nom. Du coup, j'ai perdu de nombreux clients", explique Farid derrière ses lunettes, ajoutant avoir dû "licencier deux gars". Condamné à six mois de prison avec sursis et deux ans de mise à l’épreuve, il est hébergé à droite et à gauche chez des copains. "Le peu de courage qui me reste, c’est pour aller travailler, payer le crédit de la maison, l’électricité, les factures. J'aurais pu devenir clochard", souffle-t-il nerveusement.  

Il n'a pas pris d'avocat, tout comme Emmanuel. "J'aurais dû", regrette ce dernier, qui affirme avoir "signé le procès-verbal de sa garde à vue pour sortir du commissariat au plus vite", sans avoir conscience de la suite qui l'attendait. "La violence se retourne contre nous, analyse-t-il. On est arraché à notre famille et plongé dans l'isolement." Un sentiment partagé par Marc, qui se souvient de l'"humiliation" ressentie lorsqu'il a été "emmené menotté dans la cour de [son] immeuble pour l'enquête de voisinage". Lors de l'audience, il a eu le sentiment que "les cartes étaient déjà jouées", ses trois jours d'ITT (contre "un jour pour sa femme") n'ayant pas pesé dans la balance.

L'avis des professionnels. "Dans les affaires de violences conjugales, les poursuites sont désormais systématiques, avec l’éviction du conjoint violent du domicile et l’interdiction d’entrer en contact avec la victime dès la garde à vue", relève Patrick Madigou, directeur du Spip de Paris. C'était l'objectif du quatrième plan interministériel de prévention et de lutte contre les violences faites aux femmes (2014-2016) : "Qu'aucune violence déclarée ne demeure sans réponse". "Aujourd’hui, on met vite les hommes dehors. Fort heureusement. Cependant, il n'y a quasiment aucun dispositif permettant d'accueillir ceux qui sont dans une situation précaire", constate Alain Legrand.

Lors de son audition par la mission sénatoriale, Luc Frémiot, avocat général à la cour d'appel de Douai, a regretté que seules deux ou trois structures d'hébergement pour les auteurs de violences conjugales existent en France. "Tant que les auteurs resteront à l'extérieur, sans prise en charge par une structure, c'est-à-dire chez des amis, dans la famille ou à l'hôtel, il n'existera pas de véritable prise en charge de leur violence", avait-il souligné. Si les parlementaires ont recommandé la généralisation de ces centres, le cinquième plan du gouvernement dévoilé mardi ne préconise rien en ce sens.

Leur vie de famille : "Cela va faire un an que je n'ai pas vu mes enfants" 

Les témoignages. "Cela va faire un an que je ne les ai pas vus", s'attriste Farid, qui s'est risqué une fois à retourner devant sa maison, juste pour apercevoir ses enfants. Les deux plus grands ne lui répondent plus au téléphone. "J'ai appris que ma fille avait eu le bac sur internet, je n'ai même pas pu la féliciter", raconte-t-il devant le groupe. "Ce qui m’inquiète, c’est leur avenir. Je voulais leur offrir des études au Canada, c'est râpé vu ma situation financière", ajoute-t-il. Quant à sa fille de 9 ans, "tout ce qu’elle a compris, c’est 'papa a tapé maman'". Farid doit passer devant le juge aux affaires familiales en novembre, mais il ne se fait guère d'espoir sur la possibilité de renouer des liens : "Mes enfants vont m'oublier."

Pour Emmanuel, qui s'est vu retirer son autorité parentale, la coupure n'est pas totale. Il voit ses trois enfants deux heures tous les deux mois dans un lieu de médiation. Mais il ne connaît quasiment pas le troisième car sa femme était enceinte au moment des faits. Quant à Marc, la situation est différente car il n'a pas complètement coupé les ponts avec sa compagne et voit ses deux enfants tous les week-ends. 

L'avis des professionnels. Cette diversité de configurations familiales fait dire aux professionnels de la justice que la réponse pénale en matière de violences conjugales doit être adaptée, individualisée et non systématisée. "On veut toujours généraliser. Il faut ca-té-go-ri-ser", insiste Alain Legrand. Dans la palette des réponses judiciaires possibles, Marie-Liesse Aliquot en trouve une particulièrement intéressante : celle de l'ajournement de peine avec mise à l'épreuve.

A l'issue du procès, le tribunal réserve son jugement. "Pendant ce temps, les auteurs sont pris en charge par un conseiller de probation, qui les voit quatre fois en deux mois. Un rapport pré-sentenciel est rendu. Cela permet d’être plus éclairé sur la situation du couple et des enfants pour fixer le quantum de la peine et les mesures du suivi socio-judiciaire. Parfois, le couple s'est rabiboché entre-temps", explique-t-elle. Le gouvernement, lui, recommande de développer des espaces protégés pour favoriser les rencontres avec les enfants. 

Leur rapport aux femmes : "La liberté dans les couples, ça se paie"

Les témoignages. "Ma femme est procédurière", "elle s’est fait mal volontairement", "la présidente du tribunal ne m'a pas écouté", "la policière était a priori contre moi, pour elle je mentais..." Tout au long de la séance, les piques à l'égard de la gent féminine fusent. Les hommes réunis ici tiennent en partie les femmes pour responsables de leur situation. Bilal, dont c'est la première séance, a écouté ses comparses dérouler le fil de leur histoire. A la fin, il glisse un énigmatique : "La liberté dans les couples, ça se paie." Même s'il ne développe pas plus, le message sur la liberté de la femme est clair. 

L'avis des professionnels. Alain Legrand recadre fréquemment le groupe. "Heureusement que le Code pénal a évolué", insiste-t-il face à des remarques sexistes. "La constitution d'un duo homme-femme pour animer ces groupes est très importante", rappelle la psychologue Mélanie Girard, dont la présence féminine permet à certains de se confronter aux représentations négatives qu'ils ont de l'autre sexe. Depuis 2014, des stages de responsabilisation sont proposés aux auteurs de violences légères comme une alternative aux poursuites. "On y travaille sur l’image de la femme, en revisitant l’histoire des sexes", détaille Marie-Liesse Aliquot. "L'Education nationale a aussi un rôle à jouer en matière de prévention", estime-t-elle.

C'est justement l'objectif du nouveau plan de l'exécutif. "Toutes ces violences, apparemment diverses, sont sous-tendues par la même idéologie du sexisme qui structure encore trop souvent les relations entre les femmes et les hommes", écrivent les auteurs des recommandations gouvernementales. Ils préconisent un renforcement des actions de prévention et de lutte contre ces violences dans les établissements scolaires. 

Leur prise de conscience : "Je ne sais pas ce que je donnerais pour rattraper le coup"

Les témoignages. Si les groupes de parole sont obligatoires, la plupart des participants y viennent volontiers. Ils y trouvent une écoute neutre et bienveillante. "J'aimerais qu'il y ait plus d'une séance par semaine", nous confie Farid. Grâce au travail mené ici, il a pris du recul sur son passé : "J’étais tout le temps à l’extérieur pour travailler, pour que mes enfants ne manquent de rien. Je n’ai pas participé à leur éducation. Les psychologues m'ont fait comprendre qu'être père, ce n’était pas seulement ramener de l’argent à la maison. Je ne sais pas ce que je donnerais pour rattraper le coup." "Je crois avoir avancé grâce au groupe de parole, témoigne aussi Marc. Mais ça n'a pas soigné tous mes démons." 

L'avis des professionnels. "Le mieux serait qu'ils poursuivent en suivi individuel", estime Alain Legrand, qui consulte aussi en libéral au sein de l'association. Mais un grand nombre ne franchit pas cette étape. En France, il a fallu attendre 2005 pour que le plan de lutte contre les violences conjugales prenne en compte la prise en charge thérapeutique des auteurs, pourtant essentielle pour prévenir la récidive.

Outre les groupes de parole, le Spip de Paris propose des programmes de prévention de la récidive, dont un sur les violences conjugales. Au programme, 10 séances, au rythme d'une toutes les trois semaines. Seules 10 personnes par an peuvent en bénéficier, faute d'effectifs et de temps disponible. Avant d'aller plus loin, le gouvernement propose de réaliser un état des lieux des dispositifs de prévention de la récidive des auteurs de violences conjugales en France. Il annonce aussi le développement des stages de responsabilisation sur l’ensemble du territoire.

* Les prénoms ont été modifiés.

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