TRIBUNE. "Que la République cesse de s’occuper de religion !"

La statue de Marianne, place de la République à Paris, le 11 janvier 2015, jour de la marche républicaine contre les attentats perpétrés les 7, 8 et 9 janvier dans la capitale. 
La statue de Marianne, place de la République à Paris, le 11 janvier 2015, jour de la marche républicaine contre les attentats perpétrés les 7, 8 et 9 janvier dans la capitale.  (JOEL SAGET / AFP)

Aziz Senni, entrepreneur et créateur d'un fonds d'investissement dédié au développement des banlieues, apporte sa contribution au débat sur la liberté d'expression et la laïcité.

Aziz Senni, né en 1976 au Maroc, est entrepreneur, auteur de L'ascenseur social est en panne... J'ai pris l'escalier (L'Archipel) et de L'ascenseur social est toujours en panne, il y a du monde dans l'escalier (Le Passeur Editeur). Il est le fondateur de Business Angels des cités (devenu Impact Partenaire), un fonds d'investissement socialement responsable dédié, entre autres, au développement économique des banlieues. Il est aussi membre fondateur de l'UDI. Il s'exprime ici librement.
 
 
Je n'ai jamais été lecteur de Charlie Hebdo, j'en ai par le passé dénoncé les excès et je continue même à le faire. La une du numéro qui a suivi les attentats a suscité des interrogations en moi : même s'ils ont le droit de le faire, pourquoi publier cette caricature et heurter à nouveau des centaines de millions de personnes à travers le monde dans ce qu'elles ont de plus sacré ? A quoi cela sert-il d'user d'une liberté légitime si c'est pour blesser violemment son prochain ? A-t-on pensé à l’image de la France dans le monde ? A-t-on pesé les conséquences pour nos compatriotes expatriés ? A-t-on mesuré les effets économiques sur nos entreprises travaillant avec ou dans des pays émergents à majorité musulmane ?

Evidemment, j'accepte que ce journal publie ce qu'il veut mais j'use aussi de ma liberté d'expression pour dénoncer ce que je considère comme une bêtise. Et qu'on ne me taxe pas de fanatique ou de pourfendeur de l'unité nationale. On a le droit de ne pas aimer les publications de Charlie Hebdo ou d’autres journaux. 

"Ma République, personne n'a le droit d'y toucher"

Je n'ai jamais été lecteur de Charlie Hebdo et pourtant, comme de nombreux Français, j'ai défilé le 11 janvier. J'ai défilé parce que les attentats n'ont pas seulement touché une rédaction, des journalistes, des policiers, des concitoyens juifs, chrétiens ou musulmans. Ils ont touché la liberté d'expression, ils ont touché des institutions, ils ont touché des êtres humains. Ils ont touché la République. Et ma République, personne n'a le droit d'y toucher. La République, c'est sacré !

Mais de quelle République parle-t-on ? La République aujourd'hui est malade et Marianne aurait intérêt à s'allonger sur le divan du psy. Marianne ne sait plus qui elle est. Marianne est malade parce qu'elle est schizophrène. Elle se dit une et indivisible, divise théoriquement les habitants de la France entre Français et résidents étrangers mais, dans la pratique, on ne parle plus que des communautés, on ne voit plus les enfants de la République que par le prisme de leur croyance religieuse. On somme par exemple la "communauté musulmane" de s'expliquer, de se désolidariser des barbares qui prétendent agir au nom de l'islam. On défend la laïcité et on leur demande de mettre en avant la religion. 

"Pourquoi empêcher un fonctionnaire de porter le voile, la kippa ou une croix ?"

Et si cette manière d’appliquer la laïcité était devenue obsolète ? Et si, au lieu d'une laïcité défensive, jusqu'au-boutiste, hypocrite, négative, on défendait une laïcité positive, apaisée, respectueuse des différences ? Il est temps pour la République de se regarder en face, de reconnaître toutes ses composantes et de cesser de se vautrer dans des débats idiots qui font perdre du temps et de l'énergie à une classe politique qui a autre chose à faire.

Franchement, exiger qu'une mairie retire une crèche de son hall d’entrée ou qu'un jour férié chrétien soit retiré de notre calendrier grégorien, quel intérêt ? Quel intérêt d'empêcher une maman voilée d'accompagner son enfant en sortie scolaire ? J'ai 38 ans. Quand j'étais en CE2, ma mère nous accompagnait à la patinoire avec l'école et cela n'a jamais choqué personne. Pourquoi empêcher un fonctionnaire de porter le voile, la kippa ou une croix à partir du moment où les règles de sécurité et d'hygiène sont respectées ? 

"J'en ai assez de ces imams du bled"

Que la République cesse de s’occuper de religion. Il faut laisser chaque communauté religieuse s'organiser librement pour être écoutée. Ce n'est pas le cas aujourd'hui ! J'en ai assez de ces imams du bled "castés" par les médias qui s'expriment à longueur de journée dans un français approximatif, sans fond, avec un accent qui conforte tous les clichés et qui ne représentent personne. Il est temps pour la communauté musulmane d'avoir un conseil théologique national qui puisse dire le droit religieux, avec des imams jeunes, nés en France, issus de nos meilleures écoles de théologie et d’histoire, allaités au sein de la République.

La République, c'est le socle sine qua non du vivre-ensemble. Aucune autorité religieuse ne doit lui imposer ses règles. Mais la République aujourd'hui est bloquée. Elle doit se remettre en marche. Elle doit apprendre à mieux respecter les différences, à assurer strictement la sécurité de tous ses enfants sans distinction et combattre plus sévèrement les discriminations en multipliant par dix les amendes infligées aux coupables. 

La République, c’est aussi donner plus à ceux qui ont moins. J'ai été jury dans des lycées de banlieue et à Henri-IV. La différence se fait sur la culture générale. Nous devons compenser le retard éducatif et culturel de certaines zones - les banlieues mais aussi nos zones rurales d'où venait, par exemple, le jihadiste Maxime Hauchard - pour que les jeunes issus de milieux délaissés ne soient pas tentés par une autre idéologie que celle de la République. L'éducation et la culture sont les seules solutions pour défaire l'obscurantisme dont le lit est l’ignorance et la détresse. L'Etat se dit que ce ne sont que des dépenses, que nous n'en verrons pas les résultats assez vite. Mais c'est de l'investissement et la condition de sa survie et de celle des valeurs qu'il incarne.

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