Dix livres pour comprendre l'entrée au Panthéon de quatre résistants

France 2 propose une émission spéciale sur l\'entrée au Panthéon de quatre grands résistants, le 27 mai 2015.
France 2 propose une émission spéciale sur l'entrée au Panthéon de quatre grands résistants, le 27 mai 2015. (FRANCE 2 / FRANCE TV INFO)

Témoignages, travaux d'historiens : voici les ouvrages qui ont aidé la rédaction de France 2 à réaliser l'émission spéciale "Quatre résistants au Panthéon", présentée par Julian Bugier mercredi.

Julian Bugier et Stéphane Bern présentent une édition spéciale "Quatre résistants au Panthéon", en compagnie de Frédérique Neau-Dufour, historienne, biographe de Geneviève de Gaulle-Anthonioz, spécialiste de la seconde guerre mondiale et de la déportation. Ils recevront aussi Nathalie Saint-Cricq, chef du service politique de France 2. Voici les dix livres qui ont aidé à la réalisation de cette émission.

Sur Geneviève de Gaulle-Anthonioz

Geneviève de Gaulle-Anthonioz, par Frédérique Neau-Dufour (Editions du Cerf, 2015). L’auteure est historienne, ancienne chercheuse à la fondation Charles-de-Gaulle, aujourd’hui directrice du musée du Struthof (Bas-Rhin). C’est en spécialiste de la période et de la famille De Gaulle qu’elle dresse un portrait très précis de Geneviève de Gaulle, résistante déportée à Ravensbrück, militante des droits de l'homme et présidente d'ATD-Quart Monde de 1964 à 1998. La partie "Résistance et déportation" est davantage détaillée. 

Frédérique Neau-Dufour n’échappe pas toujours à la fascination pour son personnage, et semble l’assumer. Mais l'historienne rigoureuse reprend vite le dessus ; elle se sert de la succession de faits avérés pour déduire habilement des hypothèses psychologiques convaincantes. Récit passionnant d’une vie passionnée, face à laquelle le lecteur se sent… minuscule. Et comme la vie de Geneviève de Gaulle est indissociable de celle de Germaine Tillion, le lecteur pourra aussi trouver là des informations cruciales s’il veut mesurer l’autre géante du Panthéon.

Geneviève de Gaulle-Anthonioz, une résistante au Panthéon, par Caroline Glorion (Plon, 1997). Il s’agit d’un récit chronologique fondé sur de longs entretiens avec Geneviève de Gaulle-Anthonioz. C’est sur la deuxième partie de sa vie que l’ouvrage est le plus détaillé. Il complète donc parfaitement celui de Frédérique Neau-Dufour qui, d’ailleurs, le cite plusieurs fois.

Dialogues, par Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Germaine Tillion, présenté par Isabelle Anthonioz-Gaggini (Plon, 2015). Ce sont des dialogues d’amitié, nés de la démarche d'Isabelle Anthonioz-Gaggini, fille de Geneviève de Gaulle. La simplicité de ces dialogues est particulièrement frappante dans cette époque d’effets de manche médiatiques. Un seul regret : pas un mot sur l’époque de la guerre d’Algérie, durant laquelle Geneviève de Gaulle aidera discrètement Germaine Tillion dans son combat contre le cycle attentats-répression. 

La Traversée de la nuit, par Geneviève de Gaulle-Anthonioz (Seuil, 1998, Points, 2000). C’est une œuvre littéraire. On y comprend les sources de son courage : la foi chrétienne, la conviction politique, la fierté qui procure l’obsession de la dignité. Que d’énergie quotidienne pour se maintenir propre dans le cloaque de Ravensbrück ! On y comprend également la source de son engagement d’après guerre, qu’elle formulera très clairement à la télévision dans les années 1970. La misère de Ravensbrück avait bien des points communs avec celle des bidonvilles français. "L'odeur de la misère on ne peut plus jamais l'oublier, c'est celle que nous avions à Ravensbrück", dit-elle.  

Sur Germaine Tillion

La Traversée du mal, par Germaine Tillion (Arléa, 2000). C’est un entretien de Jean Lacouture avec la résistante. Ce qui frappe le lecteur en premier lieu, c’est l’extrême précision et l’infinie concision de l’ethnologue. Ce que dit cette femme a un poids terrible, sans abus d’adjectifs ni périphrase. Ce qui est vérifié est asséné, ce qui n’est pas certain est tu. Germaine Tillion a gardé cette qualité jusqu’aux dernières années de sa longue vie. Si cet ouvrage est en bonne place dans cette sélection, c’est parce qu’il est dialogué et extrêmement direct. On peut y voir la possibilité d’un succès sur les plus jeunes ou les plus pressés. La préface est magnifique, et très souvent citée dans d’autres publications. Elle est signée… Geneviève de Gaulle-Anthonioz.

Une opérette à Ravensbrück, par Germaine Tillion (Points, 2007). Pendant sa détention à Ravensbrück, Germaine Tillion enquêtait en secret sur le fonctionnement du camp et sur les profits qu'Heinrich Himmler aurait tirés de l’esclavage des prisonnières. Plus incroyable encore, elle écrivait au même moment, en cachette, une opérette dont le texte est ici recueilli. Pour ces deux démarches si périlleuses, un objectif commun : permettre à ses camarades de tenir, d’une part par une meilleure compréhension de l’enfer, d’autre part par l’humour et la joie de fredonner tout bas, loin de l’oreille des gardiens, les rengaines à la mode à l’époque. On est frappé par l’écriture précise de Germaine Tillion, dont une partie du manuscrit est reproduite.

Sur Jean Zay

Jean Zay, par Antoine Prost et Pascal Ory (Tallandier, 2015). Le CNRS ? C’est lui. Le sport à l’école primaire ? C’est lui. Le festival de Cannes ? Encore lui. Jean Zay a aussi jeté les bases de l’ENA, qui sera créée après guerre. Il invente également les Bibliobus, qui existent encore. Le moins connu des panthéonisés du 27 mai laisse une œuvre politique énorme. Les historiens Antoine Prost et Pascal Ory sont conscients de ce déficit de notoriété et s’appliquent à corriger cette injustice en décrivant méthodiquement, à l’aide de nombreux documents et photographies, ce parcours hors du commun.

Jean Zay était un grand radical, ministre de l’Education et des Beaux-Arts du Front populaire. Il avait donc dans son périmètre l’éducation, la recherche, la culture, les sports et la jeunesse : quatre ministères à lui tout seul. Un acteur majeur, brillant orateur, dont la carrière aurait sans aucun doute survécu à la guerre si le fanatisme de la Milice n’en avait décidé autrement. Pendant la guerre, le sous-lieutenant Zay se conduit parfaitement. Après la débâcle, il embarque sur le fameux Massilia pour continuer la guerre en Afrique du Nord. Jean Zay est arrêté à Casablanca, jugé, calomnié par la presse vichyste. Le collaborationniste Jacques Doriot écrit : "Il faut tuer le Juif Zay." Il passe le reste de la guerre à la prison de Riom, en Auvergne. Le 20 juin 1944, trois miliciens l'en extraient et l’exécutent dans un bois, près de Vichy. Son corps ne sera retrouvé qu’en 1946 par des chasseurs et identifié deux ans plus tard après les aveux de son assassin.

Sur Pierre Brossolette

Il s’appelait Pierre Brossolette, par Gilberte Brossolette (Albin Michel, 1976, L’Archipel, 2015). Il s’agit de la réédition du témoignage de Gilberte Brossolette, l’épouse de Pierre, rédigé en 1976. Ce livre est bien sûr marqué par l’admiration et l’amour ; il veut apporter le point de vue de l’intime en complément des biographies historiques. Mais l’auteure connaissait trop bien la chose publique et la politique – elle fut vice-présidente du Sénat de 1946 à 1954 – pour ne pas faire ressortir LA particularité de Pierre Brossolette : son caractère visionnaire.

Comme beaucoup de résistants, son moteur fut le refus de la défaite et du totalitarisme au nom de la liberté. Mais Pierre Brossolette avait, en plus, une capacité d’analyse et une liberté intellectuelle forgées par son parcours de journaliste : compréhension de l’obsolescence du régime parlementaire de la IIIe République ; affirmation du danger des accords de Munich (ils n’étaient pas nombreux parmi les socialistes) ; conviction précoce, contre sa famille politique, de la nécessité d’un exécutif fort après guerre ; conscience de la nécessité du partage de l’information (sans lui, De Gaulle aurait-il connu en détail l’émergence des réseaux intérieurs ?). La clairvoyance et le courage.

Il faut recommander tout particulièrement l’annexe VII de ce livre. Une lettre d’engueulade à peine polie à De Gaulle, à qui il reproche sa tendance à "nier la critique". Le Général n’a pas dû en recevoir beaucoup, des comme ça… Ainsi, Pierre Brossolette n’avait peur de rien. Ce témoignage n’est pas qu’une leçon de courage, c'est aussi un cours d’indépendance d’esprit et de journalisme.

Sur la résistance

Pour résister, sous la direction d’Alain Chouraqui (Le Cherche-Midi, 2015). Et vous, qu’auriez-vous fait ? Résistant, pétainiste, "à-quoi-bon-iste", indifférent ? Existe-t-il un vade-mecum du révolté ? Une grille de lecture du courage ? Certainement pas. Mais au moins peut-on apprendre à identifier et mesurer l’inacceptable. C’est déjà un début. Voilà le travail colossal amorcé par cet ouvrage collectif, qui émane du conseil scientifique du Camp des Mille, sous la direction d’Alain Chouraqui.

D’abord, il s’agit de voir dans le contexte les signes d’un futur emballement. Les auteurs reviennent sur les tensions sociales et les préjugés des années 1930 ; comment des signes disparates et d’importance apparemment diverse peuvent créer un tout, quand le quotidien devient politique, processus en plusieurs étapes que détaille le livre.

Mais ce n’est pas qu’un livre d’histoire. Cet ouvrage décrit aussi des expériences passionnantes de soumission à l’autorité et de conditionnement. Celle de Milgram (les fausses décharges électriques infligées par un sujet conditionné à un acteur : découvrez le tortionnaire qui est en vous) ou le jeu de rôle de Zimbardo (dans un sous-sol aménagé en fausse prison, les "joueurs" sont répartis entre détenus et gardiens, dont les abus vont rapidement apparaître). Plusieurs études comportementales sont ainsi décrites. Suit une liste des éléments sur lesquels le refus d’un ordre inacceptable peut s’appuyer, ainsi que quelques conseils de méthode. Cet ouvrage débute sur des stages ouverts aux policiers, militaires, pompiers, fonctionnaires. Un livre d’utilité publique.

Tribunal de guerre du IIIe Reich, d’Auguste Gerhards, éd. Cherche Midi et ministère de la défense, 2014

En enquêtant sur son oncle, l’historien alsacien Auguste Gerhards est tombé, à Prague, sur des archives inédites : les comptes-rendus judiciaires des Français jugés par le tribunal de la Wehrmacht. Chaque dossier est scrupuleusement traduit, accusé par accusé. Certains s’en sortiront avec un non-lieu, la plupart seront condamnés. Exemples : Jean Autran, résistant niçois du réseau "Alliance". Pas de procès : la "justice militaire" le classe NN (Nuit et Brouillard, le sigle des détenus politiques) et le condamne à la déportation au camp alsacien du Struthof, où il est exécuté. Albert Dennu, résistant alsacien jugé pour "préparation d’atteinte à la sûreté de l’Etat". Pas de procès, condamné à mort et libéré in extremis en avril 1945. Autant de destins relatés froidement par les archives militaires. 

Sur le Panthéon

Au Panthéon, Olivier Loubes, Frédérique Neau-Dufour, Guillaume Piketty, Tzvetan Todorov, introduction de Mona Ozouf (Textuel, 2015). Quatre biographies concises rédigées par quatre historiens spécialistes de chacun des panthéonisés. Parfait pour ceux qui veulent s’en tenir à l’essentiel. Mona Ozouf, à qui l’on prête une grande influence sur le choix de François Hollande, particulièrement au sujet de Pierre Brossolette, signe l’introduction de cet ouvrage. Philosophe, historienne, elle est l’une des intellectuels les plus légitimes sur la question du partage des valeurs démocratiques et républicaines. Dans son texte, elle insiste sur la nécessité d’éviter les leçons de morale et les discours conceptuels auxquels les plus jeunes seront, à raison, allergiques. Elle exalte plutôt la force de l’exemple.

C’est exactement la position de France Télévisions, et particulièrement de l’équipe des éditions spéciales. Cette obsession pédagogique concrète, nous n’en sommes que les héritiers ; un certain Jean Zay, ministre de l’Education nationale, avait la même en 1936 : "L’histoire n’est pas une maîtresse de morale, et c’est la fausser que de la faire tourner au prêche. Nous avons le droit pourtant, lorsque nous enseignons des jeunes gens, de fixer leur attention sur ce qu’elle nous offre de tonique."

Entrez au Panthéon, sous la direction d’Olivier Le Naire (Omnibus, 2015). "Un nid à poussière sans air et sans lumière" pour le général de Gaulle, "le plus beau gâteau de Savoie qu’on ait jamais fait" écrit Victor Hugo… Tour à tour église ou temple laïque au gré des pouvoirs, sachez qu’on y entre parfois contre sa volonté : ce fut le cas de Jaurès, qui rêvait d’un petit cimetière ensoleillé et fleuri de campagne. Apprenez qu’on peut en sortir : ce fut le cas de Marat ou de Mirabeau, dégradés de leur brevet de bons révolutionnaires. Plus que des anecdotes, c’est l'histoire politique française qui est ainsi éclairée, car quoi de plus signifiant et symbolique que le choix des morts que l’on souhaite honorer ? On découvre dans ce livre la façon dont chaque chef d'Etat a vu l’histoire, mais a - aussi et surtout - choisi de raconter la sienne.