"Neyret, il est le fils de personne" : la chute de l'ex-commissaire vue par trois anciens patrons de la police

Michel Neyret devant le tribunal correctionnel de Paris, le 2 mai 2016.
Michel Neyret devant le tribunal correctionnel de Paris, le 2 mai 2016. (ELISABETH DE POURQUERY / FRANCETV INFO)

Au septième jour du procès de l'ex-numéro deux de la PJ de Lyon, jugé pour corruption, le tribunal correctionnel de Paris a entendu trois anciens grands flics et un magistrat, cités par la défense.

Comment Michel Neyret, grand flic talentueux, admiré de tous, a-t-il pu franchir la "ligne jaune" au point de se retrouver jugé dans une affaire de corruption ? La question est centrale dans le procès de l'ex-numéro 2 de la police judiciaire lyonnaise, qui comparaît devant le tribunal correctionnel de Paris.

Pour y répondre, Michel Neyret a été confronté, au début du procès, à un exercice délicat : commenter sa propre chute. Mercredi 18 mai, ce sont les témoins cités par le prévenu qui s'en sont chargés.

"J'ai été agréablement surpris par ses compétences alors qu’il sortait d’école"

Cheveux blancs clairsemés sur le crâne, vêtu d'un costume de velours noir, Michel Richardot, 74 ans, est le premier à parler. Il a rencontré le jeune et fringant Michel Neyret au Service régional de police judiciaire (SRPJ) de Versailles dans les années 1970. "J'ai été agréablement surpris par ses compétences alors qu’il sortait d’école", se souvient-il.

En 1982, Michel Richardot devient directeur régional de la PJ lyonnaise, fonction qu'il exerce jusqu'en 1990. C'est lui qui fait venir Michel Neyret à Lyon, en 1983. Aujourd'hui encore, il est élogieux envers lui.

J'ai été impressionné par ses qualités. Je dois admettre que c’est de très loin le meilleur commissaire de police que j’aie connu de toute ma carrière.Michel Richardotdevant le tribunal correctionnel de Paris

Grâce à lui, Michel Neyret est nommé dès 1984 à la tête de la Brigade de recherche et d'intervention (BRI) de Lyon. "Il était chargé d’un travail de recherche et intervention dans la criminalité", décrit Michel Richardot. Car dans la capitale des Gaules, la BRI a une spécificité : "l'enquête d'initiative". "La brigade antigang mène des enquêtes en partant d'auteurs potentiels, en guettant le flagrant délit, pour tomber sur les malfaiteurs au moment propice, choisi dans la mesure du possible par les policiers", explique Richard Schittly, journaliste et auteur de Commissaire Neyret, chute d'une star de l'antigang.

"Ses résultats étaient exceptionnels"

Michel Neyret se révèle brillant. "Il avait le profil pour être très bon, je ne pensais pas qu’il serait aussi bon", commente Michel Richardot. A tel point qu'il reste à la tête de la BRI jusqu'en 2004, une durée anormalement longue. "Il devait partir en même temps que moi. Il est resté parce que ses résultats étaient exceptionnels." Le constat de Michel Richardot est amer : "Il aurait fallu qu'il parte. Il faut savoir abandonner."

Le président du tribunal, soucieux de comprendre, cherche des réponses dans cet aspect de la carrière de Michel Neyret. 

"Pourquoi est-il resté ?

- Il n'avait pas envie de partir pour deux raisons. D'abord il était admiré, il avait des succès. Et il n'avait pas envie de partir parce qu’on ne lui a rien proposé."

L'ex-chef de l'antigang lyonnais a pâti d'une absence de réseau personnel au sein de son univers professionnel, à en croire son ancien responsable. "Neyret, dans la police nationale, il est le fils de personne, il n’appartenait à aucun syndicat, à rien du tout", dit à plusieurs reprises Michel Richardot, qui déroule son raisonnement à la barre.

Comme il n’appartient à rien, personne ne l’a soutenu. Je dirais même que c’est le contraire. Tout le monde l’a enterré. Alors que lorsque vous parliez de Neyret, tout le monde l'admirait.Michel Richardotdevant le tribunal correctionnel de Paris

De fait, Michel Neyret est devenu commissaire divisionnaire après vingt-sept ans de carrière, alors qu'en moyenne un policier y accède en quinze ans. Michel Richardot donne le sentiment d'un grand gâchis : "Il fallait le récompenser pour ses succès et éviter qu'il prenne des risques comme il a pris, ce qui l'a conduit à être ici aujourd'hui." Pendant ce temps, Michel Neyret écoute, les yeux fermés, une main sur le visage, ou parfois la tête baissée, le regard rivé sur la moquette délavée de la salle.

"Rester vingt et un ans et deux mois à la BRI, c'est anormal"

"Qu'on l'ait gardé dix-neuf ans [à la tête de la BRI] est une faute, qu'on l'ait fait revenir, c’est pire encore", estime Michel Richardot. Pour comprendre cette critique en creux de la direction nationale de la police judiciaire, il faut se souvenir du parcours de Michel Neyret : après la BRI, il est muté deux ans à Nice en 2004. Puis il revient à Lyon en 2007 en qualité de directeur adjoint de la police judiciaire régionale.

"Rester vingt et un ans et deux mois à la BRI, corrige Pierre Richard, qui a le souci du détail, c'est anormal." Ce témoin de 85 ans à la chevelure blanche brillante est l'un des tout premiers supérieurs de Michel Neyret. "Et on le renomme là où il était avant. C’est une ineptie !" Pierre Richard, sous-directeur central de la PJ à la retraite, parle même d'une "faute professionnelle", "pire qu'une erreur".

La direction centrale ne peut s’exonérer d’une grande responsabilité dans l’affaire qui nous occupe aujourd’hui.Pierre Richarddevant le tribunal correctionnel de Paris

Peu après, interrogé par l'un des avocats de Michel Neyret, il précise : "Je ne dis pas que c’était fait volontairement, mais le résultat, c’est celui-là." Gérard Girel, directeur du SRPJ de Lyon entre 1990 et 1995, apporte un autre éclairage à la dérive dans laquelle Michel Neyret s'est laissé entraîner, grâce à une question du président du tribunal. Une plongée dans un autre univers, qui l'a séduit.

"Si vous êtes directeur de la PJ et si votre adjoint va aider au tournage du film [Les Lyonnais, d'Olivier Marchal], vous en pensez quoi ?

- J'en pense que c'est pas bien. Il peut faire ça à la retraite, à la limite. Car ça confine à un mélange des genres. Ce sont des personnes d’un autre monde. Cela permet éventuellement des dérapages absolus."

"Il fallait le faire partir pour qu’il puisse éviter de dériver"

Jusqu'où est allée cette dérive, et jusqu'à quel point l'ex-commissaire en est-il responsable ? Michel Richardot offre un début de réponse : "Le Neyret que j’ai connu et le Neyret que j'ai lu dans la presse, ce n’est pas le même. Il fallait le faire partir pour qu’il puisse éviter de dériver. La faute principale vient de Neyret, mais ceux qui l'ont dirigé auraient pu faire l'effort de le faire partir."

Ce sera toutefois à la justice de trancher, et c'est un magistrat qui le rappelle. Christian Cadiot, dernier témoin de la journée cité par Michel Neyret, est venu pour "porter la mémoire de l’homme brillant et inestimable qu'[il a] connu". Les deux hommes se sont rencontrés à Lyon, ville dans laquelle le premier était magistrat entre 1992 et 2002, "période lumineuse" de Michel Neyret, selon lui.

Pour Michel Neyret, il vous faudra faire la part du temps, le temps de l’engagement et celui de la dérive.Christian Cadiotdevant le tribunal correctionnel de Paris

En prononçant cette phrase, Christian Cadiot, 64 ans, aujourd'hui conseiller à la Cour de cassation et qui se présente à l'audience comme un "vieux juge", s'adresse au président du tribunal les yeux dans les yeux. Michel Neyret encourt dix ans de prison.

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